LE MOUSQUETAIRE:

On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .

(Appelant Lise, d'un air triomphant):

--Eh ! Lise ! Tu vas voir !

(Humant l'air avec affectation):

Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !

Quelle odeur !. . .

(Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):

Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?

Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .

CYRANO (le souffletant):

La giroflée !

(Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)

Rideau.

Acte III.

Le Baiser de Roxane.

Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives

de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que

débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et

balcon. Un banc devant le seuil.

Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et

retombe.

Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper

au balcon.

En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une

porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme

un pouce malade.

Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est

grande ouverte sur le balcon de Roxane.

Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:

il termine un récit, en s'essuyant les yeux.

Scène 3.I.

Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.

RAGUENEAU:

. . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !

Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.

Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,

Me vient à sa cousine offrir comme intendant.

LA DUÈGNE:

Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

RAGUENEAU:

Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !

Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:

--Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !

LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):

Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !

LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):

Je passe

Une mante !

LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):

C'est là qu'on nous attend, en face.

Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.

On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.

RAGUENEAU:

Sur le Tendre ?

LA DUÈGNE (minaudant):

Mais oui !. . .

(Criant vers la fenêtre):

Roxane, il faut descendre,

Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !

LA VOIX DE ROXANE:

Je viens !

(On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)

LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):

La ! la ! la ! la !

LA DUÈGNE (surprise):

On nous joue un morceau ?

CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):

Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

PREMIER PAGE (ironique):

Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?

CYRANO:

Je suis musicien, comme tous les disciples

De Gassendi !

LE PAGE (jouant et chantant):

La ! la !

CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):

Je peux continuer !. . .

La ! la ! la ! la !

ROXANE (paraissant sur le balcon):

C'est vous ?

CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):

Moi qui viens saluer

Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !

ROXANE:

Je descends !

(Elle quitte le balcon.)

LA DUÈGNE (montrant les pages):

Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

CYRANO:

C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.

Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !--

Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes

Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,

Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:

"Je te parie un jour de musique !" Il perdit.

Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,

J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,

De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .

Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.

(Aux musiciens):

Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane

A Montfleury !. . .

(Les pages remontent pour sortir.--A la duègne):

Je viens demander à Roxane

Ainsi que chaque soir. . .

(Aux pages qui sortent):

Jouez longtemps,--et faux !

(A la duègne):

. . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?

ROXANE (sortant de la maison):

Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !

CYRANO (souriant):

Christian a tant d'esprit ?. . .

ROXANE:

Mon cher, plus que vous-même !

CYRANO:

J'y consens.

ROXANE:

Il ne peut exister à mon goût

Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.

Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;

Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !

CYRANO (incrédule):

Non ?

ROXANE:

C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:

Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !

CYRANO:

Il sait parler du cœur d'une façon experte ?

ROXANE:

Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !

CYRANO:

Il écrit ?

ROXANE:

Mieux encor ! Écoutez donc un peu:

(Déclamant):

Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .

(Triomphante, à Cyrano):

Hé ! bien ?

CYRANO:

Peuh !. . .

ROXANE:

Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,

Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !

CYRANO:

Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.

Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .

ROXANE (frappant du pied):

Vous m'agacez !

C'est la jalousie. . .

CYRANO (tressaillant):

Hein !. . .

ROXANE:

. . .d'auteur qui vous dévore !

--Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?

Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,

Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,

Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .

CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):

Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !

(Se reprenant et avec dédain):

mais bien mièvres !

ROXANE:

Et ceci. . .

CYRANO (ravi):

Vous savez donc ses lettres par cœur ?

ROXANE:

Toutes !

CYRANO (frisant sa moustache):

Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !

ROXANE:

C'est un maître !

CYRANO (modeste):

Oh !. . .un maître !. . .

ROXANE (péremptoire):

Un maître !. . .

CYRANO (saluant):

Soit !. . .un maître !

LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):

Monsieur de Guiche !

(A Cyrano, le poussant vers la maison):

Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,

Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait

Le mettre sur la piste. . .

ROXANE (à Cyrano):

Oui, de mon cher secret !

Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !

Il peut dans mes amours donner un coup de hache !

CYRANO (entrant dans la maison):

Bien ! bien ! bien !

(De Guiche paraît.)

Scène 3.II.

Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.

ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):

Je sortais.

DE GUICHE:

Je viens prendre congé.

ROXANE:

Vous partez ?

DE GUICHE:

Pour la guerre.

ROXANE:

Ah !

DE GUICHE:

Ce soir même.

ROXANE:

Ah !

DE GUICHE:

J'ai

Des ordres. On assiège Arras.

ROXANE:

Ah. . .on assiège ?. . .

DE GUICHE:

Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.

ROXANE (poliment):

Oh !. . .

DE GUICHE:

Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?

--Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?

ROXANE (indifférente):

Bravo.

DE GUICHE:

Du régiment des gardes.

ROXANE (saisie):

Ah ? des gardes ?

DE GUICHE:

Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.

Je saurai me venger de lui, là-bas.

ROXANE (suffoquée):

Comment !

Les gardes vont là-bas ?

DE GUICHE (riant):

Tiens ! c'est mon régiment !

ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part):

Christian !

DE GUICHE:

Qu'avez-vous ?

ROXANE (toute émue):

Ce. . .départ. . .me désespère !

Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !

DE GUICHE (surpris et charmé):

Pour la première fois me dire un mot si doux,

Le jour de mon départ !

ROXANE (changeant de ton et s'éventant):

Alors,--vous allez vous

Venger de mon cousin ?. . .

DE GUICHE (souriant):

On est pour lui ?

ROXANE:

Non,--contre !

DE GUICHE:

Vous le voyez ?

ROXANE:

Très peu.

DE GUICHE:

Partout on le rencontre

Avec un des cadets. . .

(Il cherche le nom):

ce Neu. . .villen. . .viller. . .

ROXANE:

Un grand ?

DE GUICHE:

Blond.

ROXANE:

Roux.

DE GUICHE:

Beau !. . .

ROXANE:

Peuh !

DE GUICHE:

Mais bête.

ROXANE:

Il en a l'air !

(Changeant de tone):

. . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être

De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !

Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !

DE GUICHE:

C'est ?. . .

ROXANE:

Mais, si le régiment, en partant, le laissait

Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,

A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,

Un homme comme lui, de le faire enrager:

Vous voulez le punir ? privez-le de danger.

DE GUICHE:

Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme

Pour inventer ce tour !

ROXANE:

Il se rongera l'âme,

Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:

Et vous serez vengé !

DE GUICHE (se rapprochant):

Vous m'aimez donc un peu ?

(Elle sourit):

Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune

Une preuve d'amour, Roxane !. . .

ROXANE:

C'en est une.

DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):

J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis

A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .

(Il en détache un):

Celui-ci ! C'est celui des cadets.

(Il le met dans sa poche):

Je le garde.

(Riant):

Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .

--Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .

ROXANE (le regardant):

Quelquefois.

DE GUICHE (tout près d'elle):

Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois

Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .

Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue

D'Orléans, un couvent fondé par le syndic

Des capucins, le Père Athanase. Un laïc

N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .

Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.

--Ce sont les capucins qui servent Richelieu

Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.

--On me croira parti. Je viendrai sous le masque.

Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .

ROXANE (vivement):

Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .

DE GUICHE:

Bah !

ROXANE:

Mais

Le siège, Arras. . .

DE GUICHE:

Tant pis ! Permettez !

ROXANE:

Non !

DE GUICHE:

Permets !

ROXANE (tendrement):

Je dois vous le défendre !

DE GUICHE:

Ah !

ROXANE:

Partez !

(A part):

Christian reste.

(Haut):

Je vous veux héroïque,--Antoine !

DE GUICHE:

Mot céleste !

Vous aimez donc celui ?. . .

ROXANE:

Pour lequel j'ai frémi.

DE GUICHE (transporté de joie):

Ah ! je pars !

(Il lui baise la main):

Êtes-vous contente ?

ROXANE:

Oui, mon ami !

(Il sort.)

LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):

Oui, mon ami !

ROXANE (à la duègne):

Taisons ce que je viens de faire:

Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !

(Elle appelle vers la maison):

Cousin !

Scène 3.III.

Roxane, la duègne, Cyrano.

ROXANE:

Nous allons chez Clomire.

(Elle désigne la porte d'en face):

Alcandre y doit

Parler, et Lysimon !

LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):

Oui ! mais mon petit doigt

Dit qu'on va les manquer !

CYRANO (à Roxane):

Ne manquez pas ces singes.

(Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)

LA DUÈGNE (avec ravissement):

Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .

(Au heurtoir):

On vous a baillonné pour que votre métal

Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal !

(Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)

ROXANE (voyant qu'on ouvre):

Entrons !. . .

(Du seuil, à Cyrano):

Si Christian vient, comme je le présume,

Qu'il m'attende !

CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):

Ah !. . .

(Elle se retourne):

Sur quoi, selon votre coutume,

Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !

ROXANE:

Sur. . .

CYRANO (vivement):

Sur ?

ROXANE:

Mais vous serez muet, là-dessus !

CYRANO:

Comme un mur.

ROXANE:

Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !

Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

CYRANO (souriant):

Bon.

ROXANE:

Chut !. . .

CYRANO:

Chut !. . .

ROXANE:

Pas un mot !. . .

(Elle rentre et referme la porte.)

CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):

En vous remerciant.

(La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)

ROXANE:

Il se préparerait !. . .

CYRANO:

Diable, non !. . .

TOUS LES DEUX (ensemble):

Chut !. . .

(La porte se ferme.)

CYRANO (appelant):

Christian !

Scène 3.IV.

Cyrano, Christian.

CYRANO:

Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.

Voici l'occasion de se couvrir de gloire.

Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.

Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .

CHRISTIAN:

Non !

CYRANO:

Hein ?

CHRISTIAN:

Non ! J'attends Roxane ici.

CYRANO:

De quel vertige

Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .

CHRISTIAN:

Non, te dis-je !

Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,

Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .

C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !

Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

CYRANO:

Ouais !

CHRISTIAN:

Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .

Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !

Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.

Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,

Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .

(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):

--C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !

CYRANO (le saluant):

Parlez tout seul, Monsieur.

(Il disparaît derrière le mur du jardin.)

Scène 3.V.

Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,

un instant.

ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle

quitte: révérences et saluts):

Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . .

LA DUÈGNE (désespérée):

On a manqué le discours sur le Tendre !

(Elle rentre chez Roxane.)

ROXANE (saluant encore):

Urimédonte !. . .Adieu !. . .

(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et

s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):

C'est vous !. . .

(Elle va à lui):

Le soir descend.

Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.

Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):

Je vous aime.

ROXANE (fermant les yeux):

Oui, parlez-moi d'amour.

CHRISTIAN:

Je t'aime.

ROXANE:

C'est le thème.

Brodez, brodez.

CHRISTIAN:

Je vous. . .

ROXANE:

Brodez !

CHRISTIAN:

Je t'aime tant.

ROXANE:

Sans doute ! Et puis ?

CHRISTIAN:

Et puis. . .je serais si content

Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !

ROXANE (avec une moue):

Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !

Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .

CHRISTIAN:

Mais. . .beaucoup.

ROXANE:

Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !

CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):

Ton cou !

Je voudrais l'embrasser !. . .

ROXANE:

Christian !

CHRISTIAN:

Je t'aime !

ROXANE (voulant se lever):

Encore !

CHRISTIAN (vivement, la retenant):

Non ! je ne t'aime pas !

ROXANE (se rasseyant):

C'est heureux !

CHRISTIAN:

Je t'adore !

ROXANE (se levant et s'éloignant):

Oh !

CHRISTIAN:

Oui. . .je deviens sot !

ROXANE (sèchement):

Et cela me déplaît !

Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

CHRISTIAN:

Mais. . .

ROXANE:

Allez rassembler votre éloquence en fuite !

CHRISTIAN:

Je. . .

ROXANE:

Vous m'aimez, je sais. Adieu.

(Elle va vers la maison.)

CHRISTIAN:

Pas tout de suite !

Je vous dirai. . .

ROXANE (poussant la porte pour rentrer):

Que vous m'adorez. . .oui, je sais.

Non ! Non ! Allez-vous-en !

CHRISTIAN:

Mais je. . .

(Elle lui ferme la porte au nez.)

CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):

C'est un succès.

Scène 3.VI.

Christian, Cyrano, les pages, un instant.

CHRISTIAN:

Au secours !

CYRANO:

Non monsieur.

CHRISTIAN:

Je meurs si je ne rentre

En grâce, à l'instant même. . .

CYRANO:

Et comment puis-je, diantre !

Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .

CHRISTIAN (lui saisissant le bras):

Oh ! là, tiens, vois !

(La fenêtre du balcon s'est éclairée):

CYRANO (ému):

Sa fenêtre !

CHRISTIAN (criant):

Je vais mourir !

CYRANO:

Baissez la voix !

CHRISTIAN (tout bas):

Mourir !. . .

CYRANO:

La nuit est noire. . .

CHRISTIAN:

Eh ! bien ?

CYRANO:

C'est réparable.

Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !

Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .

Et je te soufflerai tes mots.

CHRISTIAN:

Mais. . .

CYRANO:

Taisez-vous !

LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):

Hep !

CYRANO:

Chut !. . .

(Il leur fait signe de parler bas.)

PREMIER PAGE (à mi-voix):

Nous venons de donner la sérénade

A Montfleury !. . .

CYRANO (bas, vite):

Allez-vous mettre en embuscade

L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;

Et si quelque passant gênant vient par ici,

Jouez un air !

DEUXIÈME PAGE:

Quel air, monsieur le gassendiste ?

CYRANO:

Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !

(Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian):

Appelle-la !

CHRISTIAN:

Roxane !

CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):

Attends ! Quelques cailloux.

Scène VII.

Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.

ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):

Qui donc m'appelle ?

CHRISTIAN:

Moi.

ROXANE:

Qui, moi ?

CHRISTIAN:

Christian.

ROXANE (avec dédain):

C'est vous ?

CHRISTIAN:

Je voudrais vous parler.

CYRANO (sous le balcon, à Christian):

Bien. Bien. Presque à voix basse.

ROXANE:

Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

CHRISTIAN:

De grâce !. . .

ROXANE:

Non ! Vous ne m'aimez plus !

CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):

M'accuser,--justes dieux !--

De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !

ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):

Tiens ! mais c'est mieux !

CHRISTIAN (même jeu):

L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .

Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !

ROXANE (s'avançant sur le balcon):

C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot

De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !

CHRISTIAN (même jeu):

Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:

Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.

ROXANE:

C'est mieux !

CHRISTIAN (même jeu):

De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .

Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.

ROXANE (s'accoudant au balcon):

Ah ! c'est très bien.

--Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?

Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):

Chut ! Cela devient trop difficile !. . .

ROXANE:

Aujourd'hui. . .

Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):

C'est qu'il fait nuit,

Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

ROXANE:

Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

CYRANO:

Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,

Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;

Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.

D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.

Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !

ROXANE:

Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO:

De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

ROXANE:

Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !

CYRANO:

Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur

Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !

ROXANE (avec un mouvement):

Je descends.

CYRANO (vivement)

Non !

ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):

Grimpez sur le banc, alors, vite !

CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):

Non !

ROXANE:

Comment. . .non ?

CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):

Laissez un peu que l'on profite. . .

De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir

Se parler doucement, sans se voir.

ROXANE:

Sans se voir ?

CYRANO:

Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.

Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,

J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:

Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !

Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !

Si quelquefois je fus éloquent. . .

ROXANE:

Vous le fûtes !

CYRANO:

Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti

De mon vrai cœur. . .

ROXANE:

Pourquoi ?

CYRANO:

Parce que. . .jusqu'ici

Je parlais à travers. . .

ROXANE:

Quoi ?

CYRANO:

. . .le vertige où tremble

Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .

Que je vais vous parler pour la première fois !

ROXANE:

C'est vrai que vous avez une tout autre voix.

CYRANO (se rapprochant avec fièvre):

Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège

J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .

(Il s'arrête et avec égarement):

Où en étais-je ?

Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,--

C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !

ROXANE:

Si nouveau ?

CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):

Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:

La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .

ROXANE:

Raillé de quoi ?

CYRANO:

Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur

Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:

Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête

Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

ROXANE:

La fleurette a du bon.

CYRANO:

Ce soir, dédaignons-la !

ROXANE:

Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !

CYRANO:

Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,

On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !

Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon

Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,

Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve

En buvant largement à même le grand fleuve !

ROXANE:

Mais l'esprit ?. . .

CYRANO:

J'en ai fait pour vous faire rester

D'abord, mais maintenant ce serait insulter

Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,

Que de parler comme un billet doux de Voiture !

--Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel

Nous désarmer de tout notre artificiel:

Je crains tant que parmi notre alchimie exquise

Le vrai du sentiment ne se volatilise,

Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,

Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

ROXANE:

Mais l'esprit ?. . .

CYRANO:

Je le hais dans l'amour ! C'est un crime

Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !

Le moment vient d'ailleurs inévitablement,

--Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !--

Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe

Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

ROXANE:

Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,

Quels mots me direz-vous ?

CYRANO:

Tous ceux, tous ceux, tous ceux

Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,

Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,

Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;

Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,

Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,

Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !

De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:

Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,

Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !

J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure

Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,

On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,

Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,

Mon regard ébloui pose des taches blondes !

ROXANE (d'une voix troublée):

Oui, c'est bien de l'amour. . .

CYRANO:

Certes, ce sentiment

Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment

De l'amour, il en a toute la fureur triste !

De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste !

Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,

Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,

S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse

Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !

--Chaque regard de toi suscite une vertu

Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu

À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?

Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .

Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !

Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !

C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,

Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste

Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots

Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !

Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !

Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles

Ou non, le tremblement adoré de ta main

Descendre tout le long des branches du jasmin !

(Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)

ROXANE:

Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !

Et tu m'as enivrée !

CYRANO:

Alors, que la mort vienne !

Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !

Je ne demande plus qu'une chose. . .

CHRISTIAN (sous le balcon):

Un baiser !

ROXANE (se rejetant en arrière):

Hein ?

CYRANO:

Oh !

ROXANE:

Vous demandez ?

CYRANO:

Oui. . .je. . .

(A Christian bas):

Tu vas trop vite.

CHRISTIAN:

Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

CYRANO (à Roxane):

Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !

Je comprends que je fus bien trop audacieux.

ROXANE (un peu déçue):

Vous n'insistez pas plus que cela ?

CYRANO:

Si ! j'insiste. . .

Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !

Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !

CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):

Pourquoi ?

CYRANO:

Tais-toi, Christian !

ROXANE (se penchant):

Que dites-vous tout bas ?

Cyrano de Bergerac(#1256) · 第 4 / 8 段