L’INFLEXION PERSONNELLE

Au XIXe siècle, grand fait nouveau, l’élégance est transformée en

dandysme.

Les nouvelles formes du costume sont choisies beaucoup moins en vue

d’embellir que dans l’intention d’étonner.

Pour la première fois--du moins en France, et du moins depuis la fin du

XVIe siècle--une forme bizarre et même extravagante sera adoptée, à

cause précisément de son extravagance. Insolente réplique, véritable et

beau défi de l’esprit artiste à l’esprit bourgeois, et de l’esprit

aristocratique persécuté à l’esprit de nivellement.

Le premier phénomène de caractère _dandy_ est présenté en France par les

_Incroyables_, qui donnent à leur cravates l’apparence d’un goître, à

leur collet, l’enflure d’une bosse.

Le second phénomène _dandy_ a pour auteur Napoléon. Cet empereur a

inventé un costume--la redingote grise, le chapeau lunaire--qui n’a

jamais été porté par personne.

Passent les années. Tout le monde s’évertue à qui paraîtra le plus

singulier, dans le criant gilet, la tumultueuse cravate, ou le

déconcertant chapeau. Mais il n’y a pas de trouvaille baroque qui ne

soit à l’instant accueillie et reproduite. L’invention d’un fou, qui fut

lapidée dans les rues de Londres, à savoir le tuyau de poële ou chapeau

haut de forme, a régné tout un siècle sur l’Europe.

Celui qui, le premier, imagina de se tirer d’affaire par la simplicité,

ce fut--après Brummell--le merveilleux Baudelaire. Puisqu’il était

impossible de retrouver le faste de l’ancien costume, il se mit à

raffiner sur l’habit noir. Lui aussi, dans sa jeunesse, il inventa un

costume: il avait un étroit pantalon noir qui découvrait, sur le soulier

éclatant, la blancheur du bas. Là-dessus, par une idée de son génie,

_une blouse de paysan_. Oubliez que c’est une blouse: il n’y a pas de

forme plus élégante. Et la tête nue, ce précurseur! D’ailleurs propre de

la tête aux pieds, fourbi comme une baïonnette.

Plus tard, seconde invention. Baudelaire adopte son froc, le célèbre

froc, sorte de raglan ou de sac qu’il porta fidèlement, comme un

uniforme.

Mais toi-même, est-ce que tu veux inventer?

Tu penses d’abord que non, que tu n’as aucune obligation de cette

espèce, que tu portes tout simplement le costume de ton époque. Même les

peintres, ils ont tous renoncé à s’affubler. Tu les approuves. Rien

n’était plus absurde au monde qu’un _rapin_. Toute son originalité

consistait à garder les cheveux et le pantalon de 1850. Avec son linge

dérobé, sa barbiche ou sa barbe, il était naïvement archaïque. Et il

drapait! Aujourd’hui, tout le monde se tient aux grands préceptes: que

chacun doit paraître ressembler à tous (Balzac _dixit_), et que les

convenances extérieures doivent être respectées (Baudelaire). L’accent

et l’air de la personne se trahissent désormais par des riens:

l’inflexion d’une cravate, le pli d’une mèche, l’imperceptible variation

d’une coupe.

Voilà, nous y sommes. Ces riens sont d’un grand prix. Balzac complétait

ainsi le précepte que je rappelais à l’instant: avoir l’air de

ressembler à tout le monde; ne ressembler en réalité à personne. Et ce

détail, cette goutte d’eau, cette ombre par où l’homme fin se distingue

de la tourbe, nos contemporains le cherchent à qui mieux mieux. Le

chandail de Picasso et de Mac Orlan; les admirables revers de Jean-Louis

Vaudoyer; les complets toujours clairs de Guy de Pourtalès; le bleu

constant de Jacques Boulenger; le miraculeux faux-col de Jacques

Blanche, aux deux pointes roulées, et son veston exemplaire, dont il

garde exprès la manche assez large, et sa cravate de lord, à pois

blancs. Hier, la mèche de Barrès...

Ou regarde Foujita, le plus hardi de tous.

Il ne s’est pas déguisé en Européen. Il n’a point voulu du linge dur. Il

n’a pas essayé d’ouvrir une raie bien sotte dans la calotte de sa

chevelure, ni de la rebrousser. Non! Il a laissé ses cheveux sur le

front, comme le roi de Rome dans le portrait de Lawrence, mais ce sont

cheveux d’Asie, noirs comme l’encre, égaux comme les dents d’un peigne.

Il ne voulait pas garder sous notre ciel la robe gênante de son pays.

Encore moins prendre un veston trop sec. Émule de Baudelaire et de

Napoléon, le seul moderne avec eux qui ait su trouver un costume

nouveau, entièrement personnel et entièrement heureux, ce grand artiste

a imaginé une sorte de blouse souple et croisée, peu flottante, dont la

couleur est d’un beau bleu de papier buvard. Elle est serrée à la taille

sur une chemise à grands carreaux vifs. Et le pantalon est relevé sur un

soulier à semelle forte... La seule invention d’un tel costume méritait

déjà la gloire.

Notre costume · 第 23 / 25 题