ET LA PETITE OIE

Ce n’est pas toi, mon cher ami, même si tu as tiqué tout à l’heure

devant cette expression, parce que tu n’as pas lu Molière.

La Petite Oie, c’était tout l’ornement, la décoration du costume: les

canons de la jambe, le jabot, la dentelle des manchettes, les rubans de

la veste... Notre costume n’en a pas.

La cravate... Peut-être les gants. La cravate et les gants sont les deux

vestiges de la Petite Oie. Si tu as l’amour des couleurs vraies, la

cravate est le seul point où tu pourras le satisfaire. Pour tes gants,

tu les prends toujours larges, à ôter presque d’un seul coup. Il ne faut

pas que tu en paraisses embarrassé, il ne faut pas qu’ils encombrent la

vue de ton prochain. Veille à la rotondité du bout des doigts. Tannés,

choisis-les un peu plus fauves, un peu plus rouges qu’on ne voudra te

les donner, en prenant garde à la nuance de ta chaussure. Tu aimes

aussi, pour alterner, ce renne sans égal.

Il est pourtant commode de ranger sous ce vocable de la Petite Oie, à

défaut d’un autre nom, un certain nombre d’objets qui complètent notre

semblant: la canne, le briquet, le porte-cigarettes, le portefeuille, la

bague, l’épingle, la jarretelle, la ceinture, les bretelles (si tu en

portes encore, comme je te le conseille, avec l’habit et le smoquin, et

elles seront noires ou grises, avec des initiales assorties à la

chaussette.)

La canne avait droit à tout un chapitre. Pour l’épingle, reviens au

chapitre de la cravate.

Le portefeuille est un porte-billets. En le choisissant, tu dois penser

à ton porte-cigarettes.

Avec ou sans pierre, la bague ne peut être qu’une chevalière. A moins

que tu ne possèdes une merveille ancienne d’une autre sorte, mais sobre,

ou que tu te sentes capable d’un miracle.

Point de mièvrerie dans le briquet. Le petit briquet à torche est bon.

Le briquet de l’armée anglaise, meilleur; et si tu peux l’avoir garni de

galuchat...

Les pipes françaises valent bien la Dunhill, mais la Dunhill est un

bijou d’un fini incomparable. On est obligé de l’avouer. Seulement toute

armature métallique, quelle qu’elle soit, et même nettoyée chaque fois à

l’alcool, rend la pipe plus forte.

Ta ceinture a deux centimètres de largeur. Elle est en daim sombre. Et

va chez le sellier. Il t’en fera une bonne, dont il te montrera le cuir.

Ta jarretelle est d’un seul trait qui se referme sur lui-même comme un

serpent.

Tu rencontreras des porte-cigarettes d’argent vastes comme une pelle, ou

réduits à la taille d’une petite boîte. Ceux que j’aime sont en cuir:

maroquin pour le soir, porc ou vache,--mais foin du crocodile, avec ses

écailles galeuses. Hermès en fait deux entre lesquels il est exactement

impossible d’opter. Ils sont royaux. Il n’est pas facile non plus de les

dépeindre. L’un ressemble à un porte-monnaie plus ample. Il a un dessus

qu’on rabat et qui passe sous une bande. Il ferme ainsi. L’autre, quand

il s’ouvre, peut prendre la forme d’un chevalet, et on le pose. Le fauve

ou le rouge de ces peaux est à crier d’admiration ou à tomber en

rêverie.

Ton bagage excite les mêmes troubles moraux, ton porte-habit, ton

nécessaire, ton «sac de chasse». Tout cela, bien fauve, c’est le mieux.

Dans le fourgon, une malle-armoire mais qui reste maniable. Si tu as une

auto, la malle à valises superposées. Tu ne seras pas obligé de tout

défaire à l’étape.

Tu as la tête bien coiffée. Pas d’artisterie. L’ordonnance est toujours

aux cheveux rebroussés et serrés. Si tu as voulu garder ta raie, tu

imprimes du moins à tes cheveux une direction générale de trois quarts,

d’avant en arrière. Ton parfum est frais et vigoureux. Pierre de

Trévières a marqué un jour que nous devions sentir le bois de teck, le

miel, le tabac anglais, le cuir de Russie, et non plus les fleurs. Il a

même donné dans un numéro de _Monsieur_--la formule de l’un de ces mâles

parfums, au moyen du _dimethylhydroquinone_. Si tu l’essayais?

Que la gymnastique, enfin, te garde fort, te garde mince... Sache vivre.

Et laisse-moi signer, ma foi, en toutes lettres. Puisqu’un Balzac,

puisqu’un Stendhal, puisqu’un Bourget se sont plu à ces objets réputés

frivoles, ni toi ni moi n’en serons déshonorés.

Cependant, lis encore mon épilogue.

Notre costume · 第 21 / 25 题