Une canne est un jonc, un rotin, un bâton. Il faut le savoir: on sera
gardé de certaines fantaisies outrées.
Une canne est une branche coupée.
* * * * *
Le règne unique, la tyrannie des cannes droites a pris fin.
Une canne droite, c’est-à-dire coiffée d’un pommeau ou se terminant par
une mailloche, une canne droite peut embarrasser, lorsque les mains ont
à faire. Une canne dont le bois s’arrondit en crosse est assurément plus
commode. On l’accroche à son bras. Tu t’en vas d’un pied léger.
Mais quand la mode dessinera le mouvement inverse, lorsqu’elle tendra à
repasser de la canne recourbée à la canne toute droite, nous ne
manquerons pas non plus d’arguments pour justifier le nouveau point de
vue. Allons, ne t’effraye pas. Où le sophisme aurait-il bonne grâce,
sinon là?
Aujourd’hui, contente-toi de doubler le nombre de tes cannes. Il faut en
acquérir autant de courbes que tu en avais déjà de droites. Il n’est pas
encore question de convertir ces dernières en objets de vitrine.
Le principe qui prévaut est le suivant. On prend une canne recourbée
pour la ville, pour la promenade, et une canne droite, le soir.
A ne considérer que l’utile, il serait plus adroit de faire tout juste
le contraire. Tu marches plus allègrement avec une bonne trique à la
main, d’une seule venue, droite comme un I et redoutable comme la
justice. Le soir, il te serait plus facile d’avoir une canne à suspendre
à ton bras, pendant que tu assistes la dame qui descend de voiture, ou
que l’on vous détrousse aux guichets d’un théâtre. Mais l’utilité n’est
pas notre seule loi, par bonheur. La canne recourbée, le jour, qui nous
paraît plus familière, et la canne droite, le soir, qui nous paraît plus
cérémonieuse, s’accordent mieux avec l’état présent de notre
sensibilité.
Je note vite une exception.
Supposé que tu marches... Tu ne passes pas, je suppose, les beaux mois
de l’année dans l’indolence... Tu auras, si tu marches, les trois cannes
à écorce, qui sont avec les rotins, les joncs et les bambous, les cannes
par excellence. Elles nous rendent une pureté agreste. Le frêne, pâle
comme les yeux de Minerve; le noisetier doré; le sombre et odorant
merisier. Soit qu’il te plaise d’avoir au bout du bras une sorte de
balancier, soit pour frapper de temps à autre une motte ou un caillou,
ne vas-tu pas préférer que tes cannes à écorce soient droites? Le frêne,
pareil à une svelte massue; le merisier, avec sa racine amusante: et le
noisetier, donnant tout seul une belle mailloche.
Il n’y a pas plus belle petite canne d’été. Si tu as l’humeur
guillerette, tu pourras y joindre quelque lisse et nerveux piment. Si tu
as l’humeur étrange, quelque bambou de Madagascar, en tirant parti de sa
racine fantastique.
Le printemps et l’été, tu laisseras tranquilles la sanglante amourette
et l’ébène mouchetée (l’ébène unie, tu l’as rangée, elle n’est plus
possible). Tu laisseras tranquille l’or, l’écaille, la corne des
pommeaux. Ce faste est pour l’hiver. A suspendre à ton bras, tu auras un
jonc, qui n’a besoin d’aucune parure. Tu en auras deux, pour jouir des
deux tons, l’un couleur de miel, l’autre presque de pourpre. Tu
alterneras selon l’heure, selon l’éclat du jour, selon la robe de ta
belle. A tes joncs droits, une capsule, rien de plus.
J’avais oublié de dire que le frêne est particulièrement agréable au
bord de la mer, surtout s’il y a de l’ombre dans le pays, s’il y a des
bois. Le noisetier fait bien sur la route. Le merisier, c’est avec
l’Automne.
Paie-toi (veinard) une canne en rhinocéros. En bélier, qui est aussi
bien, il t’en coûtera une trentaine de louis. L’un et l’autre sont
délicieux au clair de lune, ou dans le bleu des lampes et des arbres,
sous les violons de la terrasse. Le rhinocéros vaut deux cents louis
quand il est sans défaut. O les joncs innocents, les joncs virgiliens!
Si tu es curieux de poignées rares ou précieuses, je te signale les
crosses en bois de cerf d’Antoine, les lézards et les galuchats du même,
et ceux de Delpeuch, ceux de Degobert. Je ne sais plus où--mais à
l’Exposition--j’ai vu certaine béquille parallélépipédique, en galuchat
à filets d’ivoire. Belle d’ailleurs, mais redoutable.
Les clous d’or des sceptres d’Homère et les ciselures du Roi Soleil ont
cette postérité.
* * * * *
Quant au parapluie, c’est bien simple.
Dis-moi si tu as envie de ressembler aux hommes que l’on voit, qui
portent un parapluie?
C’est un appareil dont l’Occident a voulu se passer durant des siècles.
Il connut, il pratiqua quelquefois le parasol. Il omit ou dédaigna le
parapluie.
Cette guerre terminée, que certains crurent témérairement la dernière de
toutes, le petit toit d’étoffe, la petite pagode ambulante, parut un
signe trop lâche et prosaïque. On a un chapeau (dont le vrai feutre
nargue les cataractes). On a un manteau (qui braverait le Niagara). On
n’a pas un parapluie.
Le tien, dans sa gaîne, était une mailloche en noisetier. Tu en avais un
autre, d’une belle soie enroulée à un gros jonc massif. Tu en étais
incroyablement vain. Allons, on te le permet quelquefois.
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... Tu éternues à la première pluie du printemps. A tes souhaits! Et que
l’été qui vient soit beau. Il y a si longtemps.
Eau printanière, pluie harmonieuse et douce
Autant qu’une rigole à travers le verger...
Dans les beaux jours, tu liras _les Stances_ de Moréas, et si le ciel
était gris, pareillement.