Commence par un exercice de l’esprit. Tu vas comparer deux hommes en
léger appareil.
Ton contemporain a sa chemise molle assez étroite. Il a sa culotte de
joueur de ballon. Sa chaussette est tendue. Elle est comme peinte sur la
chair. S’il a évité la bigarrure, si la chemise et la culotte ont la
même couleur, ou si tout est blanc, si la jarretelle est en harmonie
avec le reste, et la chaussette avec la cravate, tu ne déconcerteras pas
Psyché en te révélant. Voilà le point: il ne faut pas déplaire à Psyché.
Tu sais, Psyché... Une curieuse, qui soit encore innocente. Tu es perdu
si tu la fais rire.
Et l’autre?
Il avait, il y a vingt ans, son torse enveloppé d’une vaste toile
blanche partout bouillonnante, et empesée, raidie en manière de carcan.
L’idée d’une cassure qui pouvait gâter son plastron lui était un
supplice. Les deux jambes flottaient dans un falzar dont il fallait que
les cordonnets, en les nouant sur la cheville, retinssent une chaussette
rebelle. Allons! ce n’était pas de jeu.
Les filles d’Ève ont peut-être cessé de railler les fils d’Adam. En tous
cas, les fils d’Adam ont cessé, encore imberbes, de trembler devant les
filles d’Ève. Ce curieux phénomène a certainement un grand nombre de
causes. La révolution du costume masculin n’y doit pas être étrangère.
Observe donc ce gosse avec sa bien-aimée, ou, comme il dit, sa
_chiquette_,--de l’espagnol _chica_, petite: _chiquita_ au diminutif.
Elle joue l’assurée, mais il n’a pas peur. Tous deux se mesurent du coin
de l’œil comme deux athlètes égaux entre les cordes. Oh! Conseille-lui
de n’être pas féroce. Qu’il soit gracieux et gentil. Finalement,
n’oublie pas de le féliciter. Son calme. Sa tenue. Tout ce qu’il a de
magistral dans son jeune cœur et dans son costume.
Tu refuseras une chemise trop longue. Un homme est ridicule lorsqu’il
paraît entre les deux pans inégaux d’une immense bannière. C’est alors
(je précise) que la pauvre Psyché s’étonne. Où donc est-il écrit, en
quel livre, que ses beaux songes dussent avoir une telle fin?
Tu refuseras une chemise trop large. On ne parvient pas à comprendre
pourquoi les chemises toutes faites ont encore cette ampleur, comme si
tout le monde était obèse.
Ta manche, non plus, n’a pas cette forme de jambon, nous sommes
d’accord. Pareillement, tu as ôté toutes ces fronces qui foisonnaient
depuis le XVIe siècle. Tu n’écouteras pas un chemisier borné. Il te dit
que la chemise française, c’est-à-dire fermée, en a besoin. Mais ce
n’est pas vrai, il se trompe. Une routine qu’il a.
La chemise molle a disparu avec l’habit. Et s’il la faut dure, qu’elle
soit alors ouverte. Là, les Anglais ont raison. Avec le smoquin,
j’approuve le petit nombre d’obstinés qui luttent contre la cuirasse. Il
suffit bien que le col soit empesé. C’est une idée d’Iroquois de compter
l’élégance à la gêne.
On a inventé une nouvelle chemise qui a sa manchette nouée autour du
poignet par deux boutons. La coupe en est très difficile. Il faut
demander à Charvet le modèle que porte Jacques Hébertot. Sacha Guitry,
dans son intérieur, en a une autre, dont les poignets sont tels,
légèrement évasés, qu’ils se passent de bouton. Ils sont fixés en haut,
à leur base.
Nouvelle preuve que les poètes classiques avaient raison de distinguer
deux vocabulaires: Psyché t’admire dans ta culotte en forme de trapèze.
Dans ta culotte, non dans ton caleçon.
Les robes de chambre sont magnifiques, les pyjamas somptueux. Salut,
princes et maharadjas! L’homme qui est simple dans la rue, et se couvre
chez lui de ces soyeuses splendeurs, n’est pas un bête.
Dans les chaussettes de jour, tout ce que tu voudras, pourvu que
l’harmonie soit sauve, je te l’ai déjà dit. Tu devras tenir compte même
du teint de ta peau. Tu n’es pas obligé, en grande toilette, au noir des
croque-morts. Un vert bouteille. Un rouge sombre.
La fureur du moment, pour le linge, est aussi le carreau. Seelio, à
l’Exposition, le donnait très fin. Seeligmann avait une chemise jaune à
carreau violet, le chiffre sur la manche. Noir et gris dans le sens
vertical, orangé dans le sens horizontal. Le quadrilatère de Hayem
alliait le faste à la modération. David échappait à la double fatalité
de la rayure ou du carreau par un arrangement de courbes légères, des
arcs, sept ou huit à la fois.
Ces rayures qui persistent ont d’ailleurs été multipliées, enchevêtrées
de manière à couvrir entièrement le fond. Puis, ce sont les carreaux que
l’on violenta. On est allé jusqu’au losange. On est allé jusqu’au
parallélépipède ombré. Attention!
Rien n’est plus joli qu’une chaussette imprévue. Tu ne diras pas le
contraire. Tu es même capable d’agréer dans la chaussette, l’un de ces
divertissements cubistes. Ils sont spirituels. La difficulté commence
lorsqu’il s’agit d’appareiller tous ces divers carrelages. Sans compter
celui du costume, qui ne sera plus l’antique et éternel pied de poule,
ni les barbares et savoureux carrés anglais, mais, ton sur ton, une
assez laborieuse marqueterie. Essayez de mettre tout cela ensemble! Le
carreau, décidément, doit rester une exception, une rencontre. Il ne
peut devenir une habitude. Tu ne peux pas te nourrir de pikles!
Ton mouchoir est blanc à coup sûr, et assez vaste. L’été seulement, tu
l’as pareil à ta chemise, lorsque celle-ci est d’un rose, d’un bleu,
d’un jaune uni. Le mouchoir de soie, la pochette, non. Tu ne l’aimes
guère. Il y a contradiction. En fil pur.
(En fil pur... Pour nous faire admettre dans le reste du linge un coton
mieux travaillé qu’autrefois, on nous a parlé des révolutions russes,
qui ont fabuleusement élevé le prix du fil. Mais on a bien su nous
tenter au moyen de la soie, qui n’est pas donnée! Si bien que nous ne
cherchons plus à comprendre. On nous a dit aussi que le fil était froid
dans nos climats, et que les tisseurs avaient appris à bien marier le
fil et le coton, enfin qu’il ne s’agissait ni des cols ni des draps...
Adieu donc! beau fil d’antan, fil éclatant, beau fil de glace, orgueil
des dimanches rustiques!)
Et ton col, à présent: la tête y repose, ta destinée en dépend.
Un col double mou doit tenir par sa propre vertu. Par la coupe, non par
une épingle. Secret: qu’il ne paraisse jamais trop bas. Autre secret:
l’angle des deux pointes sur le poitrail ne doit pas être trop aigu, ni
ces pointes trop longues,--les grands ouvriers le dédaignent.
Lorsqu’elles sont inégalement brisées par le contact avec la poitrine--à
tête baissée--ou si l’une d’elles s’incurve, par hasard, comme une
coquille convexe, tu as un chef d’œuvre.
Le col cassé a volontiers ses deux triangles qui vont chercher quasi
l’oreille. Beaucoup le portent un peu bas. Tu l’aimes assez haut; il est
plus digne. Écoute encore un secret. Je t’en dis beaucoup. Sache éviter
les trop grandes cassures trop ouvertes. Cela est de mauvais ton. Le
triangle ouvert où ton menton repose étant un triangle isocèle, il vaut
mieux que les cassures, de part et d’autre, soient deux triangles
rectangles.
Je suis chinois, je suis tâtillon, je suis algébrique. Mais il le faut
bien. Autrement, ce n’est que phrase vaine...
Le dernier secret d’une chemise irréprochable est dans l’encolure.
Lorsqu’elle est trop décolletée, elle est affreuse. Il y a un homme,
dans Paris, réputé pour son élégance, et qui l’ignore. Je pourrais le
nommer. A quoi bon? Je suis tout charité. Tu le vois bien, toi: qui me
lis, mon frère, qui que tu sois. Te voilà peut-être un peu plus fort,
moins démuni, devant cette Psyché qui a presque la même rigueur, la même
inclémence que la nature.