RÈGNE DU VESTON, ET SA FORME

Lorsque Lucien de Rubenpré eut essuyé à l’Opéra les mépris de Madame

d’Espard et des lions, il comprit soudainement qu’il était mal habillé,

que son gilet était de mauvais goût, et son habit d’une mode

_exagérée_... Je cite Balzac. On a beau le décrier. Il savait ce qu’il

disait.

Lucien avait acheté ce gilet et cet habit tout faits au Palais Royal.

1830 avait-il cette supériorité sur 1925? Un habit tout fait, qui

n’avait pas le suffrage des grands connaisseurs, mais qui enfin

allait...

Pour avoir tremblé de honte, Lucien décida de recourir à un tailleur

magistral. Il va chez le plus célèbre, il court chez Staub. Lucien

(c’est-à-dire Balzac) n’était pas homme à se payer d’à peu près. A sa

première promenade sur la terrasse des Feuillants, au sortir de sa

province, tout lui a été révélé comme dans un coup de foudre. Il a

discerné le fin du fin. Avec «cette étonnante fidélité de la mémoire»,

dit Balzac, qui n’est pas moins nécessaire que le goût, il l’a retenu,

il l’a gravé dans son esprit. Or, il nous est rapporté que, du premier

coup, Staub habilla Lucien en maître.

Ce livre à la main, tu seras en état de concevoir un veston parfait.

Ne crois pas que le veston soit une découverte récente. Non plus, si

vieille. Ton père a porté des vestons, et le père de ton père. Ton

aïeul, non, ou c’est lui qui a commencé, vers le milieu du siècle

dernier.

Ce fut d’abord pour voyager et pour le matin. La veste intérieure de

l’ancien costume français raccourcie en gilet, l’abréviation de l’habit

ou de la redingote finit par donner le veston. Lorsqu’on imagina de

tailler les trois pièces dans la même étoffe, on eut les premiers

complets. Sur le continent, on les appela d’abord des «tout de même». Au

moins dans les mots, il restait à la France quelque chose du prestige

ancien.

Nous portons des vestons depuis le 1er janvier jusqu’à la

Saint-Sylvestre. Nous courons trop, nous descendons trop vite les

escaliers du chemin de fer souterrain, nous y sommes trop pressés; nous

avons à conduire notre petite voiture, ou nous pouvons toujours

l’espérer: le chapeau haut de forme heurterait les plafonds, la jaquette

se prendrait dans les portières. Nous nous ferions l’effet de chiens

savants. Il nous déplaît aussi de trancher sur la foule par des moyens

grossiers et apparents. Le très riche et puissant seigneur qui gît dans

sa quarante Renault, et le commis qui fait l’amour aux petites clientes

des Galeries Lafayette sont l’un et l’autre habillés d’un complet

apparemment le même. Cela n’est pas mal. Brummell et Baudelaire eussent

aimé une élégance idéalement réduite à la qualité pour ainsi dire

imperceptible du tissu et à l’excellence de la coupe, cet arcane.

Carette, qui a toujours mis sa gloire dans les vêtements à taille,

Carette avait à l’Exposition un joli costume de cheval d’un petit

carreau bien net. La veste était à martingale, la botte d’un joli marron

d’Inde (mais le chapeau d’un brun trop rose). De Cumberland, un petit

complet à rayure fondue, entre le violet et le marron. De l’inégal

Voisin, un magnifique complet couleur de pêche, à grand carreau violacé.

Quel que soit leur mélange, un ton finit toujours par prévaloir, dans

ces étoffes: gris la plupart du temps; cette année, brun ou violâtre.

Par fatigue de la rayure, vous rencontrerez plus d’un de ces carreaux

étranges, associés ou entrecroisés en lames de parquets. Barclay inventa

un curieux costume de plein air, avec la culotte droite et large, le

tout--casquette comprise--à rayure _horizontale_, verdâtre et rougeâtre

alternées. On ne s’est pas contenté de légères variantes, on a voulu

innover. Harrisson a même un costume qui rompt entièrement avec

l’ancienne neutralité. Imaginez un veston et une culotte droite, cette

culotte dont il paraît absurde en France d’écrire le nom en anglais.

Elle dessine un très léger carrelé sur un fond presque blanc. La veste

est marquetée sur fond beige. L’une et l’autre d’un moelleux qui déjà

tient chaud, à le contempler. Le manteau est brun, à grandes raies

orange qui se recroisent. La chemise est décorée d’un médaillon ovale, à

zones noires mêlées d’orange, le plus grand axe de l’ellipse étant

horizontal. Chapeau gris brun...

Tous ces tailleurs français de l’Exposition ont fait merveille. Je vais

jusqu’à dire qu’ils ont aujourd’hui raison contre les Anglais. Nous

verrons de quelle manière. Il faut seulement qu’ils prennent garde à

leurs manches. Monsieur, attention à ta manche! Neuf fois sur dix, tu

vas pécher par la manche.

Lorsque tu seras debout, tes deux manches vont être arquées comme les

deux anses d’une cruche. Pour éviter les grimaces, il faudra que tu

portes constamment les deux bras en équerre. Gare si tu les laisses

retomber! Or, si elles étaient plus droites, tu pourrais prendre sans

dommage les deux positions. Le tailleur voudra peut-être te persuader

que non, et qu’il faut absolument accepter cette servitude. Ne l’écoute

pas.--Et regarde.

La laideur de ta manche tient, non seulement à la monstrueuse courbe

qu’elle décrit, mais à l’ampleur idiote du coude. Quel coude! Si le

tailleur objecte que c’est une autre nécessité, sache que c’est une

autre fable qu’il imagine et que peut-être il croit. Il dit que si tu

plies ton bras l’étoffe va tirer, qu’elle aura trop de rides. Tu lui

réponds qu’il est absurde d’éviter un défaut que l’on craint par un

autre que l’on détermine.

Ton épaule, à présent. Vois-la de profil. Je parie qu’elle est trop

large, de profil. Au lieu de dessiner au sommet un arc élégant d’un

petit rayon, l’emmanchure s’élargit, elle s’écrase. Tu as la carrure

d’un portefaix. Ou bien, si ton tailleur a appris à corriger ce vice, il

est allé à l’autre extrême, il a tant pressé l’étoffe sur ton humérus

que tu parais chétif, tu as l’air d’un bossu clandestin.

Regarde toujours. Il est raisonnable qu’une place soit ménagée aux longs

muscles de ton bras. Pourtant, tu n’avais pas besoin de cette vaste

poche, dont te voilà navré, à présent que je te l’ai montrée. C’est

trop. Non plus, il ne t’en fallait pas tant pour pouvoir lever le bras,

ni pour éviter, à la hauteur de l’aisselle, ces mille plis en patte

d’oie que ton tailleur serait louable de vouloir empêcher, si ce n’était

avec l’emphase des clounes, lorsqu’ils ouvrent un crâne à la hache pour

guérir une migraine.

Il ne te reste plus qu’à vérifier le parallélisme rigoureux, à bras

plié, du bord de ta manche avec le poignet de ta chemise. Les deux

largeurs sont naturellement pareilles. La manche, qui dépasse un peu, ne

flotte pas dans le vide. Cela va de soi, comme B-A, BA.

Et tu as une manche qui est égale, qui est aisée, qui tombe, ne visse

pas, se comporte bien.

Lorsqu’il sera à bout d’objections particulières, il se peut, s’il a un

tour d’esprit philosophique, que ton tailleur ait recours à un argument

préjudiciel: «Monsieur: depuis tant de siècles que les tailleurs

s’exercent, admettez-vous que l’expérience leur ait lentement enseigné

les coupes qui conviennent, et qui peuvent à première vue dérouter les

profanes?» Sois content. Cela est d’un excellent esprit. Tu lui

marqueras donc qu’il a raison, en principe. Cependant, ajouteras-tu,

voyez les poètes. Il arrive qu’ils soient égarés tous ensemble par une

erreur. En ce cas, tous les poèmes qu’ils produisent seront viciés, en

dépit du savoir et du génie, jusqu’à ce qu’il vienne un homme qui

rétablisse un art poétique sain. Tu fermeras la boucle en observant que

les tailleurs ne sont pas exempts des pièges où tombent les poètes.

Il y en a trois, dans le moment, qui leur sont tendus. Nous allons les

voir. Puis, nous passerons à une autre matière. La manche méritait qu’on

en raisonnât avec soin.

Actuellement, notre ligne n’est point mal. Nous pourrons regarder plus

tard nos portraits sans rire. Cette assez large épaule, légèrement

tombante, cette taille dégagée sans mièvrerie, cette ampleur du torse,

cette modération dans l’ouverture du gilet, dans la largeur du pantalon,

la longueur de la veste, la hauteur du col. Proportions décentes, bel

équilibre.

Ton pantalon va de la taille à la chaussure en six lignes d’un beau jet

pur, dont quatre n’ont d’existence que dans nos yeux, les deux autres

étant ces plis au fer qu’il faut savoir maintenir. Il est plus beau

lorsqu’il tombe avec franchise sur le cou-de-pied et qu’il y touche, de

telle manière que, trouvant ce point d’appui, l’étoffe puisse un peu

bouger. Cela n’est pas facile. Encore un juste point à rencontrer. Il ne

s’agit pas de cacher ta belle chaussure. Et ton veston a la bonne

longueur; c’est-à-dire que si tu mets la main dans la poche du pantalon,

il retombe élégamment derrière ton bras. (Une bonne vérification que je

t’enseigne). Tu es svelte. Tu as la hanche égyptienne (ou tu le

voudrais).

Piège numéro 1, ou du _gigolo_.--Toutes les lignes sont anguleuses.

L’épaule est en porte-manteau, le coude pointu, le bras long, mince

comme un fil. La poche fuit au bout du bras, le dernier bouton presque

au ras du bord inférieur. La taille est basse. Le pantalon en pain de

sucre renversé. Gilet croisé sur un buste de lévrier. Dans le manteau,

qu’entravent les derniers boutons, ces boutons sont à la hauteur des

genoux. Mais ce piège, où beaucoup de jouvenceaux ont donné,--d’ailleurs

sans grand dommage, car la jeunesse peut tout--n’est plus très

dangereux. Il paraît écarté.

Piège numéro 2, ou boulevardier.--Il s’agit de nous ôter ce qui nous

plaît, qui nous va, et qui est le reflet de nos pensées. Il s’agit de

nous inspirer, à la place, l’amour des ramages et du voyant... Or, je ne

nie pas que le carreau soit l’épreuve des maîtres, je ne dis pas qu’une

couleur un peu vive ne soit louable, lorsqu’elle est bien trouvée et

logée. J’accorde même qu’un jour, les sports, réagissant sur tout le

costume masculin, l’éclaireront, l’exalteront. Je l’accorde et le

désire. Pour le quart d’heure, nos trouvailles devraient chanter sur ce

fond unique: la simplicité d’hommes qui ont à se mesurer avec un destin

difficile.

Piège numéro 3, ou le Carnaval.--Imaginez d’abord... Imaginez un

pantalon si large que son extrémité recouvre les deux tiers de la

chaussure. Par l’excès de son ampleur, il doit en outre former sur notre

derrière, puisque je suis contraint de le dire, un pli vertical bien

marqué. Ce n’est pas tout. Je n’ai pas dit le plus affreux. Dans la

fourche, il faudra qu’il dessine entre les jambes une sorte de poche

arménienne ou turque, analogue à celle qu’inventa--nouvelle preuve de sa

folie--cet animal de Jean-Jacques Rousseau. Vous riez à présent. Vous

êtes tranquilles. Mais attendez. Avec ce pantalon fantastique, où le

fondement devient pareil aux deux poings d’un enfant, imaginez une veste

serrée, qui tombe droit, qui n’est pas trop longue, qui a ses manches

assez étroites. Et soudain, vous vous récriez. Vous avez rencontré des

jeunes gens accoutrés de la sorte, une énorme canne passée à leur bras.

Chapeau sur l’œil. Vous aviez cru voir des déments. Il y en a dans les

rues. Ceux-là pourtant étaient habillés «à la mode de demain». A la mode

que l’on essaye de lancer. Il paraît qu’elle nous vient d’Angleterre et

d’Oxford.

Eh! bien, non.

Non et non.

La bonne forme est trop bonne. Gardons-la. D’une manière générale, les

Anglais, même les Anglais sages, veulent sortir du veston trop cambré

par ce qu’on nomme le veston droit, un veston dont tous les pans

verticaux sont rectilignes. Les Français, au contraire, ont retenu

l’excellente idée du veston à taille, à la mode depuis 1904. Il mincit.

Il a rappelé les arcs de notre corps, qui étaient oubliés. Qu’on en

corrige l’excès et le maniérisme, on aura un chef-d’œuvre exemplaire.

Non plus le caprice d’une saison: le choix au moins d’une décade, à

quelques retouches près qu’on ne saurait prophétiser. Cette fois, Paris

a raison contre Londres.

Le dos est droit, il tombe d’un seul jet. Ce sont les côtés qui marquent

une très légère ondulation, parce que tu es un être humain; tu n’es pas

fait comme une idole cylindrique. La jupe sans godets, appliquée sur les

hanches. La ligne de l’aisselle à la taille, très ample. Trois boutons,

celui du milieu dans le creux de l’estomac. L’épaule est large, elle

n’est pas trop haute, elle n’est pas épaisse. Le tout, aisé, souple,

d’une bonne grâce fière. Le bord du pantalon est toujours retroussé:

peut-être l’un des signes de la révolution précitée.

Un beau pantalon est obtenu par les ciseaux plus que par le fer. Pas

tant de mollet, qui est un luxe 1830 aujourd’hui superflu. Un mollet

trop fort se placera très bien dans la longueur.

Mis comme cela, tu paraîtras plus svelte, plus digne de la louange que

Mme de Sévigné faisait des Français, lorsqu’elle les trouvait «les plus

jolis du monde».

Chacun son bien: cette fleur a été cueillie par Marcel Boulenger.

Dis donc: tâche que celles d’aujourd’hui aient de toi la même bonne

opinion. De toi, de ton costume, de ta mine et de ton courage. Qu’elles

te sachent prêt à te lever, à bondir sur tes deux pieds, bouclant ta

ceinture, s’il faut un jour combattre pour les sauver de la barbarie,

elles, et tout ce qui rend notre vie sur cette bulle un peu moins laide,

un peu moins basse.

Notre costume · 第 10 / 25 题