Exprès. J’écris _smoquin_ tout exprès, pour parler autant que possible
français.
Un mot que le français n’a pas, dont il avait besoin et qu’il a pris en
pays étranger, il faut pourtant l’adapter, l’acclimater, comme on ne
manquait pas de faire dans les siècles vivaces. Dites-vous
_reading-coat_? En matière de costume surtout, à cause de la grande
influence de Londres, la précaution doit être perpétuelle. Nous
finirions par dire _hat_ au lieu de chapeau, _shoes_, au lieu de
souliers, _suit_ au lieu de complet.
A l’Exposition des Arts décoratifs, entre les robes scintillantes,
éblouissantes, et les robes strictes et nues--les dames étant vouées aux
extrêmes--pour tant de complets qu’on admirait (ou non) à peine si vous
distinguiez une redingote, une seule, et deux ou trois jaquettes.
Cela était raisonnable. C’était l’image de la réalité.
Le vêtement à taille est pour ainsi dire abandonné. Il nous semble
archaïque, il vieillit son homme, il surprend nos yeux.
En dehors de l’église, pour habiller le père et le fiancé qui conduisent
à l’autel une grande fille, en dehors du pesage d’Auteuil ou de
Longchamp, où, dites-moi, découvrez-vous une redingote? Celui qui en est
paré, n’imagine pas qu’il pourrait s’en aller à pied dans les rues. Il a
soin de ne laisser qu’au dernier moment la voiture qui le garde de
l’indiscrétion des curieux.
La voici pourtant, cette rare redingote de nos jours. Cumberland y a
pensé. Elle est à longs revers de soie unie, avec une courte jupe assez
bombée, pareille à celle, quadragénaire mon ami, que tous les jours tu
portais, lorsque tu avais l’âge des fleurs. Tu préférais que le revers
fût à gros grains, et tu laissais le noir absolu aux vieux hommes,
choisissant pour toi un joli gris, au lieu que celle-ci est d’un sombre,
pointillé de blanc, qui ne te plaît qu’à moitié...
Tes premières visites aux amies de ta mère... Si tu avais pu prévoir que
la machine ronde, toi dessus, irait à ce train du diable!
La jaquette est moins délaissée. Elle est pourtant dangereuse, Seigneur!
Un peu de ventre que vous ayez, elle l’étalera: c’est une devanture. Si
vous étiez arrivés à cet âge du majestueux dont parle Brillat-Savarin,
passe... Mais qui donc aujourd’hui se résigne à une majesté pareille? On
s’évertue. On se prive du boire et du manger. On s’enorgueillit à
cinquante ans d’une taille restée mince et d’un petit air juvénile dû à
cent moyens naturels, depuis la gymnastique et l’eau coulante jusqu’à la
chute d’une vaine moustache.
On a pourtant voulu... Comment dire? On a voulu galvaniser la jaquette.
O’Rossen lui a enlevé sa trop grande mine cérémonieuse pour lui prêter
une grâce estivale: un fil-à-fil gris de perle qui ferait encore bien
aux Acacias jusqu’au Grand Prix, en admettant que cette date en soit
toujours une. La forme en est aiguë, à l’hirondelle. Et Carette, au
contraire, pour mieux nous amadouer, pour mieux nous tenter, l’abrège et
l’arrondit. Il s’est même proposé de résoudre le problème du chapeau,
qui est en pareil cas d’une difficulté invincible depuis l’éclipse du
tube. Il a remis en avant cette coiffure de feutre plein et dur,
tronquée, qui n’est pas plus haute, seulement plus carrée que le melon.
Vous voyez comment je suis obligé de la décrire: comme un phénomène
lacustre. On l’appela jadis un cronstadt, à cause du mirage russe.
Mais tout ce que l’on pourra essayer restera vain.
Nous assistons à une révolution du costume. Il y en a.
Il y en eut une à la fin du XVIIIe siècle, peut-être l’un des prodromes
de la révolution politique. A la fin du XVIIIe siècle, nos pères ont
quitté leur costume national pour le costume anglais, qui était le frac,
père de l’habit moderne. Toute l’Europe nous avait suivis. Les
institutions et les armes ont ce prestige. Nous suivions désormais
l’Angleterre. Un Français de 1804, avec sa cravate et son col, sa petite
redingote, ou ses deux pans de morue, ressemble plus à un Européen de
1870 qu’à un Français de l’Ancien Régime. Et vous, combien de fois par
an mettez-vous votre habit? En 1830, les galas comportaient encore un
habit à la française, avec un petit bicorne à claque. Mais ceux qui
s’obstinaient ainsi parurent peu à peu des originaux, des fossiles. Le
frac a chassé l’ancien habit. Le smoquin va traquer le frac.
Vous vous souviendrez de ma prophétie.
Il est impossible que le costume du soir soit longtemps un déguisement
insolite. Aux beaux temps du frac de soirée, le même frac était aussi
pour le jour. Il différait à peine de couleur et de coupe. Dans une
dizaine d’années, au plus, votre habit aura disparu. Il ne se
maintiendra quelque temps que pour habiller les gens de service, s’il en
reste. Toujours comme l’ancien habit à la française.
Vous le regretterez, dites-vous. Vous le regretterez. Il faisait un
privilège. Il fallait savoir le porter.
Ah! le détestable lieu commun! Quel est le vêtement qu’il ne faille pas
savoir porter? Est-ce que tous les vestons se ressemblent? Est-ce que
tous les hommes en veston sont frères, et tous balourds, ou tous
désinvoltes? En vérité, non, il n’y aura pas lieu de pleurer l’habit.
Seule l’habitude nous empêche de sentir son extravagance. Du point de
vue de Sirius, ou du point de vue d’Orion, qui est bien
meilleur,--puisqu’il sait joindre la sympathie à la lucidité,--du point
de vue d’un artiste qui nous arriverait de la Chine, qui serait sans
prévention, qui ne jugerait que par le goût, il est sûr qu’un veston, il
est sûr qu’un smoquin est un objet plus aimable et moins fou. Vive le
smoquin!
En attendant, il nous faut un habit, et s’il était d’une coupe mal
venue, il blesserait notre amour-propre.
Entre les marteaux obliques qui avaient naguère toute la vogue et les
marteaux à angle droit qu’on a voulu rétablir, cherche un biais, un
milieu. Si tu as gardé le ventre ingénu de l’adolescence, tu peux
prendre (avec bonheur) le petit gilet croisé à bord horizontal.
Autrement, tu seras sage de demeurer fidèle au gilet à deux pointes en V
renversé. Il élance. Dans les deux gilets, l’ouverture des revers dépend
d’un caprice qui était à peu près annuel et dont les variations sont
devenues plus rares. Les gilets tumultueux, aux pointes violentes et
gonflés en jabot, sont à laisser aux hommes de certains métiers qui ont
droit à la fantaisie. Je le dis sans dédain. Je pourrais le dire avec
orgueil. Ils peuvent se permettre même de laisser le rigoureux gilet
blanc. Un satin écossais, hein? Quelle aubaine!
Un habit doit paraître comme peint sur le buste. Je dis: paraître. Le
tailleur n’est jamais exempt de _tricher_ en vue de la perfection. Le
pantalon plus ou moins large, selon l’an; et s’il dessinait sur le
cou-de-pied un très léger soupçon de guêtre, il plairait aux
connaisseurs. Trop court, qui découvre la chaussette à tous les pas, un
pantalon est toujours fâcheux. Il faut se croire marqué des signes de la
décrépitude pour revenir, dans les boutons, à l’étoffe, au lieu du divin
coroso (le mot est vilain, je m’en excuse).
Quant au smoquin, tout ce que j’ai dit ou dirai du veston lui convient,
puisque c’est un veston. Tout ce que je viens de dire du gilet et du
pantalon de l’habit ne laisse pas non plus d’être exact pour le smoquin.
La décadence de l’habit a déjà commencé à donner un gilet blanc au
smoquin en certains cas. Il est bien de mettre aux revers, au col et aux
manches une ganse minuscule. C’est une coquetterie qui a toujours ses
fidèles. Par exemple, il ne faut pas que la ganse se prolonge sur le
bord inférieur: elle le raidirait. Tant pour l’habit que pour le smoquin
les revers sont le plus souvent d’une peau de soie qui n’est pas trop
brillante. La soie mate à gros grains fait un heureux archaïsme. Tu
méprises, tu hais, tu fuis un satin qui trop étincelle. J’ajoute que si
tu n’as pas le cou trop court, l’encolure ne doit pas être trop basse.
Que l’épaule et le cou ne fassent pas un angle droit. Aux pieds, le
vernis nu. Foin des piqûres. Et ni la bottine, bien sûr, ni même
l’escarpin. Des souliers.
C’est tout, je crois. Pour moi, quand un concile en déciderait, je
n’accepterai jamais plus deux boutons au plastron de la chemise. Il n’en
faut qu’un, et que ce soit une perle, et qu’elle soit assez grosse,--ou
tout simplement de l’or.
Que dirais-tu d’une perle de nacre?