Mariage du marquis de Saluces.
Cependant le jour qu'il avait fixé pour ses noces arriva, et le palais
se trouva rempli de dames, de chevaliers, de bourgeois et de gens de
tous les états; mais ils avaient beau se demander les uns aux autres où
était l'épouse de leur seigneur, aucun ne pouvait répondre. Lui alors,
comme s'il eût voulu aller au-devant d'elle, sortit de son palais, et
tout ce qu'il y avait de chevaliers et de dames le suivit en foule. Il
se rendit ainsi au village chez le pauvre homme Janicola, auquel il dit:
«Janicola, je sais que tu m'as toujours aimé; j'en exige de toi une
preuve aujourd'hui: c'est de m'accorder ta fille en mariage.»
Le pauvre homme, interdit à cette proposition, répondit humblement:
«Sire, vous êtes mon maître, mon seigneur, et je dois vouloir ce que
vous voulez.»
La jeune fille, pendant ce temps, était debout auprès de son vieux père,
toute honteuse, car elle n'était pas accoutumée à recevoir un pareil
hôte dans sa maison. Le marquis lui adressant la parole: «Griselidis,
dit-il, je veux vous prendre pour mon épouse; votre père y consent, et
je me flatte d'obtenir aussi votre aveu; mais auparavant, répondez-moi à
une demande que je vais vous faire devant lui. Je désire une femme qui
me soit soumise en tout, qui ne veuille jamais que ce que je voudrai, et
qui, quels que soient mes caprices ou mes ordres, soit toujours prête à
les exécuter. Si vous devenez la mienne, consentez-vous à observer ces
conditions?»
Griselidis lui répondit: «Monseigneur, puisque telle est votre volonté,
je ne ferai ni ne voudrai jamais que ce qu'il vous aura plu de me
commander; quand bien même vous ordonneriez ma mort, je vous promets de
la souffrir sans me plaindre.
--Il suffit,» dit le marquis.
En même temps il la prit par la main, et, sortant de la maison, il alla
la présenter à ses barons et à son peuple: «Mes amis, voici ma femme,
voici votre dame, que je vous prie d'aimer et d'honorer, si vous m'aimez
moi-même.»
Après ces paroles, il la fit mener au palais, où les matrones la
dépouillèrent de ses habits rustiques pour la parer de riches étoffes et
de tous les ornements nuptiaux. Elle rougissait, elle était toute
tremblante, et vous n'en serez pas surpris.