XXVI

Comment le roi d'Angleterre commença à raconter les faits de Jean de

Paris, dont on rit pendant tout le souper.

Le roi anglais, voyant que Jean de Paris voulait venir à la fête,

commença à dire: «Sire, je vous prie de donner bonne réponse aux

hérauts, car vous verrez merveilles.

--Et qui est ce Jean de Paris? demanda le roi d'Aragon.

--Sire, c'est le fils d'un riche bourgeois parisien, qui mène le plus

beau train qu'on puisse voir.

--Combien a-t-il de gens?

--Deux ou trois cents chevaux bien accoutrés.

--C'est une terrible chose, dit le roi d'Espagne, qu'un simple bourgeois

de Paris puisse maintenir un tel état si longtemps et arriver jusqu'ici.

--Comment! reprit le roi d'Angleterre; et de vaisselle d'or et de

vaisselle d'argent, il faut voir s'il en manque! Sachez qu'il est

capable de vous acheter votre royaume, et sa richesse semble mieux un

rêve qu'autre chose: je vous dirai même qu'il n'estime pas beaucoup

notre état de rois à côté du sien. Du reste, il est fort doux et fort

communicatif; mais, je le répète, on croirait qu'il vient de la lune,

car il dit des mots qui n'ont ni tête ni queue, ce qui empêche de le

prendre pour un homme ordinaire.

--Mais encore que dit-il?

--Je vais vous l'apprendre. Un jour qu'il chevauchait avec moi par une

forte pluie, ses gens prirent certains vêtements qu'ils faisaient porter

par des chevaux, pour les préserver en pareil cas. Je lui dis qu'il

était bien préparé pour recevoir la pluie; il me répondit que moi, qui

étais roi d'Angleterre, je devrais faire porter à mes gens des maisons

pour les protéger contre le mauvais temps!»

Et tout le monde de rire.

«Écoutez, messieurs, dit le roi de Portugal, il ne faut pas se moquer

d'un homme en son absence; il faut qu'il soit sage au fond pour mener

avec lui si belle compagnie, et ce n'est pas, à ce qu'il me semble, sans

grand sens et grand entendement qu'il se conduit.»

Les paroles du roi de Portugal firent impression sur les dames et les

seigneurs, car il était de bon conseil; mais le roi anglais reprit:

«Vous n'avez encore rien ouï. Je vous dirai autre chose. Un jour, au

passage d'une rivière, plusieurs de mes gens furent noyés dans l'eau,

qui coulait très-roide; et, comme je regardais l'eau tristement, il vint

vers moi pour me consoler, et me dit: «Vous qui êtes un puissant roi,

vous devriez faire porter avec vous un pont pour faire passer la rivière

à vos gens, afin qu'ils ne se noient pas.»

Quand le roi eut parlé, on se mit à rire fort.

Mais la fille du roi d'Espagne, qui écoutait, lui dit: «Monseigneur,

dites-nous encore une autre folie.

--Volontiers. L'autre jour, pendant que nous marchions ensemble, je lui

demandai pourquoi il venait en ce pays. Il dit que son père, y étant

allé, à son retour avait tendu un lacs à une perdrix, et qu'il venait

voir (or il y a quinze ans de cela) si ladite perdrix était prise.»

Quand on eut entendu ces paroles, le roi d'Espagne rit plus fort que

devant, et le roi anglais récita longuement tout ce qu'il savait du

voyage de Jean son compagnon. Ainsi s'acheva le souper. Quand les nappes

furent enlevées, le roi envoya quérir les hérauts, qui étaient richement

accoutrés, et qui, étant venus devant la compagnie, saluèrent le roi.

Légendes pour les enfants · 第 113 / 156 题