Comment, en passant une rivière, beaucoup des gens du roi d'Angleterre
se noyèrent, tandis que Jean de Paris et les siens passèrent hardiment
et sans nul dommage.
Quand les Anglais furent près de la rivière, ils commencèrent à passer
le gué; mais il y en eut plus de soixante de noyés à cause qu'ils
étaient mal montés. Le roi en fut triste. Jean venait tout doucement
après lui, et ne s'effrayait point de cette rivière, car lui et tous les
siens avaient de bonnes montures.
Quand ils furent à la rivière, ils la passèrent à la volonté de Dieu,
quoiqu'elle fût enflée et qu'il y eût du péril. Le roi anglais, qui
était au bord de la rivière, se lamentait sur la mort de ses barons et
voyait avec envie comment Jean de Paris passait sans dommage. Quand ils
furent tous sur la même rive, le roi dit à Jean: «Vous avez eu meilleure
fortune que moi; car j'ai perdu beaucoup de mes gens.»
L'autre sourit et dit: «Je m'étonne de ce que vous ne faites pas porter
avec vous un pont pour le passage de vos gens quand on arrive aux
rivières.»
Le roi rit aussi, malgré sa perte et dit: «Chevauchons un peu, car je
suis trempé et voudrais bien être au logis.»
Mais Jean, qui feignit de ne pas l'avoir entendu:
«Sire, dit-il, chassons un peu par ce bois.
--Je n'ai pas envie de rire,» dit l'Anglais.
Et ils chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent chacun en leur logis, où les
Anglais commencèrent à gémir sur leurs parents qui s'étaient noyés; mais
on allait à la noce, et la mélancolie ne dura pas.
Un autre jour, aux champs, le roi anglais, qui avait oublié sa peine,
dit à Jean de Paris en chevauchant: «Mon ami, dites-nous, je vous en
prie, pour quelle raison vous venez en Espagne.
--Sire, dit Jean, je vous le dirai volontiers. Et voici pourquoi. Il y a
environ quinze ans de cela, feu mon père, à qui Dieu fasse grâce de tous
ses péchés, vint chasser en ce pays, et, quand il partit, tendit un
lacet à une perdrix; je viens joyeusement voir si la perdrix est prise.
--Vraiment! dit en riant le roi d'Angleterre; vous êtes un maître
chasseur qui venez si loin chasser une perdrix. Si elle a été prise,
elle doit être depuis longtemps gâtée et mangée aux vers.
--Vous ne savez pas, dit Jean, que les perdrix de ce pays ne ressemblent
pas aux autres; celles d'ici se conservent mieux.»
Les Anglais, qui n'entendaient pas à quelle fin il disait ces propos, se
mirent à rire. Les uns pensaient qu'il était fou, et les autres, plus
sages, pensaient qu'il cachait sa malice.
En arrivant près de la cité de Burgos, où était le roi d'Espagne, et où
les noces devaient se faire, le roi anglais dit à Jean: «Monseigneur, si
vous voulez venir avec moi jusqu'à Burgos et vous dire attaché à moi, je
vous donnerai de l'or et de l'argent en abondance, et vous verrez une
belle assemblée de dames et de seigneurs.
--Sire, dit Jean, je ne sais si je dois y aller; mais, quant à me dire
attaché à vous, je ne le puis, et pour tout votre royaume je ne le
ferais pas, vu que je suis bien plus riche que vous.»
Quand le roi d'Angleterre entendit ce refus, il fut mécontent, et il eût
bien voulu que Jean ne fût pas venu en Espagne, craignant, s'il allait à
Burgos, qu'il n'éclipsât toute la magnificence des Anglais; mais il
n'osa plus lui en parler, et seulement il lui dit: «Pensez-vous y venir,
au moins?
--Peut-être irai-je, peut-être n'irai-je pas; mon bon plaisir en
décidera.»
Le roi anglais vit qu'il viendrait, et ne comprit rien de plus.
Le lendemain, Jean de Paris dit au roi d'Angleterre de ne pas
l'attendre, car il ne voulait bouger de tout le jour. Alors le roi,
très-joyeux de ce qu'il restait en arrière, partit seul, et, chevauchant
avec hâte, il arriva le jour même, lui et ses barons, à Burgos, où il
fut reçu avec grand honneur et en triomphe, et tous ses chevaliers de
même.