XXIII

Comment, en passant une rivière, beaucoup des gens du roi d'Angleterre

se noyèrent, tandis que Jean de Paris et les siens passèrent hardiment

et sans nul dommage.

Quand les Anglais furent près de la rivière, ils commencèrent à passer

le gué; mais il y en eut plus de soixante de noyés à cause qu'ils

étaient mal montés. Le roi en fut triste. Jean venait tout doucement

après lui, et ne s'effrayait point de cette rivière, car lui et tous les

siens avaient de bonnes montures.

Quand ils furent à la rivière, ils la passèrent à la volonté de Dieu,

quoiqu'elle fût enflée et qu'il y eût du péril. Le roi anglais, qui

était au bord de la rivière, se lamentait sur la mort de ses barons et

voyait avec envie comment Jean de Paris passait sans dommage. Quand ils

furent tous sur la même rive, le roi dit à Jean: «Vous avez eu meilleure

fortune que moi; car j'ai perdu beaucoup de mes gens.»

L'autre sourit et dit: «Je m'étonne de ce que vous ne faites pas porter

avec vous un pont pour le passage de vos gens quand on arrive aux

rivières.»

Le roi rit aussi, malgré sa perte et dit: «Chevauchons un peu, car je

suis trempé et voudrais bien être au logis.»

Mais Jean, qui feignit de ne pas l'avoir entendu:

«Sire, dit-il, chassons un peu par ce bois.

--Je n'ai pas envie de rire,» dit l'Anglais.

Et ils chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent chacun en leur logis, où les

Anglais commencèrent à gémir sur leurs parents qui s'étaient noyés; mais

on allait à la noce, et la mélancolie ne dura pas.

Un autre jour, aux champs, le roi anglais, qui avait oublié sa peine,

dit à Jean de Paris en chevauchant: «Mon ami, dites-nous, je vous en

prie, pour quelle raison vous venez en Espagne.

--Sire, dit Jean, je vous le dirai volontiers. Et voici pourquoi. Il y a

environ quinze ans de cela, feu mon père, à qui Dieu fasse grâce de tous

ses péchés, vint chasser en ce pays, et, quand il partit, tendit un

lacet à une perdrix; je viens joyeusement voir si la perdrix est prise.

--Vraiment! dit en riant le roi d'Angleterre; vous êtes un maître

chasseur qui venez si loin chasser une perdrix. Si elle a été prise,

elle doit être depuis longtemps gâtée et mangée aux vers.

--Vous ne savez pas, dit Jean, que les perdrix de ce pays ne ressemblent

pas aux autres; celles d'ici se conservent mieux.»

Les Anglais, qui n'entendaient pas à quelle fin il disait ces propos, se

mirent à rire. Les uns pensaient qu'il était fou, et les autres, plus

sages, pensaient qu'il cachait sa malice.

En arrivant près de la cité de Burgos, où était le roi d'Espagne, et où

les noces devaient se faire, le roi anglais dit à Jean: «Monseigneur, si

vous voulez venir avec moi jusqu'à Burgos et vous dire attaché à moi, je

vous donnerai de l'or et de l'argent en abondance, et vous verrez une

belle assemblée de dames et de seigneurs.

--Sire, dit Jean, je ne sais si je dois y aller; mais, quant à me dire

attaché à vous, je ne le puis, et pour tout votre royaume je ne le

ferais pas, vu que je suis bien plus riche que vous.»

Quand le roi d'Angleterre entendit ce refus, il fut mécontent, et il eût

bien voulu que Jean ne fût pas venu en Espagne, craignant, s'il allait à

Burgos, qu'il n'éclipsât toute la magnificence des Anglais; mais il

n'osa plus lui en parler, et seulement il lui dit: «Pensez-vous y venir,

au moins?

--Peut-être irai-je, peut-être n'irai-je pas; mon bon plaisir en

décidera.»

Le roi anglais vit qu'il viendrait, et ne comprit rien de plus.

Le lendemain, Jean de Paris dit au roi d'Angleterre de ne pas

l'attendre, car il ne voulait bouger de tout le jour. Alors le roi,

très-joyeux de ce qu'il restait en arrière, partit seul, et, chevauchant

avec hâte, il arriva le jour même, lui et ses barons, à Burgos, où il

fut reçu avec grand honneur et en triomphe, et tous ses chevaliers de

même.

Légendes pour les enfants · 第 109 / 156 题