Vision.
Un soir que le palatin était couché, il entendit quelqu'un qui marchait
à grands pas dans sa chambre. Aussitôt il tira les rideaux de son lit,
et, n'ayant rien aperçu à la lueur d'un peu de lumière qui restait dans
la chambre, il tâcha de s'endormir; mais, un quart d'heure après, le
même bruit recommença, si bien qu'il vit au milieu de la chambre un
grand homme, pâle et défait, qui traînait un gros fardeau de chaînes
avec lesquelles il paraissait lié. Cette terrible apparition était
capable de faire peur à un homme moins hardi que Sifroy; mais le comte,
inaccessible à la crainte, demanda au fantôme ce qu'il voulait. L'esprit
lui fit signe de venir à lui. Sifroy se sentit aussitôt mouiller d'une
sueur froide. Il se leva néanmoins et suivit l'esprit jusqu'en un petit
jardin où le fantôme disparut tout à coup, et le laissa seul. La lune se
cacha et il se trouva dans les ténèbres. Ne sachant ce que cela voulait
dire, il regagna son lit à tâtons. A peine couché, il s'imagina qu'il
avait ce grand homme, tout de glace, étendu à côté de lui. Puis le
spectre le serra entre ses bras. Sifroy, épouvanté, appela ses
serviteurs. On accourut, mais on n'aperçut rien.
Mais, dès le point du jour, Sifroy se leva et retourna dans le jardin;
il fit creuser le sol. Au lieu où avait disparu le fantôme, on trouva
les os d'un homme chargé de fers. Quelqu'un des domestiques dit que
c'étaient là les restes de Raymond le pourvoyeur. Sifroy ordonna qu'on
le fit enterrer et qu'on dît des messes pour son repos. Depuis ce
temps-là on n'entendit plus de bruit, la nuit, dans le château; mais
Sifroy n'en eut pas l'esprit plus tranquille.
Il reconnut enfin que ces frayeurs étaient l'effet de quelque crime
approuvé par lui. On entendit ces mots sortir de sa bouche: «Ah!
Geneviève, que de tourments tu me causes!»