L'asile des saints.
Chlother, étant revenu de la chasse, vit à la porte de sa maison
Sadragésile qui, les mains jointes et les yeux mouillés de larmes,
demandait justice. Comme on craignait d'être victime de sa malignité,
les témoins de son châtiment n'osèrent le démentir lorsqu'il eut
raconté, à sa manière, tout ce qui venait de se passer. Chlother,
transporté de fureur, déclara qu'il tirerait de son fils une éclatante
vengeance, et ordonna à ses gens de le lui amener.
Éloi, qui avait assisté à la punition de Sadragésile et au retour du
roi, s'empressa de prévenir Dagobert de ce qui le menaçait, et, le
faisant monter sur-le-champ à cheval, il le conjura de se dérober à la
colère paternelle. Dagobert, l'ayant remercié, se mit en route
précipitamment. C'était à Rueil que tout ce qui vient d'être raconté
avait eu lieu. Où aller? de quel côté chercher un asile sûr? Éloi, qui
l'aimait beaucoup, courut derrière lui et lui cria de loin le nom de
saint Denis. Dagobert songe aussitôt au hameau de Cattuliac qui n'était
qu'une petite réunion de chaumières. Là se trouvait une humble chapelle
que sainte Geneviève avait fait construire pour honorer le tombeau de
saint Denis et de ses compagnons Rustique et Éleuthère, martyrs du temps
de l'empereur Domitien. La chapelette tombait en ruine; on y entrait
comme dans un bois; les ronces et le lierre couvraient l'autel. Dagobert
connaissait cette chapelle.
En peu de temps il eut franchi la rivière à Chatou et, par Argenteuil,
tout le long de la Seine, il arriva à Cattuliac. Ceux qui le
poursuivaient étaient sur le point de l'atteindre lorsqu'il arrêta son
cheval au bas de l'escalier ruiné qui conduisait à la vieille chapelle.
Dagobert n'eut pas plutôt mis le pied sur le sol sacré, qu'il sentit une
sérénité délicieuse qui se répandait dans toute sa personne. Je ne sais
quel instinct le poussait vers les tombes couvertes de lierre et lui
donnait le conseil de se coucher sur ces tombes comme sur un lit de doux
repos. Les satellites de Chlother, sur les degrés de l'escalier,
voyaient ce spectacle: ils s'élancent; une barrière invisible les
arrête; ils veulent pousser des cris de fureur; leur voix s'éteint avant
d'arriver à leurs lèvres. Vingt efforts furent inutiles. La même force
empêcha ces hommes avides de saisir celui qu'ils étaient venus chercher;
ils ne pouvaient s'avancer d'un pas dans le sanctuaire, et tous leurs
efforts se brisaient contre une muraille qu'ils n'apercevaient point.
Dagobert, couché sur les tombeaux, remerciait Dieu dans son coeur et ne
s'occupait pas de ses ennemis. Ceux-ci revinrent à Rueil et racontèrent
au roi ce qui leur était arrivé. Dagobert s'endormit d'un doux sommeil.
Comme il dormait, il vit trois hommes s'élever devant lui dans les airs,
vêtus de robes resplendissantes, couronnés d'une auréole et tenant à la
main de longues palmes vertes. Celui qui était au milieu lui dit: «Jeune
homme, sache que nous sommes ceux dont tu as entendu parler, Denis,
Rustique et Éleuthère, qui avons souffert le martyre pour l'amour de
notre Seigneur Jésus-Christ et avons prêché la foi chrétienne en ce
pays. Nos corps gisent dans le sépulcre sur lequel tu t'es couché, et
c'est nous qui protégeons ton repos. Vois l'abandon dans lequel on a
laissé cette sépulture; regarde en quelle misère est humiliée cette
chapelle; si tu veux nous promettre de la restaurer, de l'embellir et de
prendre soin de nos tombes, nous te sauverons du péril où tu es tombé,
et nous aurons soin de rendre ta vie et ta mort agréables à Dieu.»
Cette vision réveilla Dagobert, qui se promit de ne pas oublier ce que
les saints lui avaient dit.
Chlother II, pendant ce temps, s'était mis en route sur le récit des
amis de Sadragésile, et il s'approchait avec une grande multitude de
cavaliers. Il arrive au pied de l'escalier; il s'élance à son tour: la
même force l'arrête. Sa fureur veut éclater en menaces: les menaces
meurent dans son gosier. Cependant Dagobert se tenait à genoux au pied
des tombes et priait. Chlother recule de quelques pas, appelle à lui les
plus braves de ses satellites et ordonne de mettre le feu à la chapelle.
Ainsi Chlother Ier avait fait périr son fils Chramm dans les flammes.
Mais aucune torche ne s'allume. Chlother saisit un javelot et le lance:
le javelot tombe inoffensif aux pieds de Dagobert qui se retourne, voit
son père et sourit doucement. A la fin le coeur du roi s'apaisa; il
comprit que son fils était placé sous le patronage de saints
redoutables, et lui accorda son pardon. Sadragésile fut écarté de Rueil
et Dagobert y revint, songeant dès lors à restaurer la chapelle des
saints auxquels il devait son salut.