Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.
Sadragésile ne cessait de dire à Chlother que son fils perdait tout son
temps à la chasse et qu'il fallait l'empêcher de vivre dans les forêts.
Si le gouverneur de Dagobert n'avait eu, en parlant ainsi, que le désir
de ramener son élève à l'étude, il ne serait pas trop coupable; mais
c'était, de tout point, une fort vilaine et fort méchante personne. Il
ne manquait pas d'esprit toutefois, et, né dans un rang peu élevé, il
avait su faire vite son chemin. Sadragésile était évêque lorsque le roi
lui fit quitter l'Église, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce
temps-là, et lui confia l'éducation de son fils en lui recommandant bien
de lui enseigner tout ce qu'il convient que sache un grand prince.
Sadragésile, afin d'avoir plus de crédit, s'était fait investir du duché
d'Aquitaine. Cette élévation rapide lui avait tourné la tête, et il
nourrissait en soi le désir de renverser du trône le roi son maître, ou
tout au moins, lorsque l'heure en serait venue, le jeune prince son
élève.
[Illustration]
Il cachait bien ses secrètes pensées devant le roi, mais il n'épargnait
pas à Dagobert les marques de sa haine; il imaginait chaque jour quelque
mauvais traitement, sous le prétexte qu'il fallait humilier sa jeunesse
orgueilleuse; il le punissait durement dès qu'il le surprenait en péché
de paresse ou d'intempérance. Ce personnage à double face accablait le
roi Chlother de flatteries continuelles: il vantait son courage, sa
générosité, même sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments
par un soupir. Le roi lui demandait régulièrement quelle était la raison
pour laquelle il soupirait, et il disait que c'était parce qu'il ne
voyait que trop visiblement l'inutilité de ses soins pour lui assurer un
digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il
donnait à Sadragésile maintes preuves de son affection. C'est ce qui le
rendit assez osé pour enfermer Dagobert lorsqu'il faisait de beaux temps
de chasse. Sa méchanceté alla même jusqu'à blesser le bon chien
Souillart pour que Dagobert fût bien malheureux. Celui-ci supportait son
mal sans se plaindre haut, parce que l'amitié que Chlother avait pour le
duc d'Aquitaine l'intimidait; mais il sentait qu'il ne pourrait pas
toujours contenir sa colère.
Un jour que Chlother était allé au loin à la chasse et que Dagobert
était resté au logis avec son gouverneur, Sadragésile, voyant le roi
parti, accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l'appelant méchant
garçon et détestable écolier; il lui ordonna de s'accuser à haute voix
de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et
lui défendit de s'asseoir sur un siége aussi élevé que le sien.
Dagobert, à l'âge qu'il avait alors, n'était plus un adolescent; c'était
presque un homme; il sentit son sang bouillir dans ses veines, il se
rappela ce qu'il avait enduré de mauvais traitements, il ne put cacher
entièrement son émotion. Comme il ne quittait pas son siége, Sadragésile
voulut le prendre par un bras; Dagobert se lève, prompt comme l'éclair,
menaçant comme la foudre, et, marchant vers Sadragésile, se jette sur
lui. Sadragésile, pâle de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba.
Comme il était grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur
le point de le renverser. A ce moment, le bon chien Souillart, qui était
accouru au bruit de la voix de son maître, entra dans la salle. Il saute
à la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par
son chien, se redresse entre les bras de Sadragésile, le maîtrise à son
tour, lui lie les mains derrière le dos, et lui coupe les cheveux et la
barbe; c'était la plus grande honte qu'il lui pût faire en ce temps-là.
Puis il ordonne qu'on le fouette comme un esclave et se retire.