VI

Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.

Sadragésile ne cessait de dire à Chlother que son fils perdait tout son

temps à la chasse et qu'il fallait l'empêcher de vivre dans les forêts.

Si le gouverneur de Dagobert n'avait eu, en parlant ainsi, que le désir

de ramener son élève à l'étude, il ne serait pas trop coupable; mais

c'était, de tout point, une fort vilaine et fort méchante personne. Il

ne manquait pas d'esprit toutefois, et, né dans un rang peu élevé, il

avait su faire vite son chemin. Sadragésile était évêque lorsque le roi

lui fit quitter l'Église, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce

temps-là, et lui confia l'éducation de son fils en lui recommandant bien

de lui enseigner tout ce qu'il convient que sache un grand prince.

Sadragésile, afin d'avoir plus de crédit, s'était fait investir du duché

d'Aquitaine. Cette élévation rapide lui avait tourné la tête, et il

nourrissait en soi le désir de renverser du trône le roi son maître, ou

tout au moins, lorsque l'heure en serait venue, le jeune prince son

élève.

[Illustration]

Il cachait bien ses secrètes pensées devant le roi, mais il n'épargnait

pas à Dagobert les marques de sa haine; il imaginait chaque jour quelque

mauvais traitement, sous le prétexte qu'il fallait humilier sa jeunesse

orgueilleuse; il le punissait durement dès qu'il le surprenait en péché

de paresse ou d'intempérance. Ce personnage à double face accablait le

roi Chlother de flatteries continuelles: il vantait son courage, sa

générosité, même sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments

par un soupir. Le roi lui demandait régulièrement quelle était la raison

pour laquelle il soupirait, et il disait que c'était parce qu'il ne

voyait que trop visiblement l'inutilité de ses soins pour lui assurer un

digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il

donnait à Sadragésile maintes preuves de son affection. C'est ce qui le

rendit assez osé pour enfermer Dagobert lorsqu'il faisait de beaux temps

de chasse. Sa méchanceté alla même jusqu'à blesser le bon chien

Souillart pour que Dagobert fût bien malheureux. Celui-ci supportait son

mal sans se plaindre haut, parce que l'amitié que Chlother avait pour le

duc d'Aquitaine l'intimidait; mais il sentait qu'il ne pourrait pas

toujours contenir sa colère.

Un jour que Chlother était allé au loin à la chasse et que Dagobert

était resté au logis avec son gouverneur, Sadragésile, voyant le roi

parti, accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l'appelant méchant

garçon et détestable écolier; il lui ordonna de s'accuser à haute voix

de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et

lui défendit de s'asseoir sur un siége aussi élevé que le sien.

Dagobert, à l'âge qu'il avait alors, n'était plus un adolescent; c'était

presque un homme; il sentit son sang bouillir dans ses veines, il se

rappela ce qu'il avait enduré de mauvais traitements, il ne put cacher

entièrement son émotion. Comme il ne quittait pas son siége, Sadragésile

voulut le prendre par un bras; Dagobert se lève, prompt comme l'éclair,

menaçant comme la foudre, et, marchant vers Sadragésile, se jette sur

lui. Sadragésile, pâle de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba.

Comme il était grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur

le point de le renverser. A ce moment, le bon chien Souillart, qui était

accouru au bruit de la voix de son maître, entra dans la salle. Il saute

à la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par

son chien, se redresse entre les bras de Sadragésile, le maîtrise à son

tour, lui lie les mains derrière le dos, et lui coupe les cheveux et la

barbe; c'était la plus grande honte qu'il lui pût faire en ce temps-là.

Puis il ordonne qu'on le fouette comme un esclave et se retire.

Légendes pour les enfants · 第 9 / 156 题