II

Enfance de Dagobert, fils du roi Chlother et de la reine Berthetrude.

[Illustration]

Dagobert, à un an, était un enfant joufflu, déjà très-vif,

très-impatient, qui courait à merveille, sans se soucier des chutes, et

qui s'occupait beaucoup moins de sa nourrice, de sa mère et de son père

que des chiens qu'il rencontrait. Aussitôt qu'il en voyait un, si laid

qu'il fût, il le prenait dans ses bras, le couvrait de caresses, et lui

parlait un petit langage que le chien comprenait très-bien. Les gens

habitués à tirer de tout des pronostics, jugeaient par la qu'il aimerait

avec passion l'exercice de la chasse. Mais il suffisait de voir le

bambin trépigner, remuer les bras, pousser des cris lorsqu'on avait le

malheur de lui refuser quelque chose qu'il convoitait, une grappe de

raisin doré ou une galette de blé noir, pour conjecturer que son humeur

ne serait pas toujours des plus accommodantes. Il aimait les vêtements

éclatants, tels que pouvaient alors les porter les enfants des rois. Il

est inutile de dire que Dagobert avait la longue chevelure et le grand

pied, le pied formidable, le pied monumental des Mérovingiens. Ce pied

était son arme favorite; et ceux qui en avaient pu connaître la solidité

et la vivacité ne s'exposaient plus au mécontentement de l'enfant royal.

Chlother II, père de Dagobert, avait d'abord confié l'éducation de son

fils à l'Austrasien Arnulph qui était le plus sage des hommes; mais

Arnulph, élu évêque de Metz, se retira bientôt de la cour et alla dans

son évêché où il vécut dans la pratique de toutes les vertus. L'Église

le vénère sous le nom de saint Arnould. Assurément, si Dagobert avait pu

suivre jusqu'au bout les leçons d'un tel maître, il ne les aurait jamais

oubliées; mais ce fut un très-méchant homme, nommé Sadragésile, qui fut

choisi par Chlother pour succéder à Arnulph dans les fonctions de

gouverneur du jeune prince. On avait réuni autour de Dagobert une

dizaine d'enfants de son âge, les uns fils de quelques officiers du roi,

les autres simples petits bergers. Toute cette bande vivait en plein

air, dans les cours du palais, qu'elle faisait retentir de ses cris et

de ses jeux bruyants. Dagobert s'était lié plus particulièrement avec

les petits bergers, qui le respectaient par crainte de son grand pied,

et il les employait à battre leurs camarades lorsque ceux-ci s'avisaient

de lui déplaire.

En ce temps-là on était beaucoup moins savant qu'aujourd'hui. Les leçons

que reçut Dagobert se réduisirent donc à fort peu de chose; il apprit

seulement à chanter au lutrin, à lire ses prières, à écrire un peu et à

compter à la romaine; mais, quoiqu'il ne fût ni docile ni laborieux, il

se faisait remarquer par une intelligence vive et claire. Pour ce qui

est des exercices du corps, aucun de ses jeunes compagnons n'avait plus

d'agilité et plus de force. Il montait à cheval dès l'âge de quatre ans;

à sept ans, il chassait seul; à dix ans, d'un coup d'épieu il tuait net

un sanglier. Son embonpoint précoce ne l'empêchait nullement de courir,

de sauter les fossés, de monter dans les arbres.

Quand il se promenait dans les villages qui entouraient les métairies

royales, il s'arrêtait où bon lui semblait et vivait sans façon sous le

toit de chaume du paysan; mais il ne fallait pas que les gens, le voyant

si familier, s'oubliassent et lui manquassent de respect. Il se faisait,

dans ce cas, prompte justice.

Un jour qu'il avait tendu un piége à un loup et pris la bête, passa par

là un grand vaurien qui, voyant la fosse et entendant le loup, voulut le

tuer et l'emporter. Il ne savait pas que les trois petits chasseurs qui

étaient là étaient Dagobert et deux de ses amis, et, quand il les aurait

connus, il ne pensait pas que trois enfants de cet âge pussent

l'empêcher d'en faire à sa tête. «Je te défends d'y toucher,» dit

Dagobert dès qu'il vit quelle était son intention. «Tiens! le beau

donneur d'ordres!» répondit le grand rustre. «Si tu y touches, tu auras

affaire à moi.--Voilà qui m'effraye! Est-ce que tes camarades n'ont

rien, non plus, à me dire?--Vois ce que tu veux faire.»

[Illustration]

Le rustre allait tuer le loup; mais Dagobert, prenant sa petite hache de

chasse qui était cachée dans l'herbe, s'élança sur lui et lui porta un

coup qui le fit tomber. On accourut aux cris, on reconnut Dagobert, et

on fut étonné de voir quel homme il avait mis à la raison. C'était l'un

des plus redoutés coureurs de bois, un voleur de grands chemins, que

l'on cherchait depuis tantôt un an, et une récompense considérable avait

été promise à celui qui parviendrait à se saisir de lui. Dagobert reçut

la récompense et fut grandement loué par le roi Chlother.

D'autres fois on le voyait couché sur le fumier avec les poules, prenant

dans sa main les petits poulets, leur donnant du grain, du pain trempé,

et, lorsqu'ils piaulaient trop, les plaçant dans sa robe. C'était alors

le plus doux et le plus gai des enfants.

Cependant Sadragésile ne l'aimait pas: il disait que sa douceur était de

la paresse et sa valeur de la férocité.

Légendes pour les enfants · 第 6 / 156 题