Les moines du moyen âge, dans le silence de leurs couvents, ont
recueilli la plupart des vieilles légendes et des vieilles chansons qui,
avant eux et jusqu'à eux, rappelaient le souvenir des anciens
personnages célèbres de cette Gaule franque qui devait devenir la
France. Ces légendes et ces chansons, altérées par le temps comme une
monnaie par l'usage, ne laissaient guère deviner que quelques-uns des
traits de ces rois, de ces guerriers, de ces évêques d'autrefois; mais
les moines qui, en ce temps-là, ne savaient pas ce que c'est que la
critique, acceptaient cela pour de l'histoire. Ainsi ont été écrites les
_Grandes chroniques de Saint-Denis_; ainsi ont été composées les _Gesta
Dagoberti_ ou les _Faits et gestes de Dagobert_, qui sont les deux
principales sources de la présente légende.
Les moines que Dagobert a protégés et enrichis (ceux de Saint-Denis
particulièrement), lui ont gardé quelque reconnaissance. Ils ont eu soin
de ne pas le traiter plus mal que les chansons ne le traitaient; ils ont
même ajouté quelque chose à ces chansons. Par exemple, les miracles qui
ont une couleur religieuse et que nous n'avons pas dû négliger.
Nous aurions voulu paraphraser plus largement la chanson populaire; mais
il aurait fallu pour cela sortir tout à fait de l'histoire
vraisemblable, et nous ne voulions pas faire ce sacrifice à des couplets
qui ne datent pas de plus d'un siècle, et qui, privés de leur air, ne
sont pas un chef-d'oeuvre d'espièglerie[2].
[Note 2: Il y a comme cela cinq ou six chansons très-fameuses qu'il ne
faut pas regarder de trop près si l'on ne veut pas qu'elles perdent leur
charme. La chanson du _bon roi Dagobert et du grand saint Éloi_ est
peut-être celle qu'il faut se rappeler du plus loin. On ne s'explique
même pas bien la fortune de ces couplets que le premier venu a écrits
sans rimes ni raison et sans beaucoup d'esprit. Il faut que l'air sur
lequel on les chante soit très-ancien et qu'il retentisse depuis
quelques centaines d'années, matinal et sonore comme un chant de cor de
chasse, dans la mémoire des générations. C'est l'air qui est gai et qui
parle un langage; la chanson, sauf votre respect, est assez bête.]
Nous nous en sommes donc tenu, à peu de chose près, au texte des deux
ouvrages que nous indiquions tout à l'heure. Si nous avons emprunté un
ou deux traits ailleurs, ç'a été pour que le tableau des moeurs du
temps, même en une fable historique, eût une couleur plus marquée.
Il eût été facile de se laisser entraîner, si on eût voulu, à propos de
saint Éloi ou de saint Ouen, à analyser et à fondre en un même récit
toutes les historiettes que les écrivains religieux ont de tout temps
composées en leur honneur. C'est par douzaines que se comptent les
biographies, latines ou françaises, de ces bienheureux évêques. Nous
n'avons pas été séduit par le luxe des merveilleuses actions qui s'y
trouvent décrites et nous en avons cru l'exposition trop monotone. On
remarquera peut-être dans ce récit un épisode ingénieux dont l'idée
première ne nous appartient pas et qui a été mis en scène par un maître
en l'art de conter (Alexandre Dumas: _Impressions de voyage en Suisse_):
nous aurions bien voulu lui prendre aussi son style et nous lui offrons
ici nos remercîments pour la gracieuse façon qu'il a de permettre aux
gens d'entrer dans son pré.
Peut-être doutera-t-on de l'authenticité de quelques-uns des événements
que nous disons puisés dans des vieilles chroniques? Nous ne nous
opposons pas à ce qu'on en doute, et nous demandons seulement qu'on ait
quelque indulgence pour une légende qui est écrite ici pour la première
fois.
[Illustration]