PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

Ce volume contient six légendes qui, les unes, sont tirées de la

_Bibliothèque bleue_ et, les autres, sont écrites ici pour la première

fois.

Ces légendes sont: _Le roi Dagobert_, _Geneviève de Brabant_, _Robert le

Diable_, _Jean de Paris_, _Griselidis et le Juif errant_.

La première et la dernière de ces légendes sont celles qui ne font pas

partie de la _Bibliothèque bleue_. Toutes les autres y figurent, et à

peu près dans l'état où nous les avons reproduites.

La _Bibliothèque bleue_, qui n'est guère connue aujourd'hui que par le

souvenir, a joué un fort grand rôle dans l'histoire des lectures

populaires et des amusements de l'enfance. Pendant plus de deux siècles,

le dix-septième et le dix-huitième, elle a été une encyclopédie toute

spéciale des romans, légendes, fabliaux, chansons et satires de notre

pays. La couverture bleue qui était la simple parure des divers ouvrages

dont elle était d'abord composée, invariablement reproduite, avait fini

par donner un nom de couleur à ces ouvrages et à la Bibliothèque

elle-même, et ce n'était là qu'un nouvel attrait pour l'imagination des

lecteurs naïfs.

Il y a en effet, et cela se sent surtout lorsqu'on est jeune, un langage

particulier dans certains mots qui affectent un air de mystère.

Qu'est-ce qu'un conte bleu? Comment une histoire peut-elle être bleue?

Voilà ce que l'enfant demande et ce qui l'étonne. Il s'attache à la

recherche de ce problème singulier; il regarde le récit qui lui est fait

comme un récit d'un ordre surnaturel, et un plaisir étrange assaisonne

sa lecture.

Je me souviens des jouissances extraordinaires qui, en mon tout jeune

âge, me surprenaient devant ces livres d'une littérature si originale et

de toutes manières si bien faite pour émouvoir l'âme et plaire à

l'esprit des enfants ou des villageois. Le titre seul, la vue seule d'un

conte bleu me ravissait au milieu de je ne sais quel monde qui n'était

pas celui des fées, que je distinguais bien, qui était plus humain, plus

vrai, un peu moins bruyant, un peu plus triste, et que j'aimais

davantage.

Les contes de fées amusent, mais ils ne charment pas; les contes bleus,

qui donnent moins de gaieté, remuent le coeur. On entre peu à peu, avec

ces récits, dans le domaine de l'histoire. Ce sont des mensonges; mais

ces mensonges ont, en quelque sorte, des racines dans la vérité. Il y a

des époques peintes, des caractères tracés, et tout un pittoresque

naturel dans ces légendes qui n'ont fait défaut à aucun peuple. La vie

de nos pères nous apparaît au travers de ces peintures; nous nous la

rappelons sans l'avoir connue, et, tout jeunes, nous apprenons à aimer

religieusement les hommes d'autrefois.

La _Bibliothèque bleue_ a obtenu un succès incomparable. C'est Jean

Oudot, libraire de Troyes, qui dès les premières années du seizième

siècle, sous Henri IV, eut l'idée de recueillir et de publier

successivement, à l'usage des campagnes, les légendes chevaleresques de

la vieille France.

Le moment était merveilleusement choisi. La vie ancienne de la France

avait cessé et le travail de transformation commençait qui allait, au

dix-septième siècle, réduire et limiter tout à fait, dans les moeurs et

dans la langue, la part des vieilles moeurs et du vieux langage. Le

moyen âge était enseveli; le monde nouveau naissait. C'était l'heure

propice pour les contes qui parlaient des héros de l'âge anéanti.

La _Bibliothèque bleue_ parut; elle était composée de volumes qui,

presque tous, étaient des in-quarto, d'un format semblable à celui du

_Messager de Bâle_, ou du _Messager de Strasbourg_, imprimés sur le même

gros papier et revêtus de la même couverture bleu foncé.

En 1665, le fils de Jean Oudot, Nicolas, ayant épousé la fille d'un

libraire de Paris, vint s'établir rue de la Harpe, à l'image de

_Notre-Dame_, et, devenu libraire parisien, agrandit le cercle de ses

entreprises et de ses affaires. De cette époque datent la plupart des

publications qui ont fait la fortune de la Bibliothèque.

Lorsque Nicolas fut mort, la veuve Oudot continua son commerce avec

habileté. Elle eut divers successeurs qui, comme elle et comme les

fondateurs de la _Bibliothèque bleue_, vécurent des profits de la

popularité qui s'était attachée à ces ouvrages. L'un des principaux de

ces successeurs est le libraire Garnier, de Troyes. C'est à Troyes

surtout qu'on a continué l'impression des volumes détachés de la

_Bibliothèque bleue_ dont, encore aujourd'hui, les campagnes consomment

des milliers d'exemplaires.

En 1770, un très-médiocre écrivain nommé Castillon, songea à publier, en

un même corps d'ouvrage, ces contes rajeunis par lui; il s'avisa

malheureusement d'y ajouter des situations nouvelles et des épisodes

nouveaux.

En 1843 M. Le Roux de Lincy, sous le titre de _Nouvelle Bibliothèque

bleue_ ou _Légendes populaires de la France_, a publié, en un volume,

_Robert le Diable_, _Richard sans Peur_, _Jean de Paris_, _Jean de

Calais_, _Geneviève de Brabant_, _Jehanne d'Arc_ et _Griselidis_. Nous

n'avons pas l'intention de critiquer un travail qui nous a été fort

utile; mais nous pouvons dire pourquoi nous avons cru ne pas devoir

suivre tout à fait la même voie que M. Le Roux de Lincy. Peut-être

_Richard sans Peur_, très-joli conte, cela est vrai, fait-il un peu

double emploi avec le conte de _Robert le Diable_ qui, du reste, paraît

être l'oeuvre du même auteur? _Jean de Calais_ est bien loin d'avoir la

grâce et le vif esprit du récit des aventures de _Jean de Paris_; c'est

d'ailleurs une oeuvre beaucoup plus récente, et d'un style qui n'a point

de qualités; enfin la légende de _Jehanne d'Arc_ est assez

insignifiante. Nous avons donc écarté d'abord _Jehanne d'Arc_, _Jean de

Calais_ et _Richard sans Peur_.

«Bien loin d'imiter Castillon, disait M. Le Roux de Lincy, je me suis

appliqué à reproduire les textes de l'ancienne _Bibliothèque bleue_. Il

faut respecter cette version admise par le peuple; elle est

sacramentelle et nous a conservé la mémoire de nos plus anciennes

traditions. En effet, quand on lit le catalogue de Nicolas Oudot, on y

retrouve avec plaisir tous ces récits dans lesquels se sont perpétuées

les légendes, ou sacrées ou profanes, qui ont été célèbres en Europe

pendant le moyen âge. On doit considérer la _Bibliothèque bleue_ comme

étant la dernière forme de cette littérature romanesque si nécessaire à

bien connaître quand on veut comprendre la vie privée de nos aïeux.»

Pour nous qui ne songions point à imprimer un recueil pour les

archéologues et les bibliophiles, mais qui nous adressions aux enfants,

nous n'avons pas dû leur présenter ces légendes telles quelles, dans

leur appareil archaïque et avec leurs erreurs elles-mêmes. Nous n'avons

introduit ni épisodes, ni situations; mais nous avons, sans détruire la

physionomie de chaque récit, retranché tout ce qui est tombé en

désuétude dans le style; et nous avons fait que rien ne s'y rencontrât

qui aujourd'hui même ne se pût écrire.

De cette manière le volume entier a un même aspect et il n'enseignera

point aux enfants plusieurs langues.

Nous n'avons d'ailleurs eu que des modifications bien légères à

introduire dans ces textes pour les amener à une harmonie suffisante,

et, si nous nous sommes permis de faire suivre chaque légende d'une

sorte de moralité, à la manière de Perrault, c'est là un caprice qui n'a

rien de sacrilége.

La _Bibliothèque bleue_, entre autres ouvrages, renfermait: L'_Histoire

des quatre fils Aymon_;--_Huon de Bordeaux_ (en deux parties qui se

vendent séparément, dit le catalogue);--l'_Histoire de Mélusine

ancienne_;--l'_Histoire de Valentin et Orson_;--_Les conquêtes du roy

Charlemagne_;--_Fortunatus_;--le _Roman de la belle

Hélène_;--l'_Histoire de Pierre de Provence et de la belle

Magdelone_;--_Le fameux Gargantua_.

Nous aurions pu choisir quelqu'une de ces légendes; mais il nous a

semblé que celles que nous réimprimions suffisaient, et nous avons voulu

donner quelque nouveauté à notre volume. C'est pour cela que nous y

avons introduit deux légendes d'une nature et surtout d'une origine

différente.

L'histoire de Dagobert et du Juif errant nous appartiennent donc en

propre, pour ce qui est du récit. Nous n'avons pas cherché à faire un

pastiche du style des autres contes, et nous avons tout uniment écrit

les nôtres de la manière qui nous a paru le mieux appropriée aux sujets.

Les petites notices qui précèdent chacune de ces histoires donneront des

détails particuliers à ceux qui croiront à propos de les lire. Nous

n'avons songé à faire ni un livre d'érudition pure, ni un livre de pure

imagination. Notre seul désir a été de donner à lire aux enfants

quelques légendes variées qui ont enchanté notre enfance, et notre

espoir est qu'ils s'y plairont comme nous.

Si Peau d'Ane m'était conté,

J'y prendrais un plaisir extrême,

a dit le plus habile des conteurs, La Fontaine.

On a banni les démons et les fées, disait, avec l'expression d'un vif

regret, Voltaire, et il ajoutait:

Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite[1].

[Note 1:

O l'heureux temps que celui de ces fables,

Des bons démons, des esprits familiers.

Des farfadets, aux mortels secourables!

On écoutait tous ces faits admirables

Dans son château, près d'un large foyer.

Le père et l'oncle, et la mère et la fille;

Et les voisins, et toute la famille,

Ouvraient l'oreille à monsieur l'aumônier,

Qui leur faisait des contes de sorcier.

On a banni les démons et les fées;

Sous la raison les grâces étouffées

Livrent nos coeurs à l'insipidité;

Le raisonner tristement s'accrédite,

On court, hélas! après la vérité:

Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite.]

Nous pourrions recueillir ainsi, en faveur des contes, de fort nombreux

et fort éloquents témoignages. L'auteur de _Don Quichotte_, Cervantes,

l'ennemi le plus redoutable qui ait croisé la plume contre l'épée de la

chevalerie, fait dire à un cabaretier:

«Est-ce qu'il y a une meilleure lecture au monde? J'ai lu deux ou trois

de ces livres, et je puis bien assurer qu'ils m'ont donné la vie; et

non-seulement à moi, mais encore à beaucoup d'autres. Car, dans la

saison des blés, il vient ici quantité de moissonneurs, les jours de

fête, et comme il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire, nous

nous mettons vingt ou trente autour de lui; et nous nous amusons si

bien, qu'il ne peut finir de lire, ni nous de l'entendre. Il ne faut

point que je mente: quand j'entends parler de ces terribles coups que

donnent les chevaliers errants, je meurs d'envie d'aller chercher les

aventures, et je ne m'ennuierais pas d'entendre lire les jours et les

nuits.»

Ce cabaretier-là ne dit rien qui ne soit l'exacte vérité. Et je citerais

tel vigneron des vignes de la Franche-Comté qui n'a qu'un livre pour

toute bibliothèque, les _Aventures des quatre fils Aymon_. Ce livre est

même le seul volume du village. Au printemps, l'herbe pousse, le soleil

luit dans l'herbe, les fleurs sourient au soleil; cela va bien, on est

aux champs; l'été, la vigne fleurit et porte fruit; en automne, c'est la

vendange et la pressée. Mais l'hiver, dans les longues veillées, là où

il n'y a ni chanvreurs, habiles à dire des histoires, comme dans le

Berri, ni colporteurs de passage, le vigneron prend son livre dans la

huche; il le lit tout entier; lu, il le recommence, et il le relit tous

les hivers. Le village entier assiste à ses lectures. Je vous assure que

dans vingt ans, si le volume n'est pas trop déchiré, on le lira encore,

sans ennui, avec une joie toujours aussi vive.

Paul Boiteau.

1857, au printemps.

Légendes pour les enfants · 第 2 / 156 题