Lorsque le roi vit Reineke paraître ainsi dans la lice, tout tondu et,
des pieds à la tête, oint d'huile et de graisse luisante, il se mit à rire
sans fin. «Renard, qui t'a appris ce tour-là? lui cria-t-il. On a bien
raison de t'appeler Reineke le renard; tu es toujours le même; partout
et toujours tu sais te tirer d'affaire.» Reineke s'inclina profondément
devant le roi, s'inclina encore plus devant la reine et descendit dans
la lice d'un pas assuré. Le loup avec ses parents s'y trouvait déjà; ils
souhaitaient au renard une fin misérable; il entendit maintes paroles
emportées et maintes menaces. Mais Lynx et Léopard, les maîtres du camp,
apportèrent les reliques sur lesquelles les deux combattants attestèrent
la vérité de leur cause. Isengrin jura avec véhémence et la menace dans
les yeux que Reineke était un traître, un voleur, un assassin souillé de
tous les crimes, convaincu de violence et d'adultère, faux en tout point;
qu'il le soutenait au péril de sa vie. Reineke jura, en revanche, qu'il
n'était pas coupable de tous ces crimes, qu'Isengrin mentait comme
toujours, se parjurait comme d'habitude, mais qu'il n'avait jamais pu
faire de ses mensonges une vérité et qu'il y parviendrait encore moins
dans ce jour.
Les maîtres du camp s'écrièrent: «Que chacun fasse son devoir! le bon
droit va se montrer.» Petits et grands quittèrent la lice pour qu'on pût y
enfermer les deux combattants. La guenon se mit à dire tout bas et vite à
Reineke: «Rappelez-vous ce que je vous ai dit; n'oubliez pas de suivre mon
conseil!»
Reineke lui répondit gaiement: «Votre bonne exhortation redouble mon
courage. Soyez tranquille; je n'oublierai pas en ce jour l'audace et la
ruse qui m'ont tiré de tant de périls où je me suis trouvé si souvent,
alors que je risquais si témérairement ma vie. Comment ne me conduirais-je
pas de même, maintenant que je suis vis-à-vis de ce scélérat? J'espère
bien le confondre, lui et toute sa race, et faire honneur aux miens. Qu'il
mente tant qu'il voudra, je m'en vais l'asperger d'importance.» En ce
moment, on les laissa tous les deux seuls dans la lice et tout le monde
regarda avidement.
Isengrin, d'un air sauvage et furieux, étendit ses pattes et s'avança la
gueule ouverte, en faisant des bonds énormes. Reineke, plus léger, évita
le choc de son adversaire et inonda bien vite son balai de son eau
corrosive et le traîna dans la poussière pour le remplir de sable.
Isengrin croyait déjà le tenir, lorsque le perfide le frappa sur les
yeux avec sa queue et l'étourdit du coup. Ce n'était pas la première
fois qu'il employait cette ruse; beaucoup d'animaux avaient déjà éprouvé
la fatale vertu de cet acide. C'est ainsi qu'il avait aveuglé les
enfants d'Isengrin, comme on l'a vu au commencement; maintenant, c'est
au père qu'il en voulait. Après l'avoir aspergé de la sorte, il sauta de
côté, se plaça contre le vent, agita le sable et chassa la poussière
dans les yeux du loup, qui se dépêchait, et de bien mauvaise grâce, de
se frotter et de s'essuyer, ce qui augmentait ses souffrances. Reineke,
en revanche, jouait adroitement de son balai pour atteindre encore son
ennemi et l'aveugler entièrement. Le loup s'en trouva mal; car le renard
profita alors de son avantage. Aussitôt qu'il vit les yeux de son ennemi
obscurcis de larmes douloureuses, il se mit à l'assaillir de coups
vigoureux, à l'égratigner, à le mordre et toujours à lui asperger les
yeux. Le loup, presque sans connaissance, frappait au hasard, et
Reineke, enhardi, le raillait en lui disant: «Seigneur loup, vous avez
dans le temps dévoré plus d'une innocente brebis et mangé dans votre vie
plus d'un animal irréprochable; j'espère que les autres seront en paix
dorénavant; dans tous les cas, il vous plaira de les laisser en paix et
leur bénédiction sera votre récompense. Votre âme gagnera à cette
conversion, surtout si vous attendez patiemment la fin. Cette fois-ci,
vous n'échapperez pas de mes mains, que vous ne m'ayez apaisé par vos
supplications; dans ce cas, je vous épargnerai et vous laisserai la
vie.»
Tout en lui disant rapidement ces paroles, Reineke tenait son adversaire
par la gorge et se croyait sûr de le vaincre. Mais Isengrin, plus fort que
lui, se démena furieusement et se dégagea en deux secousses. Cependant
Reineke eut le temps de l'attraper à la figure, de le blesser cruellement
et de lui arracher un oeil de la tête; le sang coula le long du nez à
grands flots.
Reineke s'écria; «Voilà ce que je voulais! j'ai réussi!» Le loup, tout en
sang, se sentit défaillir. Mais la perte de son oeil le rendit furieux, et,
malgré ses blessures et ses douleurs, il s'élança contre Reineke, qu'il
renversa par terre. Le renard se trouva alors dans une triste situation
et toute sa prudence lui était de peu de secours. Isengrin lui prit
rapidement entre ses dents une de ses pattes de devant dont il se servait
en guise de main. Reineke gisait à terre tristement; il craignait de
perdre la main à l'instant même et mille pensées se croisaient dans son
esprit, tandis qu'Isengrin lui grognait d'une voix creuse ces paroles:
«Brigand! l'heure de ta mort est arrivée! rends-toi à l'instant ou bien je
te fais périr pour toutes tes perfidies. Je m'en vais régler ton compte
maintenant; cela ne t'aura pas servi à grand'chose d'avoir gratté la
poussière, d'avoir mouillé ta queue, d'avoir fait tondre ta fourrure et
graissé ton corps. Malheur à toi maintenant! tu m'as fait tant de mal,
tu m'as calomnié et éborgné. Mais tu ne m'échapperas pas.»
Reineke se disait: «Me voici dans un bien triste état; que dois-je faire?
Si je ne me rends pas, il m'égorge, et, si je me rends, je suis déshonoré
à tout jamais. Oui, je mérite cette punition. Car je l'ai trop maltraité,
trop grièvement offensé.»
Alors il essaya d'attendrir son adversaire par de belles paroles. «Mon
cher oncle, lui dit-il, je deviendrai avec joie à l'instant même votre
vassal avec tout ce que je possède. J'irai pour vous en pèlerinage au
tombeau sacré dans la terre sainte et dans toutes les églises pour vous en
rapporter des indulgences. Elles serviront au salut de votre âme et il en
restera encore assez pour faire profiter aussi de ce bénéfice votre père
et votre mère dans la vie éternelle; qui est-ce qui n'en a pas besoin?
Je vous vénère comme si vous étiez le pape et vous jure, par ce qu'il y a
de plus sacré, d'être dorénavant entièrement à vous avec tous les miens.
Tous vous obéiront au premier signe; je vous en fais serment! Je vous
offre encore ce que je n'ai pas promis au roi lui-même. Acceptez-le, vous
serez un jour le maître du pays. Tout ce que je sais capturer, je vous
l'apporterai: oies, poulets, canards et poissons; avant d'y toucher, je
vous en laisserai le choix, ainsi qu'à votre femme et à vos enfants. De
plus, je veillerai sur votre vie pour que nul mal ne vous advienne. On me
dit malin et vous êtes fort; à nous deux, nous pouvons faire de grandes
choses. Il faut nous allier; l'un armé de la force, l'autre de la ruse,
qui pourra nous vaincre? Nous avons tort de combattre l'un contre l'autre.
Vraiment, je ne l'eusse jamais fait, si j'avais pu éviter ce duel d'une
façon honorable; mais vous m'avez provoqué et l'honneur me faisait une
loi d'y répondre. Cependant je me suis conduit poliment et je ne me suis
pas servi de toutes mes forces pendant la lutte. Épargner ton oncle, me
disais-je, est une action qui te fera honneur. Si je vous avais détesté,
vous vous en seriez trouvé pis. Je vous ai fait peu de mal, et, si, par
mégarde, je vous ai blessé à l'oeil, j'en suis cordialement affligé. Mais
ce qu'il y a d'heureux, c'est que je sais un remède pour vous guérir et
vous m'en remercierez quand je vous l'aurai dit. Si votre oeil ne revient
pas, une fois que vous serez guéri, il n'y aura rien de plus commode; vous
n'aurez qu'une fenêtre à fermer quand vous voudrez dormir; nous autres,
nous avons le double de peine. Pour vous apaiser, tous mes parents
s'inclineront à l'instant même devant vous. Ma femme et mes enfants,
sous les yeux du roi et devant toute l'assemblée, viendront vous prier et
vous conjurer de me pardonner et de me faire grâce de la vie. Alors je
confesserai publiquement que je n'ai pas dit la vérité, que je vous ai
calomnié et trompé de tout mon pouvoir. Je promets de faire serment que
je ne sais rien de mal sur votre compte et que dorénavant je ne vous
offenserai jamais. Quand avez-vous jamais rêvé une satisfaction aussi
complète que celle que je vous offre à cette heure? Si vous me tuez, quel
profit en tirerez-vous? Vous aurez toujours à craindre mes parents et
mes amis; tandis que, si vous m'épargnez, vous quitterez avec gloire et
honneur le champ de bataille, vous paraîtrez à tous de grand coeur et de
grand sens; car il n'y a rien de si grand que le pardon. Vous ne trouverez
pas de sitôt une pareille circonstance, profitez-en! Au reste, il m'est à
présent tout à fait indifférent de vivre ou de mourir.
--Perfide renard, répondit le loup, comme tu aimerais à en être quitte!
Mais, quand toute la terre serait d'or et que tu me l'offrirais pour
rançon, je ne te lâcherais pas. Tu m'as fait tant de fois de faux
serments, parjure que tu es! à coup sûr, si je te laissais aller, tu ne
me donnerais pas même des coquilles d'oeuf. J'estime peu ta famille, je
l'attends de pied ferme et j'espère supporter sa haine sans trop de peine.
Toi qui n'as de plaisir qu'au mal d'autrui, quelles ne seraient pas
tes railleries, si je te délivrais sur tes belles promesses. Qui ne te
connaîtrait pas serait trompé. Tu m'as épargné aujourd'hui, dis-tu,
effronté coquin? et n'ai-je pas perdu un oeil? scélérat, ne m'as-tu pas
déchiré la peau en vingt endroits? et m'as-tu laissé respirer seulement
lorsque tu as eu l'avantage? Je serais bien fou d'être pour toi clément
et miséricordieux pour tout le mal et l'opprobre dont tu m'as couvert.
Traître! tu as déshonoré et ruiné ma femme et moi; cela te coûtera la
vie.»
C'est ainsi que parla le loup. Pendant ce temps-là, son fripon
d'adversaire avait passé son autre patte entre les cuisses du loup. Il le
saisit par les parties sensibles et se mit à les tirer et à les tordre
d'une façon cruelle, je n'en dis pas davantage. Le loup se mit à crier et
à hurler d'une façon lamentable en ouvrant la gueule. Reineke retira bien
vite sa patte du milieu de ses dents et empoigna le loup à deux mains,
en tirant et pinçant de plus en plus fort; le loup hurla avec tant de
violence, qu'il cracha le sang; une sueur froide inonda ses poils et il se
vida de détresse. Le renard s'en réjouit; maintenant, il espérait vaincre.
Il ne le lâcha ni des mains ni des dents et le loup tomba dans l'angoisse
et dans le désespoir; il se regarda comme perdu. Le sang lui sortait
des yeux; il tomba sans connaissance. Le renard n'aurait pas donné ce
spectacle pour des montagnes d'or; sans lâcher prise, il tira et traîna
le loup pour que tout le monde vît son état misérable, et se mit à pincer,
mordre et griffer l'infortuné, qui se roulait dans la poussière et ses
propres ordures en poussant des hurlements étouffés avec des convulsions
et des gestes désespérés.
Ses amis poussèrent des cris de douleur, et prièrent le roi d'arrêter le
combat, si tel était son bon plaisir. Et le roi répondit: «Si c'est
votre avis à tous, et votre désir, qu'il en soit ainsi, je ne demande
pas mieux.»
Et le roi ordonna aux deux maîtres du camp, Lynx et Léopard, d'aller
trouver les deux combattants. Ils entrèrent dans le champ clos et dirent
au vainqueur Reineke que cela suffisait; et que le roi désirait arrêter le
combat, et faire cesser le duel. «Il désire, ajoutèrent-ils, que vous lui
cédiez votre adversaire en accordant la vie au vaincu; car, si l'un de
vous deux périssait dans ce duel, ce serait dommage des deux côtés. Vous
avez l'avantage! petits et grands, tout le monde l'a vu. Vous avez aussi
pour vous tous les seigneurs les plus braves, vous les avez gagnés pour
toujours à votre cause.»
Reineke dit: «Je ne serai pas un ingrat! c'est avec plaisir que
j'obéirai au roi et que je ferai ce qui doit se faire; j'ai vaincu et je
ne demande rien de plus dans ma vie! que le roi me permette seulement de
consulter mes amis.» Alors tous les amis de Reineke s'écrièrent tous:
«Nous sommes d'avis qu'il faut suivre la volonté du roi.» Ils
accoururent en foule autour du vainqueur, tous ses parents, le blaireau,
le singe, la loutre et le castor. Il eut alors aussi pour amis la
martre, la belette, l'hermine, l'écureuil et beaucoup d'autres qui lui
étaient hostiles auparavant et naguère encore n'osaient pas prononcer
son nom; ils accoururent tous près de lui. Il se trouva alors avoir pour
parents ceux qui l'accusaient jadis; ils venaient lui présenter leurs
femmes et leurs enfants, les grands, les moyens, les petits, et même les
tout petits; chacun le fêtait, le flattait; cela n'en finissait pas.
Dans le monde, il en est toujours ainsi. À celui qui est heureux on
souhaite santé et bonheur; il trouve des amis en foule. Mais celui qui
est tombé dans la misère n'a qu'à prendre patience. C'est ce qui arriva
en cette circonstance; chacun voulait avoir le premier rôle auprès du
vainqueur. Les uns jouaient de la flûte, les autres chantaient, d'autres
encore jouaient de la trompette ou des timbales. Les amis de Reineke lui
disaient: «Réjouissez-vous! vous avez jeté un nouveau lustre sur vous et
votre race dans cette journée! Nous étions bien affligés de vous voir
succomber; mais la chance a tourné bientôt et par un coup de maître.»
Reineke dit modestement: «Le bonheur m'a favorisé.» Et il remercia ses
amis. Ils s'en vinrent tous à grand bruit, précédés par Reineke et les
juges du camp. Ils arrivèrent ainsi devant le le trône du roi et Reineke
s'agenouilla. Le roi lui ordonna du se lever et lui dit devant tous les
seigneurs: «C'est un beau jour pour vous; vous avez défendu votre cause
avec honneur. En conséquence, je vous proclame quitte. Vous êtes relevé de
tout châtiment; je tiendrai prochainement à cette occasion un conseil avec
mes gentilshommes, aussitôt qu'Isengrin sera rétabli; pour aujourd'hui, la
cause est entendue.
--Sire, répondit modestement Reineke, votre conseil est bon à suivre;
vous savez ce qu'il y a de mieux à faire. Lorsque je parus devant vous,
j'avais beaucoup d'accusateurs qui dirent force mensonges pour plaire au
loup, mon puissant ennemi. Celui-ci voulait me perdre, et, quand il
m'eut presque en son pouvoir, ses acolytes s'écrièrent: «Qu'il meure!»
Ils m'accusèrent en même temps que lui, uniquement pour me pousser à
bout et pour lui être agréable; car tout le monde pouvait remarquer
qu'il était plus en faveur que moi et personne ne songeait à la fin ni à
ce qui pouvait être la vérité. Je les comparerais volontiers à ces
chiens qui avaient l'habitude de stationner par bandes devant la
cuisine, dans l'espérance que le maître queux voudrait bien leur jeter
quelques os. Pendant qu'ils miaulaient ainsi, les chiens aperçurent un
de leurs confrères qui venait de prendre à la cuisine un morceau de rôti
et qui pour son malheur ne s'était pas sauvé assez vite, car le
cuisinier l'échauda d'importance et lui brûla la queue; cependant il ne
lâcha pas sa prise et se mêla aux autres chiens qui dirent entre eux:
«Voyez comme le cuisinier favorise celui-là! Voyez quel morceau exquis
il lui a donné!» Le chien leur répondit: «Vous ne vous y entendez guère;
vous me louez et vous m'enviez en me considérant par devant, où vos
regards caressent ce délicieux rôti; mais regardez-moi par derrière et
vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.»
Quand ils virent comme il était cruellement brûlé, que ses poils étaient
tous tombés et sa peau toute ratatinée, ils furent saisis d'horreur;
personne ne voulut plus aller à la cuisine. Ils s'enfuirent tous et le
laissèrent là. Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de
faire. Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On
les voit à toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne
les flattent pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque
mal qu'ils fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal.
Voilà ce que font tous les gens qui ne considèrent pas le résultat
final: ces personnages voraces sont souvent punis et leur prospérité a
une triste fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent à droite et à
gauche tous les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois,
grands et petits, qui se détachent d'eux et les laissent tout nus, comme
ont fait les chiens qui abandonnèrent immédiatement leur camarade,
lorsqu'ils virent son mal et son croupion déshonoré. Sire, vous
comprenez qu'on ne pourra jamais dire cela de Reineke, car ses amis ne
rougiront jamais de lui. Je vous remercie mille fois de toutes les
grâces que vous m'avez faites, et, toutes les fois que je pourrai
connaître votre volonté, je me ferai un vrai bonheur de la mettre à
exécution.
--Nous n'avons pas besoin de tant de paroles, répondit le roi; j'ai tout
entendu et j'ai compris tout ce que vous vouliez dire. Je veux comme
autrefois vous voir siéger dans mon conseil en qualité de noble baron et
je vous impose le devoir de participer à toute heure à mon conseil
intime; je vous rends tous vos honneurs et tout votre pouvoir, comme
vous le méritez, je l'espère. Aidez-moi à gouverner tout pour le mieux.
Je ne puis guère me passer de vous à la cour, et, si vous joignez la
vertu à la sagesse qui vous distingue, personne n'aura le pas sur vous
et ne fera prévaloir ses conseils sur les vôtres. Dorénavant, je
n'écouterai plus les plaintes que l'on pourrait porter contre vous, et
vous agirez toujours à ma place, en qualité de chancelier de l'empire.
Mon sceau vous sera confié, et ce que vous aurez fait et écrit restera
fait et écrit.»
Voilà de quelle façon Reineke arriva au comble des honneurs et comment
tout ce qu'il conseille et décide, en bien ou en mal, a force de loi.
Reineke remercia le roi en disant: «Mon noble souverain, vous me faites
beaucoup trop d'honneur; je ne l'oublierai jamais, tant que je jouirai de
ma raison. L'avenir vous le prouvera.»
Nous dirons en peu de mots ce que faisait le loup pendant ce temps-là.
Il gisait dans la lice vaincu et en piteux état; sa femme et ses enfants
allèrent à lui, et Hinzé le chat, l'ours, son enfant, sa maison et ses
parents; ils le mirent en gémissant sur une civière que l'on avait
bien garnie de foin pour le tenir chaud, et ils l'emportèrent loin du
champ clos. On sonda ses blessures, on en trouva vingt-six; plusieurs
chirurgiens vinrent qui pansèrent ces blessures et y versèrent quelques
gouttes de baume; tous ses membres étaient paralysés. Ils lui frottèrent
l'oreille avec une herbe et il éternua fortement par devant et par
derrière. Et ils dirent ensemble: «Il faudra le frotter d'onguent et le
baigner. «C'est ainsi qu'ils rassurèrent la famille du loup plongée dans
la tristesse. On le mit au lit; il s'endormit, mais pas pour longtemps.
Il s'éveilla, les idées encore confuses, et l'inquiétude le prit; la
honte, les douleurs l'assaillirent. Il se lamenta à haute voix et parut
désespéré. Girmonde le veillait attentivement, le coeur plein de tristesse,
songeant à tout ce qu'elle avait perdu; elle était debout, accablée de
mille douleurs, et pleurait sur elle, sur ses enfants, sur ses amis en
voyant son mari si souffrant: le malheureux ne put pas se contenir; il
devint furieux de douleur; ses souffrances étaient grandes et les suites
bien tristes. Pour Reineke, il se trouvait on ne peut mieux; il causait
gaiement avec ses amis et entendait retentir ses louanges tout partout;
il partit fièrement. Le roi lui donna gracieusement une escorte et
le congédia avec ces paroles affectueuses: «À bientôt!» Le renard
s'agenouilla devant le trône en disant: «Je vous remercie de tout mon
coeur, vous, sire, notre gracieuse reine, le conseil du roi et tous ces
seigneurs. Que Dieu vous réserve, sire, toutes sortes d'honneurs! Je ferai
votre volonté; je vous aime certainement, et en cela je ne fais que mon
devoir. Maintenant, si vous voulez bien le permettre, je vais retourner
chez moi pour voir ma femme et mes enfants, qui attendent dans les larmes.
--Allez-y, répondit le roi, et ne craignez plus rien.» C'est ainsi que
partit Reineke, favorisé comme personne. Il y en a bien de son espèce qui
ont le même talent. Ils n'ont pas tous la barbe rouge, mais ils n'en sont
pas moins à leur aise.
Reineke quitta fièrement la cour avec sa famille et quarante parents;
on leur rendait honneurs et ils s'en réjouissaient. Reineke marchait le
premier comme leur seigneur; les autres suivaient. Il était radieux; sa
queue s'épanouissait, il avait conquis la faveur du roi, il était rentré
au conseil et songeait au parti qu'il pourrait en tirer: «Je partagerai
ma faveur avec ceux que j'aime et mes amis en jouiront, se disait-il; la
sagesse est plus précieuse que l'or.»
C'est ainsi que Reineke, accompagné de tous ses amis, prit le chemin de
Malpertuis, sa forteresse. Il se montra reconnaissant pour tous ceux qui
lui avaient été favorables et qui étaient restés à ses côtés, au moment
du péril. Il leur offrit ses services en revanche; ils se quittèrent et
chacun retourna dans sa famille. Pour lui, il trouva chez lui sa femme
Ermeline en bonne santé; elle le salua avec joie, lui demanda comment il
avait fait pour échapper encore à ses ennemis. Reineke lui dit: «J'y suis
parvenu! j'ai reconquis la faveur du roi; je siégerai comme autrefois dans
le conseil, et ce sera à l'éternel honneur de toute notre race. Le roi m'a
nommé tout haut devant tous chancelier de l'empire et m'a confié le sceau
de l'État. Tout ce que Reineke fait et écrit reste à tout jamais écrit et
bien fait; que personne ne l'oublie, j'ai donné au loup en peu d'instants
une rude leçon; il ne m'accuse plus. Il est aveugle, blessé et toute sa
race déshonorée; je l'ai bien arrangé! il ne servira plus à grand'chose en
ce bas monde. Nous nous sommes battus en duel et je l'ai vaincu. Il n'en
guérira pas de sitôt. Que m'importe! je suis son supérieur et celui de
tous ceux qui faisaient cause avec lui.»
La femme de Reineke se réjouit fort; le coeur des deux petits renards se
gonfla aussi d'orgueil au récit de la victoire de leur père. Ils se dirent
entre eux joyeusement: «Nous allons maintenant vivre des jours heureux,
honorés de tous, et nous n'aurons qu'à penser à fortifier notre château et
à vivre gaiement et sans souci.»
Reineke est honoré de tous maintenant. Que chacun se convertisse donc
bientôt à la sagesse, évite le mal et respecte la vertu! Voilà la morale
de ce poëme, dans lequel le poëte a mêlé la fable à la vérité, afin que
vous puissiez distinguer le mal du bien et cultiver la sagesse, et aussi
afin que les acheteurs de ce livre s'instruisent journellement du train
de ce monde. Car c'est ainsi qu'il se fait, c'est ainsi qu'il restera, et
voilà comment se termine notre poëme des faits et gestes de Reineke.
Que Dieu nous accorde l'éternité bienheureuse! _Amen!_