NEUVIÈME CHANT.

Reineke était donc arrivé à la cour et pensait écarter les griefs qui le

menaçaient. Mais, lorsqu'il vit tous ses ennemis réunis autour de lui,

tous avides de vengeance et demandant sa mort, le coeur lui faillit; il se

prit à douter; il n'en passa pas moins avec audace au milieu de tous les

barons, Grimbert à ses côtés. Ils arrivèrent auprès du trône du roi; là,

Grimbert lui dit à l'oreille: «Pas de timidité, Reineke, songez-y: le

bonheur n'est pas fait pour les honteux; les audacieux recherchent le

danger et s'y plaisent, ils s'en inspirent pour leur salut.» Reineke lui

dit: «C'est la vérité; je vous remercie de tout mon coeur de cet admirable

conseil, et, si jamais je rentre dans ma liberté, je vous en témoignerai

ma gratitude.» Il regarda alors autour de lui; dans la foule se trouvaient

beaucoup de ses parents, mais peu de protecteurs; il ne savait guère les

ménager pour la plupart; car il en faisait des siennes aux loutres et aux

castors, aux grands comme aux petits. Pourtant il aperçut encore assez

d'amis dans la salle autour du roi.

Reineke s'agenouilla devant le trône et dit prudemment: «Que Dieu, qui

sait tout et qui est tout-puissant, vous garde de tout mal, mon seigneur

et roi, et vous aussi, madame, et donne à Vos Majestés la sagesse et la

bonté, afin qu'elles discernent avec prudence le juste et l'injuste;

car il y a maintenant bien de la fausseté parmi les hommes. Beaucoup

paraissent au dehors ce qu'ils ne sont pas réellement; oh! si chacun avait

écrit sur le front ce qu'il pense et si le roi pouvait le lire, on verrait

bien que je ne mens pas et que je suis toujours prêt à vous servir! Il est

vrai que des méchants m'accusent avec véhémence; ils voudraient bien me

nuire et m'enlever vos bonnes grâces, comme si j'en étais indigne. Mais je

connais l'ardent amour de la justice de mon roi, car jamais personne n'a

pu le faire sortir du sentier du droit; et il en sera toujours ainsi.»

Toute l'assemblée se pressa et s'agita; chacun fut émerveillé de l'audace

de Reineke; chacun voulait l'entendre; ses crimes étaient connus; comment

pourrait-il échapper au châtiment?

«Scélérat de Reineke, dit le roi, toutes tes belles paroles ne te

sauveront pas cette fois. Elles ne te serviront pas longtemps à te

déguiser à force de mensonges et de fourberies, tu touches à ta fin;

car ta fidélité, tu l'as prouvée par ta conduite avec le lapin et la

corneille; cela seul suffirait. Mais tes trahisons sont écrites partout,

toutes tes actions sont perfides et tortueuses, mais elles ne dureront pas

longtemps; car la mesure est pleine. Ce sont mes dernières paroles.»

Reineke se dit: «Que va-t-il m'arriver? Ah! si j'étais seulement à la

maison! quel moyen vais-je inventer? Quoi qu'il arrive, il faut que je

franchisse ce pas; essayons tout.

Puissant roi, noble prince, dit-il, si vous pensez que j'aie mérité

la mort, vous n'avez pas considéré l'affaire sous son bon côté; c'est

pourquoi je vous prie de m'entendre avant tout; je vous ai toujours

utilement conseillé; aux jours de détresse je suis resté près de vous,

lorsque d'autres s'éclipsaient, qui se mettent entre nous maintenant pour

me perdre, et profitent du moment où je suis éloigné. Vous pouvez, sire,

décider ce qu'il vous plaira quand j'aurai parlé; si je suis déclaré

coupable, il me faudra bien supporter mon sort. Vous avez peu songé à

moi, tandis que je veillais avec le plus grand soin à la garde du pays.

Croyez-vous donc que je serais venu à la cour, si j'eusse été coupable

d'un grand ou d'un petit méfait? J'aurais évité soigneusement votre

présence et celle de mes ennemis. Non, certainement, tous les trésors du

monde ne m'auraient pas fait quitter ma forteresse pour venir ici; là,

j'étais libre et sur mon terrain. Mais, comme je n'ai conscience d'aucun

mal, je suis venu à la cour. J'étais justement occupé à faire sentinelle,

lorsque mon neveu m'apporta l'injonction de me rendre ici. Je venais de

méditer de nouveau sur les moyens de me relever de l'excommunication. J'ai

conféré là-dessus avec Martin et il m'a promis devant Dieu de me délivrer

de ce fardeau: «J'irai à Rome, m'a-t-il dit, je me charge entièrement de

cette affaire; retournez à la cour, vous serez relevé de l'interdit.»

Voyez! voilà le conseil que m'a donné Martin et il doit s'y entendre;

car l'excellent évêque, le soigneur Sansraison, ne peut pas s'en passer;

depuis cinq ans, il est son secrétaire pour les affaires contentieuses.

Voilà comment je suis venu ici, où je trouve griefs sur griefs. Le lapin

me calomnie; mais Reineke est présent maintenant: qu'il paraisse devant

moi! car il est certes facile de se plaindre des absents, mais il faut

entendre la contre-partie avant de porter un jugement définitif. Les

hypocrites! cette corneille et ce lapin, ils n'ont pas eu à se plaindre de

moi, par ma foi! car, avant-hier matin, de très-bonne heure, le lapin me

rencontre et me salue; je venais de me placer sur le seuil de mon château

et j'y récitais les prières du matin. Il me dit qu'il allait à la cour:

«Dieu soit avec vous!» lui répondis-je; là-dessus, il se plaignit

d'être las et affamé. Je lui demandai amicalement s'il voulait manger:

«J'accepterai avec reconnaissance,» répliqua-t-il. «Je vous l'offre de

tout mon coeur,» lui dis-je. J'entrai avec lui et lui servis sans retard

des cerises et du beurre; le mercredi, je ne mange pas de viande. Et il

se rassasiait avec du pain, du beurre et des fruits, lorsqu'entra mon

fils, le plus petit, pour voir s'il ne restait rien sur la table, car les

enfants aiment à manger, et le petit mit la patte dans le plat. Alors le

lapin lui donna une tape sur la gueule et lui mit les dents et les lèvres

tout en sang. Reinhart, mon autre petit, vit le coup et sauta à la gorge

du lapin et se mit en devoir de venger son frère. Voilà ce qui est arrivé,

ni plus ni moins; je me dépêchai d'accourir, je punis les enfants et je

séparai avec peine les deux combattants. S'il a attrapé quelques mauvais

coups, il n'a rien à dire; car il en avait mérité bien de l'autre; et, si

j'avais eu mauvaise intention, mes petits tout seuls en seraient bien vite

venus à bout. Et voilà comme il m'en récompense! Je lui ai arraché une

oreille, dit-il: je l'ai reçu avec honneur et il en porte les marques.

Plus tard, la corneille vint me trouver et se plaignit d'avoir perdu son

épouse, qui serait morte d'indigestion pour avoir mangé un assez gros

poisson avec toutes ses arêtes. Où cela est arrivé, c'est ce qu'il sait

mieux que personne. Maintenant il prétend que je l'ai tuée, et c'est lui

qui l'a tuée, et, si on le faisait déposer sérieusement, et qu'on me

permît d'en faire autant, la corneille parlerait tout autrement. Car

les oiseaux volent si haut, qu'il n'y a pas de sauts qui puissent les

atteindre. Si quelqu'un veut m'accuser de pareils méfaits, qu'il ait au

moins des témoins honnêtes et valides; car c'est ainsi que l'on procède

contre un gentilhomme, et j'ai droit d'y compter. Mais, s'il ne s'en

trouve pas, il y a un autre moyen. Me voici! je suis prêt à combattre en

champ clos! que l'on désigne le jour et le lieu; qu'il se présente ensuite

un digne champion, mon égal par la naissance et que chacun maintienne son

droit; que l'honneur reste à celui qui l'aura gagné; c'est un droit qui

est acquis depuis longtemps et je ne demande rien de plus.»

Tout le monde entendit avec la plus extrême surprise les paroles pleines

de hauteur que Reineke venait de prononcer. La corneille et le lapin,

saisis de frayeur, s'éclipsèrent sans oser souffler un seul mot. En s'en

allant, ils disaient entre eux: «Il serait peu prudent de lui tenir tête.

Nous aurions beau tout tenter, nous n'en viendrions pas à bout. Quels

témoins avons-nous? Nous étions seuls avec le scélérat. En fin de compte,

c'est toujours nous qui payerions les pots cassés. Que le bourreau lui

fasse payer un jour tous ses crimes et le récompense comme il le mérite!

Il nous offre le combat; nous pourrions nous en trouver mal. Vraiment,

non, il n'y faut pas songer; car nous savons combien il est rusé, souple

et perfide. Il ferait façon de cinq comme nous et encore le payerions-nous

cher.»

Pour Isengrin et Brun, ils n'étaient pas à leur aise; ils virent avec

déplaisir la fuite des deux accusateurs. Le roi dit: «S'il y a encore

d'autres personnes qui aient des griefs, qu'elles viennent! nous les

entendrons. Hier, il y en avait tant qui criaient; voici l'accusé, où

sont-ils?» Reineke dit: «Il en est toujours ainsi; on accuse celui-ci et

celui-là; et, lorsqu'ils se présentent, on se tient chez soi. Ces deux

traîtres, la corneille et le lapin, auraient bien voulu m'humilier et

me nuire; mais je leur pardonne; à peine je parais, ils se ravisent et

s'enfuient. Comme je les ai confondus! vous voyez combien il est dangereux

de prêter l'oreille aux calomniateurs de vos serviteurs qui sont éloignés.

Ils faussent la loi et sont l'horreur des bons. Pour moi, cela me touche

peu, c'est pour les autres que je le déplore.

--Écoute-moi, dit le roi, traître que tu es! Dis, qui t'a poussé à tuer si

misérablement le fidèle Lampe, mon courrier ordinaire? Ne t'avais-je pas

tout pardonné, quelque grands qu'eussent été tes crimes? Tu as reçu de mes

mains la besace et le bâton de pèlerin; ainsi équipé, tu devais partir

pour Rome et la terre sainte; je ne t'ai rien refusé et j'espérais que tu

t'amenderais. Maintenant, pour commencer, tu as tué Lampe; puis tu fais de

Bellyn un messager qui m'apporte sa tête dans la besace et me dit devant

tout le monde qu'il m'apporte des lettres que vous avez écrites ensemble,

et que c'est lui qui a tout conseillé, et je trouve dans la besace la

tête du pauvre Lampe, ni plus ni moins. C'est un défi que vous m'avez

jeté. J'ai gardé Bellyn en otage; il a perdu la vie; c'est à ton tour

maintenant.» Reineke dit: «Qu'entends-je?... Lampe est-il mort? et ne

dois-je plus voir Bellyn? Que vais-je donc devenir? Oh! pourquoi ne

suis-je pas mort! Hélas! avec eux je perds le plus grand des trésors!

car je vous envoyais par eux des joyaux, les plus beaux qu'il y ait au

monde. Qui aurait jamais cru que le bélier tuerait Lampe et vous volerait

ces trésors? Il faut donc se défier même où personne ne soupçonnerait des

ruses et des dangers.»

Dans sa colère, le roi n'entendit pas tout ce que Reineke avait dit. Il

se retira dans son appartement sans avoir saisi clairement ses dernières

paroles; il était résolu à le punir de mort. Il trouva justement dans son

appartement la reine avec dame Rückenau; la guenon était particulièrement

chère au roi et à la reine; cette circonstance ne devait pas nuire

à Reineke. Elle était instruite, sage et éloquente; partout où elle

paraissait, elle faisait grand effet et recevait de grands honneurs.

Elle remarqua la colère du roi et lui parla ainsi: «Sire, quand vous

daignez me prêter l'oreille sur ma prière, vous ne vous en êtes jamais

repenti, et, quand vous êtes courroucé, vous me pardonnez d'oser vous

dire une parole de clémence. Veuillez donc m'entendre encore aujourd'hui,

quoiqu'il s'agisse de quelqu'un de ma famille. Qui peut donc renier les

siens? Reineke, malgré tout, est mon parent, et, si je dois avouer ce que

je pense de sa conduite, j'ai la meilleure opinion de sa cause, puisqu'il

se présente devant la justice. Son père, que votre père a comblé de

faveur, a eu aussi beaucoup à souffrir des mauvaises langues et des

calomniateurs. Mais il les a toujours confondus. Aussitôt qu'on

approfondissait l'affaire, tout s'éclaircissait: ses envieux lui faisaient

un crime même de ses services. C'est ainsi qu'il a toujours joui à la cour

de plus de considération que Brun et qu'Isengrin: car il serait à désirer

pour ces derniers qu'ils eussent su écarter aussi tous les griefs dont on

les charge si souvent; mais ils n'entendent pas grand'chose à la loi, à en

juger par leurs conseils et par leurs actions.»

Le roi lui répliqua: «Comment pouvez-vous être étonnée que j'en veuille à

Reineke, ce brigand, qui vient de tuer Lampe, de séduire Bellyn, et qui,

avec plus d'audace que jamais, nie tout et ose se vanter d'être un honnête

et fidèle serviteur, tandis que tous ensemble l'accusent, avec des

preuves qui ne sont que trop claires, d'avoir méprisé mon sauf-conduit et

d'avoir pillé, volé tout le pays et mis à mort mes sujets? Non, je ne le

souffrirai pas plus longtemps.» La guenon lui répliqua: «Certes, il n'est

pas donné à tout le monde d'agir et de conseiller avec prudence en pareil

cas, et celui qui réussit mérite toute confiance; mais les envieux

cherchent à lui nuire secrètement; puis, quand ils sont en nombre, ils

paraissent au grand jour. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à

Reineke; mais ils n'effaceront pas le souvenir des sages conseils qu'il

vous a donnés, lorsque tout le monde se taisait. Vous rappelez-vous (il

n'y a pas longtemps de cela) quand l'homme et le serpent se présentèrent

devant vous et que personne ne savait comment arranger ce procès? Reineke

y parvint; et vous l'en avez complimenté devant tout le monde.»

Le roi répondit après un moment de réflexion: «Je me rappelle bien cette

affaire, mais j'en ai oublié les détails; elle était embrouillée, il me

semble. Si vous la savez encore, contez-la-moi, cela me fera plaisir.»

Et la guenon dit: «Puisque le roi l'ordonne, j'obéis. Il y a juste deux

ans, un serpent comparut devant vous, sire, en se plaignant amèrement

qu'un paysan ne voulait pas lui rendre justice, quoiqu'il eût été

condamné déjà en deux instances. Il amena le paysan devant votre cour de

justice et exposa l'affaire avec beaucoup de vivacité: le serpent, en

voulant passer à travers une haie, s'était pris dans un lacet qui y

était tendu; le noeud se resserra et le serpent allait y périr, lorsque,

par bonheur pour lui, un voyageur vint à passer; dans sa détresse il lui

cria: «Prends pitié de moi, délivre-moi, je t'en supplie!» L'homme lui

dit: «Je veux bien te délivrer, car tu me fais pitié; mais jure-moi

auparavant de ne pas me faire de mal.» Le serpent ne demanda pas mieux,

jura par ce qu'il y a de plus sacré de ne faire aucun mal à son

libérateur, et l'homme le dégagea. Ils marchèrent ensemble un bout de

chemin; le serpent commença à souffrir de la faim, il se jeta sur

l'homme et voulut le dévorer; le malheureux ne lui échappa qu'à

grand'peine. «Voilà donc mon salaire et la reconnaissance que j'ai

méritée, s'écria l'homme. N'as-tu donc pas juré par ce qu'il y a de plus

sacré?» Le serpent lui dit: «Ce n'est pas ma faute; c'est la faim qui

m'y pousse; nécessité n'a pas de loi, je suis dans mon droit.» L'homme

lui répliqua: «Épargne-moi jusqu'à ce que nous arrivions auprès de gens

qui nous jugeront impartialement.» Et le serpent dit: «Je patienterai

jusque-là.» Ils continuèrent leur chemin et trouvèrent de l'autre côté

de l'eau le corbeau Tirebourse avec son fils. Le serpent les appela et

leur dit: «Venez et écoutez!» Le corbeau écouta gravement l'affaire et

décida sur-le-champ qu'il fallait manger l'homme; il espérait en

attraper un morceau. Le serpent ne se sentit pas de joie: «J'ai gagné,

dit-il, personne n'a rien à y redire.--Non, répliqua l'homme, je n'ai

pas entièrement perdu: est-ce à un brigand à me condamner à mort? est-ce

à un seul à décider? J'en appelle suivant la procédure; portons

l'affaire devant un tribunal de quatre ou de dix personnes.--Allons,»

dit le serpent. Ils allèrent, rencontrèrent le loup et l'ours, et tous

se réunirent. L'homme avait tout à craindre; car il y avait quelque

danger à se trouver un contre cinq et avec de pareils personnages; car

il avait autour de lui le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux.

Il avait assez peur; car le loup et l'ours ne furent pas longtemps sans

rendre ainsi leur jugement: «Le serpent peut tuer l'homme; la faim ne

reconnaît pas la loi: la nécessité délie de tout serment.» Le voyageur

fut dans une grande détresse; car ils en voulaient tous à sa vie. Le

serpent avec un sifflement horrible se jeta sur lui en lui lançant son

venin; le pauvre homme l'esquiva avec terreur. «C'est une grande

injustice que tu commets, lui cria-t-il; qui est-ce qui t'a rendu maître

de ma vie?--Tu l'as entendu, répliqua le serpent, les juges en ont

décidé deux fois et deux fois tu as perdu.» L'homme répondit: «Ce sont

des voleurs et des assassins; je ne les reconnais pas pour juges. Allons

trouver le roi; quelle que soit sa décision, je l'accepte; je serai bien

malheureux, si je perds encore, mais je m'y soumettrai.» L'ours et le

loup lui dirent en raillant: «Tu n'as qu'à essayer, le serpent gagnera,

il ne demande pas mieux.» Car ils pensaient que tous les seigneurs de la

cour jugeraient comme eux et ils reprirent gaiement leur chemin avec le

voyageur. Ils comparurent tous devant vous, le serpent, le loup, l'ours

et les deux corbeaux. Le loup comparut même en trois personnes; il avait

pris avec lui ses deux enfants, l'un Ventrevide et l'autre l'Insatiable.

Ces deux derniers donnaient fort à faire à l'homme; ils étaient venus

pour prendre aussi leur part, car ils sont très-gloutons, et alors ils

hurlèrent devant vous avec une grossièreté si insupportable, que vous

fites chasser de la cour ces deux lourdauds.

«L'homme en appela à Votre Majesté; il raconta comment le serpent avait

voulu le tuer, malgré le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il

implorait protection: de son côté, le serpent ne niait rien; il ne faisait

valoir que la nécessité toute-puissante de la faim, qui ne connaît pas de

loi. Sire, votre embarras était grand; l'affaire vous semblait bien

épineuse et bien difficile à décider en bonne justice, car il paraissait

dur de condamner l'homme, qui s'était montré bon et secourable; mais, d'un

autre côté, vous pensiez à la faim si terrible. Vous convoquâtes votre

conseil. L'opinion de la plupart n'était pas favorable à l'homme; car ils

pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majesté fit mander

Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le

procès selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire;

c'est à lui que vous remîtes le jugement à prononcer et sa décision devait

être sans appel. Reineke dit après une réflexion: «Je trouve, avant tout,

nécessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au

lacet comme l'a trouvé le paysan, alors je prononcerai le jugement.» On

lia donc le serpent dans la haie à la même place. Reineke dit alors: «Les

voilà donc tous les deux dans l'état où ils se trouvaient avant le procès

et aucun des deux n'a gagné ni perdu; maintenant la justice va se montrer

d'elle-même. Car, si l'homme le veut, il peut encore délivrer le serpent;

sinon, il n'a qu'à le laisser; quant à lui, il est libre de continuer son

chemin et d'aller à ses affaires. Comme le serpent s'est montré ingrat

et perfide, l'homme est bien libre dans son choix. Cela me paraît la

véritable justice; que celui qui en sait une meilleure nous le dise.» Ce

jugement plut alors à tout le monde, à vous, sire, et à vos conseillers;

le paysan vous remercia et chacun vanta la sagesse de Reineke, la reine

toute la première. On remit bien des choses sur le tapis à ce sujet; on

dit qu'Isengrin et Brun convenaient mieux à la guerre; qu'ils étaient

craints au loin; qu'ils aimaient à se trouver au pillage; qu'ils étaient

grands, forts et vaillants; on ne pouvait pas le nier; mais qu'au conseil

ils manquaient souvent de la prudence nécessaire: car ils ont l'habitude

de se fier à leur force; une fois en campagne, quand il faut se mettre

à l'oeuvre, tout cloche furieusement. On ne peut pas être plus vaillant

qu'ils ne le sont à la maison: à l'armée, ils aiment beaucoup à rester

en embuscade. Quand il s'agit de frapper fort, ils sont aussi bons que

d'autres. Les loups et les ours ruinent le pays; peu leur importe à

qui est la maison que la flamme dévore, pourvu qu'ils se chauffent au

brasier; ils ne prennent pitié de personne, pourvu que leurs gosiers se

remplissent. Ils avalent les oeufs et en laissent les coquilles aux pauvres

diables, et ils croient avoir partagé en honnêtes gens. Reineke, au

contraire, est sage et de bon conseil, ainsi que toute sa famille, et,

s'il a péché, sire, c'est qu'il est de chair et d'os. Mais jamais un autre

ne vous conseillera aussi bien. Pardonnez-lui donc, je vous en prie.»

Le roi lui répondit: «Cela mérite réflexion. L'affaire se passa comme

vous venez de le raconter, le serpent fut puni. Mais Reineke n'en demeure

pas moins au fond un fripon incorrigible. Si l'on contracte un traité

d'alliance avec lui, on est toujours sa dupe à la fin; car il se tire

d'affaire avec tant de ruse! qui peut lui tenir tête? Le loup, l'ours, le

chat, le lapin et la corneille ne sont pas de force. Il finit toujours par

les jouer. Il ôte à l'un l'oreille, à l'autre l'oeil, au troisième la vie;

vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez parler en faveur de ce

méchant et prendre sa cause en main.

--Sire, répliqua la guenon, je ne peux pas le cacher; il est de race noble

et sa famille est nombreuse, veuillez le considérer.»

Le roi se leva alors et quitta l'appartement de la reine; toute la cour

était réunie et l'attendait; il vit autour de lui les plus proches parents

de Reineke qui étaient venus en grand nombre pour protéger leur cousin;

il serait difficile d'en faire le dénombrement. Il considéra toute cette

grande famille d'un côté, et, de l'autre, les ennemis de Reineke: la cour

semblait partagée en deux camps.

Le roi dit alors: «Écoute-moi, Reineke! peux-tu te laver des crimes que

tu as commis en tuant, avec l'aide de Bellyn, mon fidèle Lampe et en

m'envoyant sa tête dans la besace, comme si c'était des lettres? Vous

l'avez fait pour m'insulter; j'ai déjà puni Bellyn; le même sort t'attend.

--Malheur à moi! s'écria Reineke. Pourquoi ne suis-je pas mort!

Écoutez-moi, et qu'il en soit ce que vous voudrez: si je suis coupable,

tuez-moi sur-le-champ, aussi bien je ne pourrai jamais sortir de peine et

de détresse; je suis un homme perdu. Car ce traître de Bellyn m'a ravi les

plus grands trésors que jamais un mortel ait vus. Hélas! ils coûtent la

vie à Lampe! Je les avais confiés à tous deux, mais Bellyn s'est emparé

de tous ces joyaux. Encore, si on pouvait les retrouver à force de

recherches! mais, je le crains, personne ne les trouvera; ils resteront

perdus à jamais!»

La guenon répliqua. «Pourquoi désespérer? S'ils sont sur la terre,

tout espoir n'est pas perdu. Nous chercherons du soir au matin et nous

interrogerons avec soin prêtres et laïques; mais dites-nous comment

étaient ces trésors?»

Reineke dit: «Ils étaient si précieux, que nous ne les retrouverons

jamais; celui qui les possède les gardera certainement. Comme dame

Ermeline va se désoler à cette nouvelle! Elle ne me le pardonnera

jamais; car elle m'avait conseillé de leur confier ces précieux joyaux.

Maintenant, on m'accable de faussetés et l'on m'accuse; mais je

maintiens mon droit; j'attends mon jugement, et, si je suis absous, je

voyagerai par tous pays pour retrouver ces trésors, quand je devrais y

perdre la vie!»

Le renard · 第 12 / 16 题