A Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes
arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti
s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses
flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous
allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de
Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres,
mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration,
il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut
pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se
présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin
d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux
florins que nous vous donnons.»
A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla
trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du
coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de
s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui
était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil;
et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont
inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice,
ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne
permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va,
retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»
[Illustration.]
Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de
Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait
ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois
années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques
praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès
d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au
droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande
partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements
populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou
se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne
se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome
libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive
tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se
servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime
autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas
de lèse-majesté.
Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais
ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ
n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils
tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux
champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a
tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à
Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que
l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et
des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile _de
Monarcchia_. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition
quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au
gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans
profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité
dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût,
qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui
plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se
vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la
liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les
lois.
Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le
paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan
tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la
commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion,
considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun,
soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices,
arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de
condamner et de punir.
Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit
Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait
ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une
conjuration.»
C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant
qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à
peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan
avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile
jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait
comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En
entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la
commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles,
ou comme on les appelait, les _malesardi_. Il n'aurait donc mis aucun
obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était
honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites;
il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il
était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince,
ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il
lui fallait.
[Illustration.]
Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que
Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago.
Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes,
pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites
troupes. On les connaissait sous le nom de _giorgi_. Pour les réprimer,
on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les
mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les
_giorgi_ avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils
pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à
manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau
taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait
en criant à chaque coup: «_Stringhe e bindetti_, bandes et
aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à
l'humanité.
Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué
contre les _giorgi_ un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il
l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir
cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui,
ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des
brigands.
[Illustration.]
Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans
leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer
aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi
un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de
personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le
pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les
feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et
ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les
courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous
devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne
plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs,
le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.
Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par
un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles
deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses
passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont
il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi
dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul
ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien
n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit,
c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience
l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de
se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né
dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.
Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins.
Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion,
et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme.
Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre,
martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un
splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes,
des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers,
assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que
Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille
de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule?
'»
Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par
des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux,
tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses
chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés
à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant
quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon
l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.
[Illustration.]
Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de
l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse
pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne
suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille
félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses
guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un
particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et
d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient
soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et
aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait
à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce
pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le
capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes,
tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs
discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio,
et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez
interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce
qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres
aïeux?»
La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il
était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans
hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un
instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la
justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis
et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables,
elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a
confiée.»
Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font
un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les
yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien
compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux
renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les
faits les plus évidents?
--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle
obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.
Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus
viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un
bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles,
où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier
leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la
discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura
longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part
le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en
disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en
abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles
ministres.»
[Illustration.]
C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne
songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain
moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous
promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être,
dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du
prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait
toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on
voulait prendre pour elle.
Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y
avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens,
douze plébéiens et douze nobles: les uns, _juris periti_ c'est-à-dire
lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, _morum
periti_, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des
statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de
justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de
majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les
étrangers.
Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à
former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une
disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs
préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à
leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de
l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige
d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son
recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du
chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité
des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après
avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un
procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables
au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait,
et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche
domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me
manquer.»
Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le
capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de
Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides.
Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins
la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité
s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son
maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son
invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice,
Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande
conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de
ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains,
d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et
secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo
Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande
diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte
à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le
seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla;
qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son
maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre,
d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si
absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une
maison du fous ou le condamner comme imposteur.
[Illustration.]
Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent
apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa
que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les
premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque
victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant
de têtes illustres.
Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de
personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le
petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir,
entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper.
Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand
nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la
pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à
l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que
d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun
genre.
Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa
conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si
c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.
[Illustration.]
Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux
jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses
collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait
pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât
point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les
ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de
lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales
et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire
qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais
l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour
toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant
de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne
pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait
osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire
confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des
conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus
raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point
permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner
lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son
exemple devait enseigner la servilité.
Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent
tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire
tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise.
Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des
manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et
on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir
ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»
Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait
convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une
conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était
secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand
nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc
faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus
permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait
plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.
La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de
justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville,
s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent
les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y
former l'assemblée générale.
Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit,
l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans
la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens
s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de
la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop
pesant à ce dernier.
La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à
se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du
voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était
nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par
expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que
l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule,
qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de
peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un
mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la
monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant
à ses crimes.
Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice
comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la _parlera_,
exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables,
publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre
les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui
savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris
aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même
complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne
choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.
Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à
Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si
évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement
avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour
confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou
s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté
sérénissime.
Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant
une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et
il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant
que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit
qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi,
violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils
ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en
terre sainte.
On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays
le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et
laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.
Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se
saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons
prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais,
purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les
condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da
Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo
décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier
leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas
lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!
Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin
d'or_, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de
l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il
ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.
Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le
sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son
généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout
est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le
cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux
funérailles de leur mère.
[Illustration.]
Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien
travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien
réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine
Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino
lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda
l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la
propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de
Pusterla et de sa famille.
[Illustration.]