LE PROCÈS

A Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes

arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti

s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses

flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous

allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de

Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres,

mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration,

il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut

pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se

présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin

d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux

florins que nous vous donnons.»

A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla

trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du

coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de

s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui

était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil;

et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont

inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice,

ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne

permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va,

retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»

[Illustration.]

Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de

Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait

ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois

années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques

praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès

d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au

droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande

partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements

populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou

se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne

se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome

libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive

tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se

servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime

autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas

de lèse-majesté.

Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais

ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ

n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils

tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux

champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a

tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à

Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que

l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et

des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile _de

Monarcchia_. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition

quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au

gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans

profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité

dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût,

qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui

plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se

vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la

liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les

lois.

Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le

paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan

tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la

commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion,

considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun,

soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices,

arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de

condamner et de punir.

Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit

Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait

ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une

conjuration.»

C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant

qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à

peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan

avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile

jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait

comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En

entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la

commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles,

ou comme on les appelait, les _malesardi_. Il n'aurait donc mis aucun

obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était

honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites;

il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il

était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince,

ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il

lui fallait.

[Illustration.]

Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que

Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago.

Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes,

pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites

troupes. On les connaissait sous le nom de _giorgi_. Pour les réprimer,

on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les

mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les

_giorgi_ avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils

pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à

manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau

taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait

en criant à chaque coup: «_Stringhe e bindetti_, bandes et

aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à

l'humanité.

Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué

contre les _giorgi_ un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il

l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir

cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui,

ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des

brigands.

[Illustration.]

Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans

leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer

aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi

un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de

personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le

pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les

feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et

ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les

courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous

devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne

plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs,

le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.

Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par

un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles

deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses

passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont

il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi

dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul

ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien

n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit,

c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience

l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de

se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né

dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.

Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins.

Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion,

et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme.

Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre,

martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un

splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes,

des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers,

assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que

Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille

de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule?

'»

Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par

des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux,

tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses

chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés

à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant

quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon

l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.

[Illustration.]

Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de

l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse

pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne

suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille

félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses

guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un

particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et

d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient

soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et

aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait

à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce

pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le

capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes,

tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs

discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio,

et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez

interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce

qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres

aïeux?»

La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il

était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans

hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un

instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la

justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis

et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables,

elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a

confiée.»

Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font

un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les

yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien

compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux

renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les

faits les plus évidents?

--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle

obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.

Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus

viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un

bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles,

où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier

leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la

discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura

longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part

le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en

disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en

abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles

ministres.»

[Illustration.]

C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne

songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain

moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous

promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être,

dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du

prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait

toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on

voulait prendre pour elle.

Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y

avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens,

douze plébéiens et douze nobles: les uns, _juris periti_ c'est-à-dire

lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, _morum

periti_, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des

statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de

justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de

majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les

étrangers.

Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à

former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une

disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs

préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à

leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de

l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige

d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son

recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du

chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité

des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après

avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un

procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables

au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait,

et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche

domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me

manquer.»

Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le

capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de

Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides.

Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins

la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité

s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son

maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son

invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice,

Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande

conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de

ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains,

d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et

secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo

Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande

diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte

à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le

seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla;

qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son

maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre,

d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si

absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une

maison du fous ou le condamner comme imposteur.

[Illustration.]

Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent

apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa

que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les

premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque

victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant

de têtes illustres.

Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de

personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le

petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir,

entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper.

Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand

nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la

pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à

l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que

d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun

genre.

Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa

conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si

c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.

[Illustration.]

Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux

jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses

collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait

pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât

point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les

ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de

lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales

et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire

qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais

l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour

toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant

de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne

pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait

osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire

confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des

conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus

raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point

permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner

lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son

exemple devait enseigner la servilité.

Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent

tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire

tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise.

Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des

manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et

on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir

ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»

Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait

convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une

conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était

secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand

nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc

faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus

permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait

plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.

La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de

justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville,

s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent

les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y

former l'assemblée générale.

Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit,

l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans

la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens

s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de

la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop

pesant à ce dernier.

La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à

se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du

voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était

nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par

expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que

l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule,

qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de

peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un

mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la

monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant

à ses crimes.

Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice

comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la _parlera_,

exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables,

publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre

les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui

savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris

aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même

complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne

choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.

Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à

Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si

évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement

avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour

confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou

s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté

sérénissime.

Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant

une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et

il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant

que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit

qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi,

violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils

ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en

terre sainte.

On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays

le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et

laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.

Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se

saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons

prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais,

purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les

condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da

Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo

décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier

leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas

lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!

Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin

d'or_, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de

l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il

ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.

Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le

sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son

généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout

est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le

cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux

funérailles de leur mère.

[Illustration.]

Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien

travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien

réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine

Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino

lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda

l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la

propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de

Pusterla et de sa famille.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 · 第 22 / 32 题