23, 24, 25, 26 SEPTEMBRE 1843.

Avant 1830 la Belgique ne s'était jamais appartenue à elle-même; les

Romains, les Francs, des seigneurs féodaux, les ducs de Bourgogne, la

maison d'Autriche, l'Espagne, la France et la Hollande, l'avaient tour à

tour conquise et gouvernée. La Révolution de Juillet lui inspira le

désir et le courage de devenir libre et indépendante. Au mois de

septembre 1830 elle prit les armes, chassa ses derniers maîtres, brisa,

en ce qui la concernait, les traités de 1815, et, puissamment aidée par

la France, elle conquit enfin sa nationalité. Aujourd'hui elle forme un

des États secondaires de l'Europe.

Cependant, bien qu'unies entre elles par les mêmes lois, les neuf

provinces dont se compose le royaume de Belgique offraient encore des

divisions parfaitement distinctes. Chacune d'elles avait sa physionomie,

son climat, sa langue, ses moeurs, ses coutumes, ses opinions. La

révolution une fois accomplie, les hommes d'État appelés à la diriger

durent donc s'occuper de moyens de fondre en un seul tout homogène ces

éléments si divers et si opposés. Les habitants de la Belgique étaient

Français, Allemands, Hollandais, Espagnols même: il fallait les rendre

tous Belges. Pour atteindre ce but, le gouvernement présenta la loi du

1er mai 1834, qui décrétait l'établissement d'un vaste ensemble de

chemins de fer.

[Illustration: Anniversaire de la Révolution belge.--Concert dans le

Parc de Bruxelles.]

Cette grande mesure, si promptement exécutée, a déjà eu d'immenses

résultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que

l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant à de courtes distances

les provinces les plus éloignées, elle a affaibli, si ce n'est détruit,

une foule de préjugés et de rivalités; elle a rendu, de plus, d'éminents

services à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; enfin elle a

évidemment favorisé le développement intellectuel de la nation. Ainsi,

depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses différents idiomes aux

peuples qui l'avoisinent, et qui, par conséquent, n'a point de

littérature nationale proprement dite, a publié, pour la première fois,

des ouvrages originaux d'un mérite incontestable. Les arts ont devancé

les progrès de la littérature. La peinture, la sculpture, la musique,

ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de célèbres interprètes.

Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pût perdre le souvenir

d'une révolution dont les bienfaits sont déjà si grands. Aussi fait-il

chaque année célébrer des fêtes publiques en l'honneur de son

anniversaire. Ces fêtes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi

ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu à Paris, soit au 1er mai,

soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les

opinions des ministres régnants. Tous les ans le programme est discuté

et arrêté par les Chambres.

Ainsi, en 1831, la même année où furent votés les chemins de fer, les

fêtes de septembre eurent un caractère qu'on ne leur a malheureusement

plus donné depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intérieur, avait conçu

le plan d'un grand concours musical et littéraire, qui avait pour but

d'aider au développement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le

gouvernement décerna des médailles et des sommes d'argent à des

littérateurs et à des compositeurs de musique. Ces récompenses avaient

un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si

rarement rémunérés avec quelque munificence ou avec quelque dignité dans

leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion

était donnée, et, à dater de ce moment, une grande activité se déploya

dans les travaux intellectuels. La littérature et la musique, qui ne

peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture,

firent cependant de grands progrès. Ce fut en 1835, si nous ne nous

trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de

M. Félis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre

considérable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points

de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne église, transformée en

salle de concert.

[Illustration: Anniversaire de la Révolution Belge.--Concert dans

l'ancienne église des Augustins.]

En 1837, le déplorable état où se trouvait alors l'enseignement primaire

inspira l'idée de créer à Bruxelles une société ayant pour but de

répandre l'instruction parmi les classes ouvrières. Cette société ouvrit

des cours gratuits qui comptèrent, en peu de temps, plus de huit cents

élèves. On y enseignait surtout la musique.

Le gouvernement s'était méfié des tendances de cette société; rassuré,

il conçut l'idée de faire servir cet enseignement à l'embellissement des

fêtes de septembre de l'année 1838. Des choeurs devaient être chantés

sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la

Liberté élevée à l'endroit où reposent les combattant» qui succombèrent

en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux

fêtes de septembre un caractère trop prononcé, renoncèrent à ce projet.

Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrès

parmi les masses; de nombreuses sociétés de chant se constituèrent de

toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau à les

employer aux fêtes de septembre; un grand concours vocal ayant été

institué cette année à Bruxelles, toutes les sociétés de chant du

royaume et même de l'étranger furent invitées à y prendre part. Des

médailles étaient destinées aux sociétés victorieuses. Une fête

semblable eut également lieu en 1842; mais alors déjà on s'aperçut des

nombreux inconvénients qu'elle offrait. Les villes ou résidaient les

sociétés qui n'obtenaient point de prix virent leur défaite avec dépit.

L'union que l'on voulait faire régner entre toutes les provinces de la

Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le

gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait

eu d'autre motif que le prix remporté par la première de ces villes à un

concours de musique. Les concours de chant durent donc être abandonnés

de nouveau.

L'anniversaire de la Révolution de 1830, célébré cette année à

Bruxelles, n'a pas encore été ce qu'il devrait être si le gouvernement

comprenait son devoir. Les fêtes données étaient plus faites pour

récréer les yeux que pour réjouir le coeur ou élever l'intelligence.

Cependant, parmi ces fêtes, nous en avons remarqué qui sont susceptibles

de développer de plus en plus, en Belgique, le goût et le sentiment de

la musique; tels sont, par exemple, les concerts donnés aux Augustins et

au Parc.

L'ancienne église des Augustins, où se donnent actuellement à Bruxelles

les concerts qui exigent la réunion d'un grand nombre d'exécutants, est

un édifice élevé en 1642 et réuni à cette époque à un couvent d'une

construction beaucoup plus ancienne. L'extérieur, d'une remarquable

simplicité, offre quelque intérêt; le portail de l'église est assez

large: il est orné de six colonnes dont les chapiteaux supportent une

corniche qui règne, sur toute la façade. Trois portes donnent accès à

l'intérieur. Les dessins de cette église et de son portail sont dus à

Wenceslaus Coebergher.

L'intérieur des Augustins, disposé actuellement en salle de concert,

peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangés dans la

nef principale ainsi que dans les deux nefs latérales. Au-dessus des

deux nefs latérales, on a élevé des espèces de tribunes qui contiennent

encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se

trouve l'orchestre.

La partie musicale des fêtes de cette année a été confiée par le

gouvernement à M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du théâtre de

Liège. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activité, et surtout de

beaucoup d'habileté dans l'organisation et dans la direction des grandes

solennités musicales. Trois cents exécutants environ, tant

instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placés sous sa direction

aux concerts des Augustins. Liège, Tongres. Verviers, Namur, Mons,

Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai,

Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle,

Cologne et Mayence, avaient envoyé à Bruxelles, par les chemins de fer,

l'élite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-même

était représentée à ce Festival. Telle est la puissance de la musique,

qu'elle force à fraterniser les ennemis les plus irréconciliables.

Cette masse imposante d'exécutants a rendu avec beaucoup d'ensemble

quelques-uns des morceaux les plus célèbres de la musique classique, au

nombre desquels on a surtout remarqué les magnifiques compositions de

Beethoven, de Chérubini, de Méhul, de Haendel et de Haydn.

Outre les deux concerts donnés aux Augustins, le programme des fêtes de

septembre portait qu'une troisième séance musicale, également dirigée

par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc.

Le parc de Bruxelles, regardé avec raison comme l'une des plus belles

promenades de l'Europe, est merveilleusement disposé pour que la

musique,--la musique vocale surtout,--y produise de beaux effets. Vers

le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli

d'eau. C'est à quelques pas de ce bassin que l'on avait disposé une

estrade où sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les

chanteurs appelés à prendre part à ce concert vocal. Notre dessin peut

seul donner une idée de l'aspect féerique que présentait cette scène,

brillamment éclairée par des milliers de lampions et de candélabres, qui

se réfléchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de

verdure faisait encore ressortir l'éclat.

Si jamais de nouvelles modifications étaient apportées aux fêtes

variables de l'anniversaire de la Révolution belge, _l'Illustration_

préparerait de nouveau ses crayons et sa plume.

Un Amour en province.

L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 · 第 10 / 32 题