Le mariage fut fixé aux premiers jours de mars. Mais Angélique restait
très faible, malgré la joie qui rayonnait de toute sa personne. Elle
avait d'abord voulu redescendre à l'atelier, dés la première semaine de
sa convalescence, s'entêtant à finir le panneau de broderie en
bas-relief, pour le siège de Monseigneur: c'était la dernière
tâche d'ouvrière, disait-elle gaiement, on ne lâchait pas
une commande au beau milieu. Puis, épuisée par cet effort,
elle avait dû de nouveau garder la chambre. Elle y vivait souriante,
sans retrouver la santé pleine d'autrefois, toujours blanche et
immatérielle comme sous les saintes huiles, allant et venant d'un petit
pas de vision, se reposant, songeuse, pendant des heures, d'avoir fait
quelque longue course, de sa table à sa fenêtre. Et l'on recula le
mariage, on décida qu'on attendrait son complet rétablissement, qui ne
pouvait tarder, avec des soins.
Chaque après-midi, Félicien montait la voir, Hubert et Hubertine
étaient-là, on passait ensemble d'adorables heures, on refaisait les
mêmes projets, continuellement. Assise, elle se montrait d'une vivacité
rieuse, la première à parler des jours si remplis de leur prochaine
existence, les voyages, Hautecoeur à restaurer, toutes les félicités à
connaître. On l'aurait dit bien sauvée alors, reprenant des forces, dans
le printemps hâtif qui entrait, chaque jour plus tiède, par la fenêtre
ouverte. Et elle ne retombait aux gravités de ses songeries que
lorsqu'elle était seule, ne craignant pas d'être vue. La nuit, des voix
l'avaient effleurée; puis, c'était un appel de la terre, à son entour;
en elle aussi, la clarté se faisait, elle comprenait que le miracle
continuait uniquement pour la réalisation de son rêve. N'était-elle pas
morte déjà, n'existant plus parmi les apparences que grâce à un répit
des choses? Cela, aux heures de solitude, la berçait avec une douceur
infinie, sans regret à l'idée d'être emportée dans sa joie, certaine
toujours d'aller jusqu'au bout du bonheur. Le mal attendrait. Sa grande
allégresse en devenait simplement sérieuse, elle s'abandonnait, inerte,
ne sentait plus son corps, volait aux pures délices; et il fallait
qu'elle entendît les Hubert rouvrir la porte, ou que Félicien entrât la
voir, pour qu'elle se redressât, feignant la santé revenue, causant avec
des rires de leurs années de ménage, très loin, dans l'avenir.
Vers la fin de mars, Angélique sembla s'égayer encore. Deux fois, toute
seule, elle avait eu des évanouissements. Un matin, elle venait de
tomber au pied du lit, comme Hubert lui montait justement une tasse de
lait; et, pour le tromper, elle plaisanta par terre, raconta qu'elle
cherchait une aiguille perdue.
Puis, le lendemain, elle se fit très joyeuse, elle parla de brusquer le
mariage, de le mettre à la mi-avril. Tous se récrièrent: elle
était encore si faible, pourquoi ne pas attendre? rien ne pressait.
Mais elle s'enfiévra, elle voulait tout de suite, tout de suite.
Hubertine, surprise, eut un soupçon devant cette hâte, la regarda un
instant, pâlissante au petit souffle froid qui l'effleurait. Déjà, la
chère malade se calmait, dans son tendre besoin de faire illusion aux
autres, elle qui se savait condamnée. Hubert et Félicien, en continuelle
adoration, n'avaient rien vu, rien senti. Et, se mettant debout par un
effort de volonté, allant et venant de son pas souple d'autrefois, elle
était charmante, elle dit que la cérémonie achèverait de la guérir, tant
elle serait heureuse. D'ailleurs, Monseigneur déciderait. Quand, le soir
même, l'évêque fut là, elle lui expliqua son désir, les yeux dans les
siens, sans le quitter du regard, la voix si douce, que, sous les mots,
il y avait l'ardente supplication de ce qu'elle ne disait pas.
Monseigneur savait, et il comprit. Il fixa le mariage à la mi-avril.
Alors, on vécut dans le tumulte, de grands préparatifs furent faits.
Hubert, malgré sa tutelle officieuse, avait dû demander son consentement
au directeur de l'Assistance publique qui représentait toujours le
conseil de famille, Angélique n'étant point majeure; et M. Grandsire, le
juge de paix, s'était chargé de ces détails, afin d'en éviter le côté
pénible à Félicien et à la jeune fille. Mais celle-ci ayant vu qu'on se
cachait, se fit monter un jour son livret d'élève, désirant le remettre
elle même à son fiancé. Elle était désormais en état d'humilité
parfaite, elle voulait qu'il sût bien la bassesse d'où il la tirait,
pour la hausser dans la gloire de son nom légendaire et de sa grande
fortune. C'étaient ses parchemins, à elle, cette pièce administrative,
cet écrou où il n'y avait qu'une date suivie d'un numéro. Elle le
feuilleta une fois encore, puis le lui donna sans confusion, joyeuse de
ce qu'elle n'était rien et de ce qu'il la faisait tout. Il en fut touché
profondément, il s'agenouilla, lui baisa les mains avec des larmes,
comme si ce fût elle qui lui eût fait l'unique cadeau, le royal cadeau
de son coeur. Les préparatifs, pendant deux semaines, occupèrent
Beaumont, bouleversèrent la ville haute et la ville basse.
Vingt ouvrières, disait-on, travaillaient nuit et jour au trousseau. La
robe de noce, à elle seule, en occupait trois; et il y aurait une
corbeille d'un million, un flot de dentelles, de velours, de satin et de
soie, un ruissellement de pierreries, des diamants de reine. Mais
surtout ce qui remuait le monde, c'étaient les aumônes considérables, la
mariée ayant voulu donner aux pauvres autant qu'on lui donnait, à elle,
un autre million qui venait de s'abattre sur la contrée, en une pluie
d'or.
Enfin, elle contentait son ancien besoin de charité, dans les
prodigalités du rêve, les mains ouvertes, laissant couler sur les
misérables un fleuve de richesse, un débordement de bien-être. De la
petite chambre blanche et nue, du vieux fauteuil où elle était clouée,
elle en riait de ravissement, lorsque l'abbé Cornille lui apportait les
listes de distribution. Encore, encore! on ne distribuait jamais assez.
Elle aurait désiré le père Mascart attablé devant des festins de prince,
les Chouteau vivant dans le luxe d'un palais, la mère Gabet guérie,
redevenue jeune, à force d'argent; et les Lemballeuse, la mère et les
trois filles, elle les aurait comblées de toilettes et de bijoux. La
grêle des pièces d'or redoublait sur la ville, ainsi que dans les contes
de fées, au-delà même des nécessités quotidiennes, pour la beauté et la
joie, la gloire de l'or, tombant à la rue et luisant au grand soleil de
la charité.
Enfin, la veille du beau jour, tout fut prêt. Félicien avait acquis,
derrière l'Évêché, rue Magloire, un ancien hôtel, qu'on achevait
d'installer somptueusement. C'étaient de grandes pièces, ornées
d'admirables tentures, emplies des meubles les plus précieux, un salon
en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d'une douceur de ciel matinal,
une chambre à coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle
blanche, rien que du blanc, léger, envolé, le frisson même de la
lumière. Mais Angélique, qu'une voiture devait venir prendre, avait
constamment refusé d'aller voir ces merveilles.
Elle en écoutait le récit avec un sourire enchanté, et elle ne donnait
aucun ordre, elle ne voulait point s'occuper de l'arrangement. Non, non,
cela se passait très loin, dans cet inconnu du monde qu'elle ignorait
encore. Puisque ceux qui l'aimaient lui préparaient ce bonheur, si
tendrement, elle désirait y entrer, ainsi qu'une princesse, venue des
pays chimériques, abordant au royaume réel, où elle régnerait. Et, de
même, elle se défendait de connaître la corbeille, qui, elle aussi,
était là-bas, le trousseau de linge fin, brodé à son chiffre de
marquise, les toilettes de gala chargées de broderies, les bijoux
anciens, tout un lourd trésor de cathédrale, et les joyaux modernes, des
prodiges de monture délicate, des brillants dont la pluie ne montrait
que leur eau pure. Il suffisait à la victoire de son rêve que cette
fortune l'attendît chez elle, rayonnante dans la réalité prochaine de la
vie. Seule, la robe de noce fut apportée, le matin du mariage.
Ce matin-là, éveillée avant les autres, dans son grand lit, Angélique
eut une minute de défaillance désespérée, en craignant de ne pouvoir se
tenir debout. Elle essayait, sentait plier ses jambes; et, démentant la
vaillante sérénité qu'elle montrait depuis des semaines, une angoisse
affreuse, la dernière, cria de tout son être. Puis, dès qu'elle vit
entrer Hubertine joyeuse, elle fut surprise de marcher, car ce n'étaient
plus ses forces à elle, une aide sûrement lui venait de l'invisible, des
mains amies la portaient. On l'habilla, elle ne pesait plus rien, elle
était si légère, que, plaisantant, sa mère s'en étonnait, lui disait de
ne pas bouger davantage, si elle ne voulait point s'envoler. Et, pendant
toute la toilette, la petite maison fraîche des Hubert, vivant au flanc
de la cathédrale, frissonna du souffle énorme de la géante, de ce qui
déjà y bourdonnait de la cérémonie, l'activité fiévreuse du clergé, les
volées des cloches surtout, un branle continu d'allégresse, dont
vibraient les vieilles pierres.
Sur la ville haute, depuis une heure, les clochers sonnaient, comme aux
grandes fêtes. Le soleil s'était levé radieux, une limpide matinée
d'avril, une ondée de rayons printaniers, vivante des appels sonores qui
avaient mis debout les habitants.
Beaumont entier était en liesse pour le mariage de la petite brodeuse,
que tous les coeurs épousaient. Ce beau soleil criblant les rues,
c'était comme la pluie d'or, les aumônes des contes de fées, qui
ruisselaient de ses mains frêles. Et, sous cette joie de la lumière, la
foule se portait en masse vers la cathédrale, emplissant les bas-côtés,
débordant sur la place du Cloître. Là, se dressait la grande façade,
ainsi qu'un bouquet de pierre, très fleuri, du gothique le plus orné,
au-dessus de la sévère assise romane. Dans les tours, les cloches
continuaient à sonner, et la façade semblait être la gloire même de ces
noces, l'envolée de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui
s'élançait et flambait, avec la dentelle ajourée, la floraison liliale
des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints
surmontées de dais, des pignons évidés en trèfles, garnis de crossettes
et de fleurons, des roses immenses, épanouissant le mystique rayonnement
de leurs meneaux.
À dix heures, les orgues grondèrent, Angélique et Félicien entraient,
marchant à petits pas vers le maître-autel, entre les rangs pressés de
la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les têtes. Lui,
très ému, passait fier et grave, dans sa beauté blonde de jeune dieu,
aminci encore par la sévérité de l'habit noir. Mais elle, surtout,
soulevait les coeurs, si adorable, si divine, d'un charme mystérieux de
vision. Sa robe était de moire blanche, simplement couverte de vieilles
malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines
dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile
d'ancien point d'Angleterre, fixé sur la tête par une triple couronne de
perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas
une fleur, pas un bijou, rien que ce flot léger, ce nuage frissonnant,
qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de
vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.
Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient Félicien et Angélique
devant l'autel; et, derrière eux, pendant que les orgues élargissaient
leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouillèrent sur les
prie-Dieu destinés à la famille. La veille, ils avaient eu une joie
immense, dont ils demeuraient éperdus, ne trouvant point assez d'actions
de grâces pour leur bonheur à eux, qui s'ajoutait à celui de leur fille.
Hubertine, étant allée au cimetière une fois encore, dans la pensée
triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille
aimée ne serait plus là, avait supplié sa mère longtemps; et, tout d'un
coup, un choc en elle l'avait redressée, frémissante, exaucée enfin. Du
fond de la terre, après trente ans, la morte obstinée pardonnait, leur
envoyait l'enfant du pardon, si ardemment désiré et attendu. Était-ce la
récompense de leur charité, de cette pauvre créature de misère
recueillie, un jour de neige, à la porte de la cathédrale, aujourd'hui
mariée à un prince, dans toute la pompe des grandes cérémonies? Ils en
restaient sur les deux genoux, sans prière, sans paroles formulées,
ravis de gratitude, tout leur être s'exhalant en un remerciement infini.
Et, de l'autre côté de la nef, sur son siège épiscopal, Monseigneur
était lui aussi de la famille, plein de la majesté du Dieu qu'il
représentait: il resplendissait dans la gloire de ses vêtements sacrés,
la face d'une hauteur sereine, dégagé des passions de ce monde; tandis
que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa tête,
soutenaient les armes éclatantes des Hautecoeur.
Alors, la solennité commença. Tout le clergé était présent, des prêtres
étaient venus des paroisses, pour honorer leur évêque. Dans ce flot
blanc des surplis, dont les grilles débordaient, luisaient les chapes
d'or des chantres et les robes rouges des enfants de choeur. L'éternelle
nuit des bas-côtés, sous l'écrasement des chapelles romanes, s'éclairait
ce matin-là du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, où
rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout,
flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que
les étoiles en un ciel d'été: au milieu, le maître-autel en était
incendié, l'ardent buisson symbolique brûlant du feu des âmes; et il y
en avait dans des flambeaux, dans des torchères, dans des lustres; et,
devant les époux, deux grands candélabres, à branches rondes, faisaient
comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le choeur
en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azalées
blanches, de camélias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de
l'abside, étincelaient des échappées d'or et d'argent, des pans entrevus
de velours et de soie, un éblouissement lointain de tabernacle, parmi
les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'élançait, les
quatre énormes piliers du transept montaient soutenir la voûte dans le
souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un
frisson à la pleine lumière des hautes fenêtres gothiques. Angélique
avait voulu être mariée par le bon abbé Camille, et lorsqu'elle le vit
s'avancer en surplis, avec l'étole blanche, suivi de deux clercs, elle
eut un sourire. C'était enfin la réalisation de son rêve, elle épousait
la fortune, la beauté, la puissance, au-delà de tout espoir. L'église
chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son
peuple de fidèles et de prêtres.
Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine,
comme élargi, dans son luxe sacré, d'une expansion de bonheur. Et
Angélique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de
cette joie, célébrant sa victoire.
En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautecoeur,
où dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emportées toutes
jeunes en pleine félicité d'amour.
À cette heure dernière, elle était parfaite, victorieuse de sa passion,
corrigée, renouvelée, n'ayant même plus l'orgueil du triomphe, résignée
à cette envolée de son être, dans l'hosanna de sa grande amie, la
cathédrale. Lorsqu'elle s'agenouilla, ce fut en servante très humble et
très soumise, entièrement lavé du péché d'origine; et elle était aussi
très gaie de son renoncement. L'abbé Cornille, après être descendu de
l'autel, fit l'exhortation, d'une voix amie. Il donna en exemple le
mariage que Jésus avait contracté avec l'Église, il parla de l'avenir,
des jours à vivre dans la foi, des enfants qu'il faudrait élever en
chrétiens; et là, de nouveau, en face de cet espoir, Angélique sourit;
tandis que Félicien, près d'elle, frémissait, à l'idée de tout ce
bonheur, qu'il croyait fixé maintenant. Puis, vinrent les demandes du
rituel, les réponses qui lient pour l'existence entière, le «oui»
décisif qu'elle prononça, émue, du fond de son coeur, qu'il dit plus
haut, avec une gravité tendre. L'irrévocable était fait, le prêtre avait
mis leurs mains droites l'une dans l'autre, en murmurant la formule: Ego
conjungo vos in matrimonium, in nomine Patri, et Filii, et Spiritus
Sancti. Mais il restait à bénir l'anneau, qui est le symbole de la
fidélité inviolable, de l'éternité du lien; et cela dura. Dans le bassin
d'argent, au-dessus de l'anneau d'or, le prêtre agitait l'aspersoir, en
forme de croix. Benedic, Domine, annulum hunc.... Ensuite, il le présenta
à l'époux, pour lui témoigner que L'Église scellait et cachetait son
coeur, où aucune autre femme ne devait plus entrer; et l'époux le mit au
doigt de l'épouse, afin de lui apprendre à son tour que, seul parmi les
hommes, il existait, pour elle désormais. C'était l'union étroite, sans
fin, le signe de dépendance porté par elle, qui lui rappellerait
constamment la foi jurée; c'était aussi la promesse d'une longue suite
d'années communes, comme si ce petit cercle d'or les attachait jusqu'à
la tombe. Et, tandis que le prêtre, après les oraisons finales, les
exhortait une fois encore, Angélique avait son clair sourire de
renoncement, elle qui savait.
Les orgues, alors, clamèrent d'allégresse, derrière l'abbé Cornille, qui
se retirait avec les clercs. Monseigneur, immobile en sa majesté,
abaissait sur le couple ses yeux d'aigle, très doux. À genoux toujours,
les Hubert levaient la tête, aveuglés de larmes heureuses. Et la phrase
énorme des orgues roula, se perdit en une grêle de petites notes aiguës,
pleuvant sous les voûtes, pareilles à un chant matinal d'alouette. Un
long frémissement, une rumeur attendrie avait agité la foule des
fidèles, entassée dans la nef et dans les bas-côtés. L'église, parée de
fleurs, étincelante de cierges, éclatait de la joie du sacrement. Puis,
ce furent encore deux heures de souveraine pompe, la messe chantée, avec
les encensements. Le célébrant avait paru, vêtu de la chasuble blanche,
accompagné du cérémoniaire, des deux thuriféraires tenant l'encensoir et
la navette, des deux acolytes portant les grands chandeliers d'or
allumés. Et la présence de Monseigneur compliquait le rite, les saluts,
les baisers. À chaque minute, des inclinations, des génuflexions,
faisaient battre les files des surplis. Dans les vieilles stalles
fleuries de sculptures, tout le chapitre se levait; et c'était, à
d'autres instants, comme une haleine du ciel qui prosternait d'un coup
le clergé, dont la foule emplissait l'abside. Le célébrant chantait à
l'autel. Il se, taisait, allait s'asseoir, pendant que le choeur, à son
tour, longuement, continuait, des phrases graves de chantre, des notes
fines d'enfant de choeur, légères, aériennes comme des flûtes
d'archange. Une voix très belle, très pure, s'éleva, une voix de jeune
fille délicieuse à entendre, la voix, disait-on, de mademoiselle Claire
de Voincourt, qui avait voulu chanter à ces noces du miracle. Les orgues
qui l'accompagnaient avaient un large soupir attendri, une sérénité
d'âme bonne et heureuse. Il se produisait de brusques silences, puis les
orgues éclataient de nouveau en roulements formidables, pendant que le
cérémoniaire ramenait les acolytes avec leurs chandeliers, conduisait
les thuriféraires au célébrant, qui bénissait l'encens des navettes. Et,
à tous moments, des volées d'encensoir montaient, avec le vif éclair et
le bruit argentin des chaînettes. Une nuée odorante bleuissait dans
l'air, on encensait l'évêque, le clergé, l'autel, l'Évangile, chaque
personne et chaque chose à son tour, jusqu'aux masses profondes du
peuple, de trois coups, à droite, à gauche, et en face.
Cependant, Angélique et Félicien, à genoux, écoutaient dévotement la
messe, qui est la consommation mystérieuse du mariage de Jésus et de
l'Église on leur avait mis en la main, à chacun, une chandelle ardente,
symbole de la virginité conservée depuis le baptême. Après l'oraison
dominicale, ils étaient restés sous le voile, signe de soumission, de
pudeur et de modestie, pendant que le prêtre, debout du côté de
l'Épître, lisait les prières prescrites. Ils tenaient toujours les
chandelles ardentes, qui sont aussi un avertissement de songer à la
mort, même dans la joie des justes noces. Et c'était fini, l'offrande
était faite, le célébrant s'en allait, accompagné du cérémoniaire, des
thuriféraires et des acolytes, après avoir prié Dieu de bénir les époux,
afin qu'ils voient croître et multiplier leurs enfants, jusqu'à la
troisième et la quatrième génération.
À ce moment, la cathédrale entière exulta. Les orgues entamèrent la
marche triomphale, dans un tel éclat de foudre, que le vieil édifice en
tremblait. Frémissante, la foule était debout, se haussait pour voir;
des femmes montaient sur les chaises, il y avait des rangs pressés de
têtes, jusqu'au fond des chapelles noires des collatéraux; et tout ce
peuple souriait, le coeur battant. Les milliers de cierges, en cet adieu
final, semblaient brûler plus haut, allongeant leurs flammes, des
langues de feu dont vacillaient les voûtes. Un dernier hosanna du clergé
montait, dans les fleurs et les verdures, au milieu du luxe des
ornements et des vases sacrés. Mais, tout d'un coup, la grand porte,
sous les orgues, ouverte à deux battants, troua le mur sombre d'une
nappe de plein jour. C'était la claire matinée d'avril, le vivant soleil
du printemps, la place du Cloître avec ses gaies maisons blanches; et là
une autre foule attendait les époux, plus nombreuse encore, d'une
sympathie plus impatiente, agitée déjà de gestes et d'acclamations. Les
cierges avaient pâli, les orgues couvraient de leur tonnerre les bruits
de la rue.
Et, d'une marche lente, entre la double haie des fidèles, Angélique et
Félicien se dirigèrent vers la porte. Après le triomphe, elle sortait
du rêve, elle marchait là-bas, pour entrer dans la réalité. Ce porche de
lumière crue ouvrait sur le monde qu'elle ignorait; et elle ralentissait
le pas, elle regardait les maisons actives, la foule tumultueuse, tout
ce qui la réclamait et la saluait. Sa faiblesse était si grande, que son
mari devait presque la porter. Pourtant, elle souriait toujours, elle
songeait à cet hôtel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine,
où l'attendait la chambre des noces, toute de soie blanche. Une
suffocation l'arrêta, puis elle eut la force de faire quelques pas
encore. Son regard avait rencontré l'anneau passé à son doigt, elle
souriait de ce lien éternel. Alors, au seuil de la grand-porte, en haut
des marches qui descendaient sur la place, elle chancela. N'était-elle
pas allée jusqu'au bout du bonheur? N'était-ce pas là que la joie d'être
finissait? Elle se haussa d'un dernier effort, elle mit sa bouche sur la
bouche de Félicien. Et, dans ce baiser, elle mourut.
Mais la mort était sans tristesse. Monseigneur, de son geste habituel de
bénédiction pastorale, aidait cette âme à se délivrer, calmé lui-même,
retourné au néant divin. Les Hubert, pardonnés, rentrant dans
l'existence, avaient la sensation extasiée qu'un songe finissait. Toute
la cathédrale, toute la ville étaient en fête. Les orgues grondaient
plus haut, les cloches sonnaient à la volée, la foule acclamait le
couple d'amour, au seuil de l'église mystique, sous la gloire du soleil
printanier. Et c'était un envolement triomphal, Angélique heureuse,
pure, élancée, emportée dans la réalisation de son rêve, ravie des
noires chapelles romanes aux flamboyantes voûtes gothiques, parmi les
restes d'or et de peinture, en plein paradis des légendes.
Félicien ne tenait plus qu'un rien très doux et très tendre, cette robe
de mariée, toute de dentelles et de perles, la poignée de plumes
légères, tièdes encore, d'un oiseau. Depuis longtemps, il sentait bien
qu'il possédait une ombre. La vision, venue de l'invisible, retournait à
l'invisible. Ce n'était qu'une apparence, qui s'effaçait, après avoir
créé une illusion. Tout n'est que rêve. Et, au sommet du bonheur,
Angélique avait disparu, dans le petit souffle d'un baiser.