XIV

Le mariage fut fixé aux premiers jours de mars. Mais Angélique restait

très faible, malgré la joie qui rayonnait de toute sa personne. Elle

avait d'abord voulu redescendre à l'atelier, dés la première semaine de

sa convalescence, s'entêtant à finir le panneau de broderie en

bas-relief, pour le siège de Monseigneur: c'était la dernière

tâche d'ouvrière, disait-elle gaiement, on ne lâchait pas

une commande au beau milieu. Puis, épuisée par cet effort,

elle avait dû de nouveau garder la chambre. Elle y vivait souriante,

sans retrouver la santé pleine d'autrefois, toujours blanche et

immatérielle comme sous les saintes huiles, allant et venant d'un petit

pas de vision, se reposant, songeuse, pendant des heures, d'avoir fait

quelque longue course, de sa table à sa fenêtre. Et l'on recula le

mariage, on décida qu'on attendrait son complet rétablissement, qui ne

pouvait tarder, avec des soins.

Chaque après-midi, Félicien montait la voir, Hubert et Hubertine

étaient-là, on passait ensemble d'adorables heures, on refaisait les

mêmes projets, continuellement. Assise, elle se montrait d'une vivacité

rieuse, la première à parler des jours si remplis de leur prochaine

existence, les voyages, Hautecoeur à restaurer, toutes les félicités à

connaître. On l'aurait dit bien sauvée alors, reprenant des forces, dans

le printemps hâtif qui entrait, chaque jour plus tiède, par la fenêtre

ouverte. Et elle ne retombait aux gravités de ses songeries que

lorsqu'elle était seule, ne craignant pas d'être vue. La nuit, des voix

l'avaient effleurée; puis, c'était un appel de la terre, à son entour;

en elle aussi, la clarté se faisait, elle comprenait que le miracle

continuait uniquement pour la réalisation de son rêve. N'était-elle pas

morte déjà, n'existant plus parmi les apparences que grâce à un répit

des choses? Cela, aux heures de solitude, la berçait avec une douceur

infinie, sans regret à l'idée d'être emportée dans sa joie, certaine

toujours d'aller jusqu'au bout du bonheur. Le mal attendrait. Sa grande

allégresse en devenait simplement sérieuse, elle s'abandonnait, inerte,

ne sentait plus son corps, volait aux pures délices; et il fallait

qu'elle entendît les Hubert rouvrir la porte, ou que Félicien entrât la

voir, pour qu'elle se redressât, feignant la santé revenue, causant avec

des rires de leurs années de ménage, très loin, dans l'avenir.

Vers la fin de mars, Angélique sembla s'égayer encore. Deux fois, toute

seule, elle avait eu des évanouissements. Un matin, elle venait de

tomber au pied du lit, comme Hubert lui montait justement une tasse de

lait; et, pour le tromper, elle plaisanta par terre, raconta qu'elle

cherchait une aiguille perdue.

Puis, le lendemain, elle se fit très joyeuse, elle parla de brusquer le

mariage, de le mettre à la mi-avril. Tous se récrièrent: elle

était encore si faible, pourquoi ne pas attendre? rien ne pressait.

Mais elle s'enfiévra, elle voulait tout de suite, tout de suite.

Hubertine, surprise, eut un soupçon devant cette hâte, la regarda un

instant, pâlissante au petit souffle froid qui l'effleurait. Déjà, la

chère malade se calmait, dans son tendre besoin de faire illusion aux

autres, elle qui se savait condamnée. Hubert et Félicien, en continuelle

adoration, n'avaient rien vu, rien senti. Et, se mettant debout par un

effort de volonté, allant et venant de son pas souple d'autrefois, elle

était charmante, elle dit que la cérémonie achèverait de la guérir, tant

elle serait heureuse. D'ailleurs, Monseigneur déciderait. Quand, le soir

même, l'évêque fut là, elle lui expliqua son désir, les yeux dans les

siens, sans le quitter du regard, la voix si douce, que, sous les mots,

il y avait l'ardente supplication de ce qu'elle ne disait pas.

Monseigneur savait, et il comprit. Il fixa le mariage à la mi-avril.

Alors, on vécut dans le tumulte, de grands préparatifs furent faits.

Hubert, malgré sa tutelle officieuse, avait dû demander son consentement

au directeur de l'Assistance publique qui représentait toujours le

conseil de famille, Angélique n'étant point majeure; et M. Grandsire, le

juge de paix, s'était chargé de ces détails, afin d'en éviter le côté

pénible à Félicien et à la jeune fille. Mais celle-ci ayant vu qu'on se

cachait, se fit monter un jour son livret d'élève, désirant le remettre

elle même à son fiancé. Elle était désormais en état d'humilité

parfaite, elle voulait qu'il sût bien la bassesse d'où il la tirait,

pour la hausser dans la gloire de son nom légendaire et de sa grande

fortune. C'étaient ses parchemins, à elle, cette pièce administrative,

cet écrou où il n'y avait qu'une date suivie d'un numéro. Elle le

feuilleta une fois encore, puis le lui donna sans confusion, joyeuse de

ce qu'elle n'était rien et de ce qu'il la faisait tout. Il en fut touché

profondément, il s'agenouilla, lui baisa les mains avec des larmes,

comme si ce fût elle qui lui eût fait l'unique cadeau, le royal cadeau

de son coeur. Les préparatifs, pendant deux semaines, occupèrent

Beaumont, bouleversèrent la ville haute et la ville basse.

Vingt ouvrières, disait-on, travaillaient nuit et jour au trousseau. La

robe de noce, à elle seule, en occupait trois; et il y aurait une

corbeille d'un million, un flot de dentelles, de velours, de satin et de

soie, un ruissellement de pierreries, des diamants de reine. Mais

surtout ce qui remuait le monde, c'étaient les aumônes considérables, la

mariée ayant voulu donner aux pauvres autant qu'on lui donnait, à elle,

un autre million qui venait de s'abattre sur la contrée, en une pluie

d'or.

Enfin, elle contentait son ancien besoin de charité, dans les

prodigalités du rêve, les mains ouvertes, laissant couler sur les

misérables un fleuve de richesse, un débordement de bien-être. De la

petite chambre blanche et nue, du vieux fauteuil où elle était clouée,

elle en riait de ravissement, lorsque l'abbé Cornille lui apportait les

listes de distribution. Encore, encore! on ne distribuait jamais assez.

Elle aurait désiré le père Mascart attablé devant des festins de prince,

les Chouteau vivant dans le luxe d'un palais, la mère Gabet guérie,

redevenue jeune, à force d'argent; et les Lemballeuse, la mère et les

trois filles, elle les aurait comblées de toilettes et de bijoux. La

grêle des pièces d'or redoublait sur la ville, ainsi que dans les contes

de fées, au-delà même des nécessités quotidiennes, pour la beauté et la

joie, la gloire de l'or, tombant à la rue et luisant au grand soleil de

la charité.

Enfin, la veille du beau jour, tout fut prêt. Félicien avait acquis,

derrière l'Évêché, rue Magloire, un ancien hôtel, qu'on achevait

d'installer somptueusement. C'étaient de grandes pièces, ornées

d'admirables tentures, emplies des meubles les plus précieux, un salon

en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d'une douceur de ciel matinal,

une chambre à coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle

blanche, rien que du blanc, léger, envolé, le frisson même de la

lumière. Mais Angélique, qu'une voiture devait venir prendre, avait

constamment refusé d'aller voir ces merveilles.

Elle en écoutait le récit avec un sourire enchanté, et elle ne donnait

aucun ordre, elle ne voulait point s'occuper de l'arrangement. Non, non,

cela se passait très loin, dans cet inconnu du monde qu'elle ignorait

encore. Puisque ceux qui l'aimaient lui préparaient ce bonheur, si

tendrement, elle désirait y entrer, ainsi qu'une princesse, venue des

pays chimériques, abordant au royaume réel, où elle régnerait. Et, de

même, elle se défendait de connaître la corbeille, qui, elle aussi,

était là-bas, le trousseau de linge fin, brodé à son chiffre de

marquise, les toilettes de gala chargées de broderies, les bijoux

anciens, tout un lourd trésor de cathédrale, et les joyaux modernes, des

prodiges de monture délicate, des brillants dont la pluie ne montrait

que leur eau pure. Il suffisait à la victoire de son rêve que cette

fortune l'attendît chez elle, rayonnante dans la réalité prochaine de la

vie. Seule, la robe de noce fut apportée, le matin du mariage.

Ce matin-là, éveillée avant les autres, dans son grand lit, Angélique

eut une minute de défaillance désespérée, en craignant de ne pouvoir se

tenir debout. Elle essayait, sentait plier ses jambes; et, démentant la

vaillante sérénité qu'elle montrait depuis des semaines, une angoisse

affreuse, la dernière, cria de tout son être. Puis, dès qu'elle vit

entrer Hubertine joyeuse, elle fut surprise de marcher, car ce n'étaient

plus ses forces à elle, une aide sûrement lui venait de l'invisible, des

mains amies la portaient. On l'habilla, elle ne pesait plus rien, elle

était si légère, que, plaisantant, sa mère s'en étonnait, lui disait de

ne pas bouger davantage, si elle ne voulait point s'envoler. Et, pendant

toute la toilette, la petite maison fraîche des Hubert, vivant au flanc

de la cathédrale, frissonna du souffle énorme de la géante, de ce qui

déjà y bourdonnait de la cérémonie, l'activité fiévreuse du clergé, les

volées des cloches surtout, un branle continu d'allégresse, dont

vibraient les vieilles pierres.

Sur la ville haute, depuis une heure, les clochers sonnaient, comme aux

grandes fêtes. Le soleil s'était levé radieux, une limpide matinée

d'avril, une ondée de rayons printaniers, vivante des appels sonores qui

avaient mis debout les habitants.

Beaumont entier était en liesse pour le mariage de la petite brodeuse,

que tous les coeurs épousaient. Ce beau soleil criblant les rues,

c'était comme la pluie d'or, les aumônes des contes de fées, qui

ruisselaient de ses mains frêles. Et, sous cette joie de la lumière, la

foule se portait en masse vers la cathédrale, emplissant les bas-côtés,

débordant sur la place du Cloître. Là, se dressait la grande façade,

ainsi qu'un bouquet de pierre, très fleuri, du gothique le plus orné,

au-dessus de la sévère assise romane. Dans les tours, les cloches

continuaient à sonner, et la façade semblait être la gloire même de ces

noces, l'envolée de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui

s'élançait et flambait, avec la dentelle ajourée, la floraison liliale

des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints

surmontées de dais, des pignons évidés en trèfles, garnis de crossettes

et de fleurons, des roses immenses, épanouissant le mystique rayonnement

de leurs meneaux.

À dix heures, les orgues grondèrent, Angélique et Félicien entraient,

marchant à petits pas vers le maître-autel, entre les rangs pressés de

la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les têtes. Lui,

très ému, passait fier et grave, dans sa beauté blonde de jeune dieu,

aminci encore par la sévérité de l'habit noir. Mais elle, surtout,

soulevait les coeurs, si adorable, si divine, d'un charme mystérieux de

vision. Sa robe était de moire blanche, simplement couverte de vieilles

malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines

dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile

d'ancien point d'Angleterre, fixé sur la tête par une triple couronne de

perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas

une fleur, pas un bijou, rien que ce flot léger, ce nuage frissonnant,

qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de

vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.

Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient Félicien et Angélique

devant l'autel; et, derrière eux, pendant que les orgues élargissaient

leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouillèrent sur les

prie-Dieu destinés à la famille. La veille, ils avaient eu une joie

immense, dont ils demeuraient éperdus, ne trouvant point assez d'actions

de grâces pour leur bonheur à eux, qui s'ajoutait à celui de leur fille.

Hubertine, étant allée au cimetière une fois encore, dans la pensée

triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille

aimée ne serait plus là, avait supplié sa mère longtemps; et, tout d'un

coup, un choc en elle l'avait redressée, frémissante, exaucée enfin. Du

fond de la terre, après trente ans, la morte obstinée pardonnait, leur

envoyait l'enfant du pardon, si ardemment désiré et attendu. Était-ce la

récompense de leur charité, de cette pauvre créature de misère

recueillie, un jour de neige, à la porte de la cathédrale, aujourd'hui

mariée à un prince, dans toute la pompe des grandes cérémonies? Ils en

restaient sur les deux genoux, sans prière, sans paroles formulées,

ravis de gratitude, tout leur être s'exhalant en un remerciement infini.

Et, de l'autre côté de la nef, sur son siège épiscopal, Monseigneur

était lui aussi de la famille, plein de la majesté du Dieu qu'il

représentait: il resplendissait dans la gloire de ses vêtements sacrés,

la face d'une hauteur sereine, dégagé des passions de ce monde; tandis

que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa tête,

soutenaient les armes éclatantes des Hautecoeur.

Alors, la solennité commença. Tout le clergé était présent, des prêtres

étaient venus des paroisses, pour honorer leur évêque. Dans ce flot

blanc des surplis, dont les grilles débordaient, luisaient les chapes

d'or des chantres et les robes rouges des enfants de choeur. L'éternelle

nuit des bas-côtés, sous l'écrasement des chapelles romanes, s'éclairait

ce matin-là du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, où

rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout,

flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que

les étoiles en un ciel d'été: au milieu, le maître-autel en était

incendié, l'ardent buisson symbolique brûlant du feu des âmes; et il y

en avait dans des flambeaux, dans des torchères, dans des lustres; et,

devant les époux, deux grands candélabres, à branches rondes, faisaient

comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le choeur

en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azalées

blanches, de camélias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de

l'abside, étincelaient des échappées d'or et d'argent, des pans entrevus

de velours et de soie, un éblouissement lointain de tabernacle, parmi

les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'élançait, les

quatre énormes piliers du transept montaient soutenir la voûte dans le

souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un

frisson à la pleine lumière des hautes fenêtres gothiques. Angélique

avait voulu être mariée par le bon abbé Camille, et lorsqu'elle le vit

s'avancer en surplis, avec l'étole blanche, suivi de deux clercs, elle

eut un sourire. C'était enfin la réalisation de son rêve, elle épousait

la fortune, la beauté, la puissance, au-delà de tout espoir. L'église

chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son

peuple de fidèles et de prêtres.

Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine,

comme élargi, dans son luxe sacré, d'une expansion de bonheur. Et

Angélique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de

cette joie, célébrant sa victoire.

En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautecoeur,

où dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emportées toutes

jeunes en pleine félicité d'amour.

À cette heure dernière, elle était parfaite, victorieuse de sa passion,

corrigée, renouvelée, n'ayant même plus l'orgueil du triomphe, résignée

à cette envolée de son être, dans l'hosanna de sa grande amie, la

cathédrale. Lorsqu'elle s'agenouilla, ce fut en servante très humble et

très soumise, entièrement lavé du péché d'origine; et elle était aussi

très gaie de son renoncement. L'abbé Cornille, après être descendu de

l'autel, fit l'exhortation, d'une voix amie. Il donna en exemple le

mariage que Jésus avait contracté avec l'Église, il parla de l'avenir,

des jours à vivre dans la foi, des enfants qu'il faudrait élever en

chrétiens; et là, de nouveau, en face de cet espoir, Angélique sourit;

tandis que Félicien, près d'elle, frémissait, à l'idée de tout ce

bonheur, qu'il croyait fixé maintenant. Puis, vinrent les demandes du

rituel, les réponses qui lient pour l'existence entière, le «oui»

décisif qu'elle prononça, émue, du fond de son coeur, qu'il dit plus

haut, avec une gravité tendre. L'irrévocable était fait, le prêtre avait

mis leurs mains droites l'une dans l'autre, en murmurant la formule: Ego

conjungo vos in matrimonium, in nomine Patri, et Filii, et Spiritus

Sancti. Mais il restait à bénir l'anneau, qui est le symbole de la

fidélité inviolable, de l'éternité du lien; et cela dura. Dans le bassin

d'argent, au-dessus de l'anneau d'or, le prêtre agitait l'aspersoir, en

forme de croix. Benedic, Domine, annulum hunc.... Ensuite, il le présenta

à l'époux, pour lui témoigner que L'Église scellait et cachetait son

coeur, où aucune autre femme ne devait plus entrer; et l'époux le mit au

doigt de l'épouse, afin de lui apprendre à son tour que, seul parmi les

hommes, il existait, pour elle désormais. C'était l'union étroite, sans

fin, le signe de dépendance porté par elle, qui lui rappellerait

constamment la foi jurée; c'était aussi la promesse d'une longue suite

d'années communes, comme si ce petit cercle d'or les attachait jusqu'à

la tombe. Et, tandis que le prêtre, après les oraisons finales, les

exhortait une fois encore, Angélique avait son clair sourire de

renoncement, elle qui savait.

Les orgues, alors, clamèrent d'allégresse, derrière l'abbé Cornille, qui

se retirait avec les clercs. Monseigneur, immobile en sa majesté,

abaissait sur le couple ses yeux d'aigle, très doux. À genoux toujours,

les Hubert levaient la tête, aveuglés de larmes heureuses. Et la phrase

énorme des orgues roula, se perdit en une grêle de petites notes aiguës,

pleuvant sous les voûtes, pareilles à un chant matinal d'alouette. Un

long frémissement, une rumeur attendrie avait agité la foule des

fidèles, entassée dans la nef et dans les bas-côtés. L'église, parée de

fleurs, étincelante de cierges, éclatait de la joie du sacrement. Puis,

ce furent encore deux heures de souveraine pompe, la messe chantée, avec

les encensements. Le célébrant avait paru, vêtu de la chasuble blanche,

accompagné du cérémoniaire, des deux thuriféraires tenant l'encensoir et

la navette, des deux acolytes portant les grands chandeliers d'or

allumés. Et la présence de Monseigneur compliquait le rite, les saluts,

les baisers. À chaque minute, des inclinations, des génuflexions,

faisaient battre les files des surplis. Dans les vieilles stalles

fleuries de sculptures, tout le chapitre se levait; et c'était, à

d'autres instants, comme une haleine du ciel qui prosternait d'un coup

le clergé, dont la foule emplissait l'abside. Le célébrant chantait à

l'autel. Il se, taisait, allait s'asseoir, pendant que le choeur, à son

tour, longuement, continuait, des phrases graves de chantre, des notes

fines d'enfant de choeur, légères, aériennes comme des flûtes

d'archange. Une voix très belle, très pure, s'éleva, une voix de jeune

fille délicieuse à entendre, la voix, disait-on, de mademoiselle Claire

de Voincourt, qui avait voulu chanter à ces noces du miracle. Les orgues

qui l'accompagnaient avaient un large soupir attendri, une sérénité

d'âme bonne et heureuse. Il se produisait de brusques silences, puis les

orgues éclataient de nouveau en roulements formidables, pendant que le

cérémoniaire ramenait les acolytes avec leurs chandeliers, conduisait

les thuriféraires au célébrant, qui bénissait l'encens des navettes. Et,

à tous moments, des volées d'encensoir montaient, avec le vif éclair et

le bruit argentin des chaînettes. Une nuée odorante bleuissait dans

l'air, on encensait l'évêque, le clergé, l'autel, l'Évangile, chaque

personne et chaque chose à son tour, jusqu'aux masses profondes du

peuple, de trois coups, à droite, à gauche, et en face.

Cependant, Angélique et Félicien, à genoux, écoutaient dévotement la

messe, qui est la consommation mystérieuse du mariage de Jésus et de

l'Église on leur avait mis en la main, à chacun, une chandelle ardente,

symbole de la virginité conservée depuis le baptême. Après l'oraison

dominicale, ils étaient restés sous le voile, signe de soumission, de

pudeur et de modestie, pendant que le prêtre, debout du côté de

l'Épître, lisait les prières prescrites. Ils tenaient toujours les

chandelles ardentes, qui sont aussi un avertissement de songer à la

mort, même dans la joie des justes noces. Et c'était fini, l'offrande

était faite, le célébrant s'en allait, accompagné du cérémoniaire, des

thuriféraires et des acolytes, après avoir prié Dieu de bénir les époux,

afin qu'ils voient croître et multiplier leurs enfants, jusqu'à la

troisième et la quatrième génération.

À ce moment, la cathédrale entière exulta. Les orgues entamèrent la

marche triomphale, dans un tel éclat de foudre, que le vieil édifice en

tremblait. Frémissante, la foule était debout, se haussait pour voir;

des femmes montaient sur les chaises, il y avait des rangs pressés de

têtes, jusqu'au fond des chapelles noires des collatéraux; et tout ce

peuple souriait, le coeur battant. Les milliers de cierges, en cet adieu

final, semblaient brûler plus haut, allongeant leurs flammes, des

langues de feu dont vacillaient les voûtes. Un dernier hosanna du clergé

montait, dans les fleurs et les verdures, au milieu du luxe des

ornements et des vases sacrés. Mais, tout d'un coup, la grand porte,

sous les orgues, ouverte à deux battants, troua le mur sombre d'une

nappe de plein jour. C'était la claire matinée d'avril, le vivant soleil

du printemps, la place du Cloître avec ses gaies maisons blanches; et là

une autre foule attendait les époux, plus nombreuse encore, d'une

sympathie plus impatiente, agitée déjà de gestes et d'acclamations. Les

cierges avaient pâli, les orgues couvraient de leur tonnerre les bruits

de la rue.

Et, d'une marche lente, entre la double haie des fidèles, Angélique et

Félicien se dirigèrent vers la porte. Après le triomphe, elle sortait

du rêve, elle marchait là-bas, pour entrer dans la réalité. Ce porche de

lumière crue ouvrait sur le monde qu'elle ignorait; et elle ralentissait

le pas, elle regardait les maisons actives, la foule tumultueuse, tout

ce qui la réclamait et la saluait. Sa faiblesse était si grande, que son

mari devait presque la porter. Pourtant, elle souriait toujours, elle

songeait à cet hôtel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine,

où l'attendait la chambre des noces, toute de soie blanche. Une

suffocation l'arrêta, puis elle eut la force de faire quelques pas

encore. Son regard avait rencontré l'anneau passé à son doigt, elle

souriait de ce lien éternel. Alors, au seuil de la grand-porte, en haut

des marches qui descendaient sur la place, elle chancela. N'était-elle

pas allée jusqu'au bout du bonheur? N'était-ce pas là que la joie d'être

finissait? Elle se haussa d'un dernier effort, elle mit sa bouche sur la

bouche de Félicien. Et, dans ce baiser, elle mourut.

Mais la mort était sans tristesse. Monseigneur, de son geste habituel de

bénédiction pastorale, aidait cette âme à se délivrer, calmé lui-même,

retourné au néant divin. Les Hubert, pardonnés, rentrant dans

l'existence, avaient la sensation extasiée qu'un songe finissait. Toute

la cathédrale, toute la ville étaient en fête. Les orgues grondaient

plus haut, les cloches sonnaient à la volée, la foule acclamait le

couple d'amour, au seuil de l'église mystique, sous la gloire du soleil

printanier. Et c'était un envolement triomphal, Angélique heureuse,

pure, élancée, emportée dans la réalisation de son rêve, ravie des

noires chapelles romanes aux flamboyantes voûtes gothiques, parmi les

restes d'or et de peinture, en plein paradis des légendes.

Félicien ne tenait plus qu'un rien très doux et très tendre, cette robe

de mariée, toute de dentelles et de perles, la poignée de plumes

légères, tièdes encore, d'un oiseau. Depuis longtemps, il sentait bien

qu'il possédait une ombre. La vision, venue de l'invisible, retournait à

l'invisible. Ce n'était qu'une apparence, qui s'effaçait, après avoir

créé une illusion. Tout n'est que rêve. Et, au sommet du bonheur,

Angélique avait disparu, dans le petit souffle d'un baiser.

Le Rêve · 第 14 / 14 题