Le soir même, en rentrant de l'église, Angélique pensait: «Je le verrai
tout à l'heure: il sera dans le Clos-Marie, et je descendrai le
retrouver.» Leurs yeux s'étaient donné ce rendez-vous. On ne dîna qu'à
huit heures, dans la cuisine, selon l'habitude. Hubert parlait seul,
excité par cette journée de fête.
Sérieuse, Hubertine répondait à peine, ne quittant pas du regard la
jeune fille, qui mangeait d'un gros appétit, mais inconsciente, sans
paraître savoir qu'elle portait la fourchette à sa bouche, toute à son
rêve. Et Hubertine lisait clairement en elle, voyait se former et se
suivre une à une les pensées, sous ce front candide, comme sous le
cristal d'une eau pure.
À neuf heures, un coup de sonnette les étonna. C'était l'abbé Cornille.
Malgré sa fatigue, il venait leur dire que Monseigneur avait beaucoup
admiré les trois anciens panneaux de broderie.
--Oui, il en a parlé devant moi. Je savais que vous seriez heureux de
l'apprendre.
Angélique, qui, au nom de Monseigneur, s'était intéressée, retomba dans
sa songerie, dès que l'on causa de la procession.
Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit debout.
--Où vas-tu donc? interrogea Hubertine.
Cette question la surprit, comme si elle-même ne se fût pas demandé
pourquoi elle se levait.
--Mère, je monte, je suis très lasse.
Et, derrière cette excuse, Hubertine devinait la vraie raison, le besoin
d'être seule, avec son bonheur.
--Viens m'embrasser.
Lorsqu'elle la tint serrée contre elle, dans ses bras, elle la sentit
frémir. Son baiser de chaque soir se déroba presque.
Alors, très grave, elle la regarda en face, elle lut dans ses yeux le
rendez-vous accepté, la fièvre de s'y rendre.
--Sois sage, dors bien.
Mais déjà Angélique, après un rapide bonsoir à Hubert et à l'abbé
Cornille, montait dans sa chambre, éperdue, tellement elle avait senti
son secret au bord de ses lèvres. Si sa mère l'avait gardée une seconde
encore contre son coeur, elle aurait parlé.
Quand elle se fut enfermée à double tour, la lumière la blessa, elle
souffla sa bougie. La lune se levait de plus en plus tard, la nuit était
très sombre. Et, sans se déshabiller, assise devant la fenêtre ouverte
sur les ténèbres, elle attendit pendant des heures. Les minutes
s'écoulaient remplies, la même idée suffisait à l'occuper: elle
descendrait le rejoindre, quand minuit sonnerait. Cela se ferait très
naturellement, elle se voyait agir, pas à pas, geste à geste, avec cette
aisance qu'on a dans les songes. Presque tout de suite, elle avait
entendu partir l'abbé Cornille. Ensuite, les Hubert étaient montés à
leur tour. Deux fois, il lui sembla que leur chambre se rouvrait, que
des pieds furtifs s'avançaient jusqu'à l'escalier, comme si quelqu'un
fût venu écouter là, un instant. Puis, la maison parut s'anéantir dans
un sommeil profond. Lorsque l'heure eut sonné, Angélique se leva.
--Allons, il m'attend.
Et elle ouvrit sa porte, qu'elle ne referma même pas. Dans l'escalier,
en passant devant la chambre des Hubert, elle prêta l'oreille; mais elle
n'entendit rien, rien que le frisson du silence. D'ailleurs, elle était
très à l'aise, sans effarement ni hâte, n'ayant point conscience d'être
en faute. Une force la menait, cela lui semblait tellement simple, que
l'idée d'un danger l'aurait fait sourire. En bas, elle sortit dans le
jardin, par la cuisine, et elle oublia encore de refermer le volet.
Puis, de son allure rapide, elle gagna la petite porte qui donnait sur
le Clos-Marie, la laissa également toute grande derrière elle. Dans le
clos, malgré l'ombre épaisse, elle n'eut pas une hésitation, marcha
droit à la planche, traversa la Chevrotte, se dirigea à tâtons comme
dans un lieu familier, où chaque arbre lui était connu.
Et, tournant à droite, sous un saule, elle n'eut qu'à étendre les mains
pour rencontrer les mains de celui qu'elle savait être là, à l'attendre.
Un instant, muette, Angélique serra dans les siennes les mains de
Félicien. Ils ne pouvaient se voir, le ciel s'était couvert d'une nuée
de chaleur, que la lune à son lever, amincie, n'éclairait pas encore. Et
elle parla dans les ténèbres, tout son coeur se soulagea de sa grande
joie.
--Ah! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie!... Elle
riait de le connaître enfin, elle le remerciait d'être jeune, beau,
riche, plus encore qu'elle ne l'espérait. C'était une gaieté sonnante,
le cri d'émerveillement et de gratitude devant ce cadeau d'amour que lui
faisait son rêve.
--Vous êtes le roi, vous êtes mon maître, et me voici à vous, je n'ai
que le regret d'être si peu.... Mais j'ai l'orgueil de vous appartenir,
cela suffit que vous m'aimiez, pour que je sois reine à mon tour....
J'avais beau savoir et vous attendre, mon coeur s'est élargi, depuis que
vous y êtes devenu si grand.... Ah! mon cher seigneur, que je vous
remercie et que je vous aime!
Alors, doucement, il lui passa son bras à la taille, il l'emmena, en
disant:
--Venez chez moi.
Il lui fit gagner le fond du Clos-Marie, au travers des herbes folles;
et elle s'expliqua comment il passait chaque soir par la vieille grille
de l'Évêché, condamnée autrefois. Il avait laissé cette grille ouverte,
il l'introduisit à son bras dans le grand jardin de Monseigneur. Au
ciel, la lune peu à peu montante, cachée derrière le voile de vapeurs
chaudes, les blanchissait d'une transparence laiteuse. Toute la voûte,
sans une étoile, en était emplie d'une poussière de clarté, qui pleuvait
muette dans la sérénité de la nuit. Lentement, ils remontèrent la
Chevrotte, dont le cours traversait le parc; mais ce n'était plus le
ruisseau rapide, précipité sur une pente caillouteuse; c'était une eau
calme, une eau alanguie, errant parmi des touffes d'arbres. Et, sous la
nuée lumineuse, entre ces arbres baignés et flottants, la rivière
élyséenne semblait se dérouler dans un rêve.
Angélique avait repris, joyeusement:
--Je suis fière et si heureuse d'être ainsi, à votre bras!
Félicien, ravi de tant de simplicité et de charme, l'écoutait s'exprimer
sans gêne, ne rien cacher, dire tout haut ce qu'elle pensait, dans la
naïveté de son coeur.
--Ah! chère âme, c'est moi qui dois vous être reconnaissant de ce que
vous voulez bien m'aimer un peu, si gentiment....
Dites-moi encore comment vous m'aimez, dites-moi ce qui s'est passé en
vous, lorsque vous avez su enfin qui j'étais.
Mais, d'un joli geste d'impatience, elle l'interrompit:
--Non, non, parlons de vous, rien que de vous. Est-ce que je compte,
moi? est-ce que ça importe, ce que je suis, ce que je pense?... C'est
vous seul qui existez maintenant.
Et, se serrant contre lui, ralentissant le pas, le long de la rivière
enchantée, elle l'interrogeait sans fin, elle voulait tout connaître,
son enfance, sa jeunesse, les vingt années qu'il avait vécues loin de
son père.
--Je sais que votre mère est morte à votre naissance, et que vous avez
grandi chez un oncle, un vieil abbé... Je sais que Monseigneur refusait
de vous revoir.
Il parla très bas, d'une voix lointaine, qui semblait monter du passé.
--Oui, mon père avait adoré ma mère, j'étais coupable d'être venu et de
l'avoir tuée.... Mon oncle m'élevait dans l'ignorance de ma famille,
durement, comme si j'avais été un enfant pauvre, confié à ses soins. Je
n'ai su la vérité que très tard, il y a deux ans à peine.... Mais cela ne
m'a pas surpris, je sentais cette grande fortune derrière moi. Tout
travail régulier m'ennuyait, je n'étais bon qu'à courir les champs.
Puis, s'est déclarée ma passion pour les vitraux de notre petite
église....
Elle riait, et il s'égaya aussi.
--Je suis un ouvrier comme vous, j'avais décidé que je gagnerais ma vie
à peindre des vitraux, lorsque tout cet argent s'est écroulé sur moi....
Et mon père montrait tant de chagrin, les jours où l'oncle lui écrivait
que j'étais un diable, que jamais je n'entrerais dans les ordres!
C'était sa volonté formelle, de me voir prêtre, peut-être l'idée que je
rachèterais par là le meurtre de ma mère. Il s'est rendu pourtant, il
m'a rappelé près de lui....
Ah! vivre, vivre, que c'est bon! Vivre pour aimer et être aimé!
Sa jeunesse bien-portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la
nuit calme. Il était la passion, la passion dont sa mère était morte, la
passion qui l'avait jeté à ce premier amour, éclos du mystère. Toute sa
fougue y aboutissait, sa beauté, sa loyauté, son ignorance et son désir
gourmand de la vie.
--J'étais comme vous, j'attendais, et la nuit où vous vous êtes montrée
à votre fenêtre, je vous ai reconnue aussi....
Dites-moi ce que vous rêviez, contez-moi vos journées d'auparavant....
Mais, de nouveau, elle lui ferma la bouche.
--Non, parlons de vous, rien que de vous. Je voudrais que rien de vous
ne me restât caché... Que je vous tienne, que je vous aime tout entier!
Et elle ne se lassait pas de l'entendre parler de lui, dans une joie
extasiée à le connaître, adorante comme une sainte fille aux pieds de
Jésus. Et ni l'un ni l'autre ne se fatiguaient de répéter les mêmes
choses, à l'infini, comment ils s'étaient aimés, comment ils s'aimaient.
Les mots revenaient pareils, toujours nouveaux, prenant des sens
imprévus, insondables. Leur bonheur grandissait à y descendre, à en
goûter la musique sur leurs lèvres. Il lui confessa le charme où elle le
tenait avec sa voix seule, si touché, qu'il n'était plus, que son
esclave, rien qu'à l'entendre. Elle avoua la crainte délicieuse où il la
jetait, lorsque sa peau si blanche s'empourprait d'un flot de sang, à la
moindre colère. Et ils avaient quitté maintenant les bords vaporeux de
la Chevrotte, ils s'enfonçaient sous la futaie obscure des grands ormes,
les bras à la taille.
--Oh! ce jardin, murmura Angélique, jouissant de la fraîcheur qui
tombait des feuillages.
--Il y a des années que j'ai le désir d'y entrer.... Et m'y voilà avec
vous, m'y voilà!...
Elle ne lui demandait pas où il la conduisait, elle s'abandonnait à son
bras, dans les ténèbres des troncs centenaires.
La terre était douce aux pieds, les voûtes de feuilles se perdaient,
très hautes, comme des voûtes d'église. Pas un bruit, pas un souffle,
rien que le battement de leurs coeurs.
Enfin, il poussa la porte d'un pavillon, il lui dit:
--Entrez, vous êtes chez moi.
C'était là que son père croyait convenable de le loger, à l'écart, dans
ce coin reculé du parc. Il y avait, en bas, un grand salon; en haut,
tout un appartement complet. Une lampe éclairait la vaste pièce du
rez-de-chaussée.
--Vous voyez bien, reprit-il, avec un sourire, que vous êtes chez un
artisan. Voici mon atelier.
Un atelier en effet, le caprice d'un garçon riche qui se plaisait au
côté métier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouvé les anciens
procédés du treizième siècle, il pouvait se croire un de ces verriers
primitifs, produisant des chefs-d'oeuvre, avec les pauvres moyens du
temps. L'ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur
laquelle il dessinait en rouge, et où il découpait les verres au fer
chaud, dédaigneux du diamant.
Justement, le moufle, un petit four reconstruit d'après un dessin, était
chargé; une cuisson s'y achevait, la réparation d'un autre vitrail de la
cathédrale; et il y avait encore là, dans des caisses, des verres de
toutes les couleurs, qu'il devait faire fabriquer pour lui, les bleus,
les jaunes, les verts, les rouges, pâles, jaspés, fumeux, sombres,
nacrés, intenses. Mais la pièce était tendue d'admirables étoffes,
l'atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d'ameublement. Au fond,
sur un antique tabernacle qui lui servait de piédestal, une grande
Vierge dorée souriait, de ses lèvres de pourpre.
--Et vous travaillez, vous travaillez! répétait Angélique avec une joie
d'enfant.
Elle s'amusa beaucoup du four, elle exigea qu'il lui expliquât tout son
travail, comment il se contentait, à l'exemple des maîtres anciens,
d'employer des verres colorés dans la pâte, qu'il ombrait simplement de
noir; pourquoi il s'en tenait aux petits personnages distincts,
accentuant les gestes et les draperies; et ses idées sur l'art du
verrier, qui avait décliné dès qu'on s'était mis à peindre sur le verre,
à l'émailler, en dessinant mieux; et son opinion finale qu'une verrière
devait être uniquement une mosaïque transparente, les tons les plus vifs
disposés dans l'ordre le plus harmonieux, tout un bouquet délicat et
éclatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu'elle se moquait au fond
de l'art du verrier! Ces choses n'avaient qu'un intérêt, venir de lui,
l'occuper encore de lui, être comme une dépendance de sa personne.
--Ah! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.
Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pièce, dont le
grand luxe la mettait à l'aise, semblait le milieu naturel où sa grâce
allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle
qui, de nouveau, parla.
--Alors, c'est fait?
--Quoi? demanda-t-il, souriant.
--Notre mariage.
Il eut une seconde d'hésitation. Sa face, très blanche, s'était
brusquement colorée. Elle en fut inquiète.
--Est-ce que je vous fâche? Mais déjà il lui serrait les mains, d'une
étreinte qui l'enveloppait toute.
--C'est fait. Il suffit que vous désiriez une chose, pour qu'elle soit
faite, malgré les obstacles. Je n'ai plus qu'une raison d'être, celle de
vous obéir.
Alors, elle rayonna.
--Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous
quitterons jamais plus.
Elle n'en doutait pas, cela s'accomplirait dès le lendemain, avec cette
aisance des miracles de la Légende. L'idée du plus léger empêchement, du
moindre retard, ne lui venait même point. Pourquoi, puisqu'ils
s'aimaient; les aurait-on séparés davantage? On s'adore, on se marie, et
c'est très simple. Elle en avait une grande joie tranquille.
--C'est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.
Il porta la petite main à ses lèvres.
--C'est dit. Et, comme elle partait, dans la crainte d'être surprise par
l'aube, ayant une hâte aussi d'en finir avec son secret, il voulut la
reconduire.
--Non, non, nous n'arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien
ma route:.. À demain.
--À demain.
Félicien obéit, se contenta de regarder partir Angélique, et elle
courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte
baignée de lumière. Déjà, elle avait franchi la grille du parc, puis
s'était lancée au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en
courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu'au
lever du soleil, que le mieux était de frapper chez les Hubert, pour les
éveiller et leur tout dire. C'était une expansion de bonheur, une
révolte de franchise: elle se sentait incapable de le taire cinq minutes
encore, ce secret gardé si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma
la porte.
Et là, contre la cathédrale, Angélique aperçut Hubertine, qui
l'attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu'une maigre
touffe de lilas entourait. Réveillée, avertie par une angoisse, celle-ci
était montée, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et,
anxieuse, ne sachant où aller, craignant d'aggraver les choses, elle
attendait.
Tout de suite, Angélique se jeta à son cou, sans confusion, le coeur
bondissant d'allégresse, riant gaiement de n'avoir plus rien à cacher.
--Ah! mère, c'est fait!... Nous allons nous marier, je suis si contente!
Avant de répondre, Hubertine l'examinait fixement..
Mais ses craintes tombèrent, devant cette virginité en fleur, ces yeux
limpides, ces lèvres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin,
des larmes coulèrent sur ses joues.
--Ma pauvre enfant! murmura-t-elle, comme la veille, dans l'église.
Angélique, surprise de la voir ainsi, elle, pondérée, qui ne pleurait
jamais, se récria.
--Quoi donc? mère, vous vous faites du chagrin.... C'est vrai, j'ai été
vilaine, j'ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a
pesé lourd en moi! On ne parle pas d'abord, ensuite on n'ose plus.... Il
faut me pardonner.
Elle s'était assise près d'elle, et d'un bras caressant l'avait prise à
la taille. Le vieux banc semblait s'enfoncer dans ce coin moussu de la
cathédrale. Au-dessus de leurs têtes, les lilas faisaient une ombre; et
il y avait là cet églantier que la jeune fille cultivait, pour voir s'il
ne porterait pas des roses; mais, négligé depuis quelque temps, il
végétait, il retournait à l'état sauvage.
--Mère, je vais tout vous dire, tenez! à l'oreille.
À demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles
intarissables, revivant les moindres faits, s'animant à les revivre.
Elle n'omettait rien, fouillait sa mémoire, ainsi que pour une
confession. Et elle n'en était point gênée, le sang de la passion
chauffait ses joues, une flamme d'orgueil allumait ses yeux, sans
qu'elle haussât la voix, chuchotante et ardente.
Hubertine finit par l'interrompre, parlant elle aussi tout bas.
--Va, va, te voilà partie! Tu as beau te corriger, c'est emporté à
chaque fois, comme par un grand vent.... Ah! orgueilleuse, ah!
passionnée, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la
cuisine et qui se baisait les mains.
Angélique ne put s'empêcher de rire.
--Non, ne ris pas, bientôt tu n'auras pas assez de larmes pour
pleurer.... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.
Du coup, sa gaieté éclata, sonore, prolongée.
--Mère, mère, qu'est-ce que vous dites? Est-ce pour me taquiner et me
punir?... C'est si simple! Ce soir, il va en parler à son père. Demain,
il viendra tout régler avec vous.
Vraiment, elle s'imaginait cela? Hubertine dut être impitoyable. Une
petite brodeuse, sans argent, sans nom, épouser Félicien d'Hautecoeur!
Un jeune homme riche à cinquante millions! le dernier descendant d'une
des plus vieilles maisons de France!
Mais, à chaque nouvel obstacle, Angélique répondait tranquillement:
--Pourquoi pas?
Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions
ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l'empêcher. Elle comptait
donc lutter contre tout?
--Pourquoi pas?
On disait Monseigneur fier de son nom, sévère aux tendresses d'aventure.
Pouvait-elle espérer le fléchir?
--Pourquoi pas?
Et, inébranlable dans sa foi:
--C'est drôle, mère, comme vous croyez le monde méchant! Quand je vous
dis que les choses marcheront bien!... Il y a deux mois, vous me
grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j'avais raison,
tout ce que j'annonçais s'est réalisé.
--Mais, malheureuse, attends la fin! Hubertine se désolait, tourmentée
par son remords d'avoir laissé Angélique ignorante à ce point. Elle
aurait voulu lui dire les dures leçons de la réalité, l'éclairer sur les
cruautés, les abominations du monde, prise d'embarras, ne trouvant pas
les mots nécessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait à
s'accuser d'avoir fait le malheur de cette enfant, élevée ainsi en
recluse, dans le mensonge continu du rêve!
--Voyons, ma chérie, tu n'épouserais pourtant pas ce garçon malgré nous
tous, malgré son père.
Angélique devint sérieuse, la regarda en face, puis d'un ton grave:
--Pourquoi pas? Je l'aime et il m'aime.
De ses deux bras, sa mère la reprit, la ramena contre elle; et elle
aussi la regardait, sans parler encore, frémissante. La lune voilée
était descendue derrière la cathédrale, les brumes volantes se rosaient
faiblement au ciel, à l'approche du jour.
Toutes deux baignaient dans cette pureté matinale, dans le grand silence
frais, que seul le réveil des oiseaux troublait de petits cris.
--Oh! mon enfant, il n'y a que le devoir et l'obéissance qui fassent le
bonheur. On souffre toute sa vie d'une heure de passion et d'orgueil. Si
tu veux être heureuse, soumets-toi, renonce, disparais....
Mais elle la sentait se rebeller dans son étreinte, et ce qu'elle ne lui
avait jamais dit, ce qu'elle hésitait encore à lui dire, j'échappa de
ses lèvres.
--Écoute, tu nous crois heureux, père et moi: Nous le serions, si un
tourment n'avait pas gâté notre vie....
Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d'un souffle tremblant
leur histoire, le mariage malgré sa mère, la mort de l'enfant, l'inutile
désir d'en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils
s'adoraient, ils avaient vécu de travail, sans besoins; et ils étaient
malheureux, ils en seraient certainement arrivés à des querelles, une
vie d'enfer, peut-être une séparation violente, sans leurs efforts, sa
bonté à lui, sa raison à elle.
--Réfléchis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu
puisses souffrir plus tard.... Sois humble, obéis, fais taire le sang de
ton coeur.
Combattue, Angélique l'écoutait, toute pâle, retenant des larmes.
--Mère, vous me faites du mal.... Je l'aime et il m'aime.
Et ses larmes coulèrent. Elle était bouleversée de la confidence,
attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme blessée de ce coin de
vérité entrevu. Mais elle ne cédait pas. Elle serait morte si volontiers
de son amour!
Alors, Hubertine se décida.
--Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut
pourtant que tu saches.... Hier soir, quand tu as été montée, j'ai
interrogé l'abbé Cornille, j'ai appris pourquoi Monseigneur, qui
résistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils à
Beaumont.... Un de ses grands chagrins était la fougue du jeune homme, la
hâte qu'il montrait de vivre, en dehors de toute règle. Après avoir
douloureusement renoncé à en faire un prêtre, il n'espérait même plus le
lancer dans quelque occupation convenant à son rang et à sa fortune. Ce
ne serait jamais qu'un passionné, un fou, un artiste.... Et c'est alors
que; craignant des sottises de coeur, il l'a fait venir ici, pour le
marier tout de suite.
--Eh bien? demanda Angélique, sans comprendre encore.
--Un mariage était en projet avant même son arrivée, et tout paraît
réglé aujourd'hui, l'abbé Cornille m'a formellement dit qu'il devait
épouser à l'automne mademoiselle Claire de Vincourt.... Tu connais
l'hôtel de Voincourt, là, près de l'Évêché. Ils sont très liés avec
Monseigneur. De part et d'autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme
nom ni comme argent. L'abbé approuve beaucoup cette union.
La jeune fille n'écoutait plus ces raisons de convenance. Une image
s'était brusquement évoquée devant ses yeux, celle de Claire. Elle la
revoyait passer, telle qu'elle l'apercevait parfois sous les arbres de
son parc, l'hiver, telle qu'elle la retrouvait dans la cathédrale, aux
fêtes: une grande demoiselle brune, de son âge, très belle, d'une beauté
plus éclatante que la sienne, avec une démarche de royale distinction.
On la disait très bonne, malgré son air de froideur.
--Cette grande mademoiselle, si belle, si riche.... Il l'épouse....
Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un déchirement au
coeur, elle cria:
--Il ment donc! il ne me l'a pas dit.
Le souvenir lui était revenu de la courte hésitation de Félicien, du
flot de sang dont ses joues s'étaient empourprées, lorsqu'elle lui avait
parlé de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa tête décolorée
glissa sur l'épaule de sa mère.
--Ma mignonne, ma chère mignonne.... C'est bien cruel, je le sais. Mais,
si tu attendais, ce serait plus cruel encore.
Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure.... Répète-toi, à
chaque réveil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII,
dont le monde, paraît-il, se rappelle encore la fierté intraitable, ne
donnera son fils, le dernier de sa race, à une petite brodeuse,
ramassée sous une porte, adoptée par de pauvres gens tels que nous.
Dans sa défaillance, Angélique entendait cela, ne se révoltait plus.
Qu'avait-elle senti passer sur sa face? Une haleine froide, venue de
loin, par-dessus les toits, lui glaçait le sang.
Était-ce cette misère du monde, cette réalité triste, dont on lui
parlait comme on parle du loup aux enfants déraisonnables? Elle en
gardait une douleur, rien que d'avoir été effleurée. Déjà, pourtant,
elle excusait Félicien: il n'avait pas menti, il était resté muet,
simplement. Si son père voulait le marier à cette jeune fille, lui sans
doute la refusait. Mais il n'osait encore entrer en lutte; et, puisqu'il
n'avait rien dit, peut-être était-ce qu'il venait de s'y décider. Devant
ce premier écroulement, pâle, touchée du doigt rude de la vie, elle
demeurait croyante toujours, elle avait quand même foi en son rêve. Les
choses se réaliseraient, seulement son orgueil était abattu, elle
retombait à l'humilité de la grâce.
--Mère, c'est vrai, j'ai péché et je ne pécherai plus.... Je vous promets
de ne pas me révolter, d'être ce que le Ciel voudra que je sois.
C'était la grâce qui parlait, la victoire restait au milieu où elle
avait grandi, à l'éducation qu'elle y avait reçue. Pourquoi aurait-elle
douté du lendemain, puisque, jusqu'alors, tout ce qui l'entourait
s'était montré si généreux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder
la sagesse de Catherine, la modestie d'Élisabeth, la chasteté d'Agnès,
réconfortée par l'appui des saintes, certaine qu'elles seules
l'aideraient à vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cathédrale, le
Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison fraîche des Hubert, les
Hubert eux-mêmes, tout ce qui l'aimait, n'allait pas la défendre, sans
qu'elle eût à agir, simplement obéissante et pure?
--Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volonté,
ni surtout contre celle de Monseigneur?
--Oui, mère, je promets.--Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune
homme et de ne plus songer à cette folie de l'épouser? Là, son coeur
défaillit. Une rébellion dernière manqua de la soulever, en criant son
amour. Puis, elle plia la tête, définitivement domptée.--Je promets de
ne rien faire pour le revoir et pour qu'il m'épouse. Hubertine, très
émue, la serra désespérément dans ses bras, en remerciement de son
obéissance. Ah! quelle misère! vouloir le bien, faire souffrir ceux
qu'on aime! Elle était brisée, elle se leva, surprise du jour qui
grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augmenté sans qu'on en
vît encore voler un seul. Au ciel, les nuées s'écartaient comme des
gazes, dans le bleuissement limpide de l'air. Et Angélique, alors, les
regards tombés machinalement sur un églantier, finit par l'apercevoir,
avec ses fleurs chétives. Elle eut un rire triste.--Vous aviez raison,
mère, il n'est pas près de porter des roses.
X
Le matin, à sept heures, comme de coutume, Angélique était au travail;
et les jours se suivirent, et chaque matin elle se remit, très calme, à
la chasuble quittée la veille. Rien ne semblait changé, elle tenait
strictement sa parole, se cloîtrait, sans chercher à revoir Félicien.
Cela même ne paraissait pas l'assombrir, elle gardait son gai visage de
jeunesse, souriant à Hubertine, lorsqu'elle la surprenait, étonnée, les
yeux sur elle. Pourtant, dans cette volonté de silence, elle ne songeait
qu'à lui, la journée entière. Son espoir demeurait invincible, elle
était certaine que les choses se réaliseraient, malgré tout.
Et c'était cette certitude qui lui donnait son grand air de courage, si
droit et si fier.
Hubert, parfois, la grondait.
--Tu travailles trop, je te trouve un peu pâle.... Est-ce que tu dors
bien au moins?
--Oh! père, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux portée! Mais
Hubertine, à son tour, s'inquiétait, parlait de prendre des
distractions.
--Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un
voyage à Paris.
--Ah! par exemple! Et les commandes, mère?... Quand je vous dis que
c'est ma santé, de travailler beaucoup! Au fond, Angélique, simplement,
attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la
donnerait à Félicien.
Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter, à quoi bon agir, puisque
l'au-delà, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie
volontaire, tout en feignant l'indifférence, avait-elle continuellement
l'oreille aux aguets, écoutant les voix, ce qui frissonnait à son
entour, les petits bruits familiers de ce milieu où elle vivait et qui
allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forcément. Penchée
sur son métier, la fenêtre ouverte, elle ne perdait pas un frémissement
des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la
cathédrale lui parvenaient, décuplés par l'attention: elle entendait
jusqu'aux pantoufles du bedeau éteignant les cierges. De nouveau, à ses
côtés, elle sentait le frôlement d'ailes mystérieuses, elle se savait
assistée de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en
croyant qu'une ombre lui avait balbutié à l'oreille un moyen de
victoire.
Mais les jours passaient, rien ne venait encore.
La nuit, pour ne pas manquer à son serment, Angélique évita d'abord de
se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre Félicien, si elle
l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme
les feuilles elles-mêmes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua,
elle recommença à interroger les ténèbres. D'où le miracle allait-il se
produire? Sans doute, du jardin de l'Évêché, une main flambante qui lui
ferait signe de venir. Peut-être de la cathédrale, où les orgues
gronderaient et l'appelleraient à l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni
les colombes de la Légende apportant des paroles de bénédiction, ni
l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que
Monseigneur voulait la connaître. Et elle n'avait qu'un étonnement, qui
grandissait chaque soir: la lenteur du prodige à s'opérer. Ainsi que les
jours, les nuits succédaient aux nuits, sans que rien, rien encore se
montrât.
Après la seconde semaine, ce qui étonna plus encore Angélique, ce fut de
n'avoir pas revu Félicien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien
tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que,
lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait
vide, il n'en traversait même plus les herbes folles. Pas une fois, en
quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aperçu son ombre. Cela
n'ébranlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'était qu'il s'occupait
de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, mêlée à un
commencement d'inquiétude.
Un soir enfin, le dîner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert
sortait, sous le prétexte d'une course pressée, Hubertine demeura seule
avec Angélique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux
mouillés, émue de son beau courage.
Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont
leurs coeurs débordaient, elle était touchée de cette force et de cette
loyauté à tenir un serment. Une brusque tendresse lui fit ouvrir les
deux bras, et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux,
muettes, s'étreignirent.
Puis, lorsque Hubertine put parler:
--Ah! ma pauvre enfant, j'ai attendu d'être seule avec toi, il faut que
tu saches.... Tout est fini, bien fini.
Éperdue, Angélique s'était redressée, criant:
--Félicien est mort!
--Non, non.
--S'il ne vient pas, c'est qu'il est mort!
Et Hubertine dut expliquer que, le lendemain de la procession, elle
l'avait vu, pour exiger également de lui le serment de ne plus
reparaître, tant qu'il n'aurait pas l'autorisation de Monseigneur.
C'était un congé définitif, car elle savait le mariage impossible. Elle
l'avait bouleversé, en lui montrant sa mauvaise action, cette pauvre
fille confiante, ignorante, qu'il compromettait, sans pouvoir l'épouser
un jour; et il s'était écrié, lui aussi, qu'il mourrait du chagrin de ne
pas la revoir, plutôt que d'être déloyal. Le soir même, il se confessait
à son père.
--Voyons, reprit Hubertine, tu as tant de courage, que je te parle sans
ménagement.... Ah! si tu savais, mignonne, comme je te plains et comme je
t'admire, depuis que je te sens si fière, si brave, à te taire et à être
gaie, lorsque ton coeur éclate.... Mais il t'en faut encore, du courage,
beaucoup, beaucoup.... J'ai rencontré cet après-midi l'abbé Cornille.
Tout est fini, Monseigneur ne veut pas.
Elle s'attendait à une crise de larmes, et elle s'étonna de la voir,
très pâle, se rasseoir, l'air tranquille. La vieille table de chêne
venait d'être desservie, une lampe éclairait l'antique salle commune,
dont la paix n'était troublée que par le petit frémissement du coquemar.
--Mère, rien n'est fini.... Racontez-moi, j'ai le droit d'être
renseignée, n'est-ce pas? Puisque ce sont là mes affaires.
Et elle écouta attentivement ce qu'Hubertine crut pouvoir lui dire des
choses qu'elle tenait de l'abbé, sautant certains détails, continuant de
cacher la vie à cette ignorante.
Depuis qu'il avait appelé son fils près de lui, Monseigneur vivait dans
le trouble. Après l'avoir écarté de sa présence, au lendemain de la mort
de sa femme, et être resté vingt ans sans consentir à le connaître,
voilà qu'il le voyait dans la force et l'éclat de la jeunesse, vivant
portrait de celle qu'il pleurait, ayant son âge, la grâce blonde de sa
beauté. Ce long exil, cette rancune contre l'enfant qui lui avait coûté
la mère, était aussi une prudence: il le sentait à cette heure, il
regrettait d'être revenu sur sa volonté. L'âge, vingt années de prières,
Dieu descendu en lui, rien n'avait tué l'homme ancien. Et il suffisait
que ce fils de sa chair, cette chair de la femme adorée se dressât, avec
le rire de ses yeux bleus, pour que son coeur battît à se rompre, en
croyant que la morte ressuscitait. Il se frappait la poitrine du poing,
il sanglotait dans la pénitence inefficace, criant qu'on devrait
interdire le sacerdoce à ceux qui ont goûté à la femme, qui ont gardé
d'elle des liens de sang.
Le bon abbé Cornille en avait parlé à Hubertine, tout bas, les mains
tremblantes. Des bruits mystérieux couraient, on chuchotait que
Monseigneur s'enfermait dès le crépuscule; et c'étaient des nuits de
combat, des larmes, des plaintes, dont la violence, étouffée par les
tentures, effrayait l'Évêché. Il avait cru oublier, dompter la passion;
mais elle renaissait avec un emportement de tempête, dans le terrible
homme qu'il était jadis, l'homme d'aventure, le descendant des
capitaines légendaires. Chaque soir, à genoux, la peau écorchée d'un
cilice, il s'efforçait de chasser le fantôme de la femme regrettée, il
évoquait du cercueil la poussière qu'elle devait être maintenant.
Et c'était vivante qu'elle se levait, en sa fraîcheur délicieuse de
fleur, telle qu'il l'avait aimée toute jeune, d'un amour fou d'homme
déjà mûr. La torture recommençait, saignante comme au lendemain de sa
mort; il la pleurait, il la désirait, avec la même révolte contre Dieu,
qui la lui avait prise; il ne se calmait qu'au petit jour, épuisé, dans
le mépris de lui-même et le dégoût du monde. Ah! la passion, la bête
mauvaise, qu'il aurait voulu écraser, pour retomber à la paix anéantie
de l'amour divin!
Monseigneur, quand il sortait de sa chambre, retrouvait son attitude
sévère, sa face calme et hautaine, à peine blêmie d'un reste de pâleur.
Le matin où Félicien s'était confessé, il avait écouté, sans une parole,
en se domptant d'un tel effort, que pas une fibre de sa chair ne
tressaillait. Il le regardait, le coeur bouleversé de le voir si jeune,
si beau, si ardent, de se revoir, dans cette folie de l'amour. Ce
n'était plus de la rancune, c'était l'absolue volonté, le devoir rude de
le soustraire au mal dont lui-même souffrait tant. Il tuerait la passion
dans son fils, comme il voulait la tuer en lui. Cette histoire
romanesque achevait de l'angoisser. Quoi! une fille pauvre, une fille
sans nom, une petite brodeuse aperçue sous un rayon de lune,
transfigurée en vierge mince de la Légende, adorée dans le rêve! Et il
avait fini par répondre d'un seul mot: Jamais! Félicien s'était jeté à
ses genoux, l'implorant, plaidant sa cause, celle d'Angélique.
Jusque-là, il ne l'avait approché qu'en tremblant, il le suppliait de ne
pas s'opposer à son bonheur, sans même oser encore lever les yeux sur sa
personne sainte. La voix soumise, il offrait de disparaître, d'emmener
sa femme si loin qu'on ne les reverrait pas, d'abandonner à l'Église sa
grande fortune. Il ne voulait qu'être aimé et aimer, inconnu. Un
frisson, alors, avait secoué Monseigneur. Sa parole était engagée aux
Voincourt, jamais il ne la reprendrait. Et Félicien, à bout de forces,
se sentant envahir d'une rage, s'en était allé, dans la crainte du flot
de sang dont ses joues s'empourpraient, et qui le jetait au sacrilège
d'une révolte ouverte.
--Mon enfant, conclut Hubertine, tu vois bien qu'il ne faut plus songer
à ce jeune homme, car tu ne comptes point sans doute agir contre la
volonté de Monseigneur.... Je prévoyais tout cela. Mais j'aime mieux que
les faits parlent et que l'obstacle ne vienne pas de moi.
Angélique avait écouté de son air tranquille, les mains tombées et
jointes sur les genoux. À peine ses paupières battaient elles de loin en
loin, ses regards fixes voyaient la scène, Félicien aux pieds de
Monseigneur, parlant d'elle, dans un débordement de tendresse. Elle ne
répondit pas tout de suite, elle continuait de réfléchir, au milieu de
la paix morte de la cuisine, où le petit frémissement du coquemar venait
de s'éteindre. Elle abaissa les paupières, elle regarda ses mains que la
lumière de la lampe faisait de bel ivoire. Puis, tandis que son sourire
d'invisible confiance lui remontait aux lèvres, elle dit simplement:
--Si Monseigneur refuse, c'est qu'il attend de me connaître.
Cette nuit-là, Angélique ne dormit guère. L'idée que sa vue déciderait
l'évêque, la hantait. Et il n'y avait là aucune vanité personnelle de
femme, elle sentait l'amour tout-puissant, elle aimait Félicien si fort
que cela certainement se verrait, et que le père ne pourrait s'entêter à
faire leur malheur. Vingt fois, dans son grand lit, elle se retourna, se
répéta ces choses.
Monseigneur passait devant ses yeux clos. Peut-être était-ce en lui et
par lui que le miracle attendu allait se produire.
La nuit chaude dormait au-dehors, elle prêtait l'oreille pour écouter
les voix, pour tâcher de surprendre ce que lui conseillaient les arbres,
la Chevrotte, la cathédrale, sa chambre elle-même, peuplée des ombres
amies. Mais tout bourdonnait, il ne lui arrivait rien de précis. Une
impatience lui venait des certitudes trop lentes. Et, en s'endormant,
elle se surprit à dire:
--Demain, je parlerai à Monseigneur.
Quand elle se réveilla, sa démarche lui parut toute simple et
nécessaire. C'était de la passion ingénue et brave, une grande pureté
fière dans la bravoure.
Elle savait que, chaque samedi, vers cinq heures du soir, l'évêque
allait s'agenouiller dans la chapelle Hautecoeur, où il aimait à prier
seul, tout au passé de sa race et de lui-même, cherchant une solitude
respectée de son clergé entier; et, justement, on était au samedi. Elle
eut vite pris une décision. À l'Évêché, peut-être ne l'aurait-on pas
reçue; d'autre part, il y avait toujours là du monde, elle se serait
troublée; tandis qu'il était si commode d'attendre dans la chapelle et
de se nommer à Monseigneur, dès qu'il paraîtrait. Ce jour-là, elle broda
avec son application et sa sérénité accoutumées, elle n'avait aucune
fièvre, résolue en son vouloir, certaine de bien agir. Puis, à quatre
heures, elle parla de monter voir la mère Gabet, elle sortit, vêtue
comme pour ses courses de quartier, simplement coiffée d'un chapeau de
jardin, noué au petit bonheur des doigts. Elle avait tourné à gauche,
elle poussa le battant rembourré de la porte Sainte-Agnès, qui retomba
sourdement derrière elle.
L'église était vide, seul un confessionnal de la chapelle Saint Joseph
se trouvait occupé encore par une pénitente, dont on ne voyait déborder
que la jupe noire; et Angélique, très calme jusque-là, se mit à
trembler, en entrant dans cette solitude sacrée et froide, où le petit
bruit de ses pas lui paraissait retentir terriblement. Pourquoi donc son
coeur se serrait-il ainsi? Elle s'était crue si forte, elle avait passé
une journée tranquille; dans l'idée de son bon droit à vouloir être
heureuse! Et voilà qu'elle ne savait plus, qu'elle pâlissait comme une
coupable! Elle se glissa jusqu'à la chapelle Hautecoeur, elle dut s'y
tenir appuyée contre la grille. Cette chapelle était une des plus
enterrées, une des plus sombres de l'antique abside romane. Pareille à
un caveau taillé dans le roc, étroite et nue, avec les simples nervures
de sa voûte basse, elle n'était éclairée que par le vitrail, la légende
de saint Georges, où les verres rouges et les verres bleus, dominant,
faisaient un jour lilas, crépusculaire. L'autel, en marbre blanc et
noir, sans ornement aucun, avec son christ et sa double paire de
chandeliers, ressemblait à un sépulcre. Et le reste des murs était
revêtu de pierres tombales, tout un encastrement du haut en bas, des
pierres rongées par l'âge, où des inscriptions en lettres profondes se
lisaient encore.
Étouffée, Angélique attendait, immobile. Un bedeau passa, qui ne la vit
même point, collée à l'intérieur de cette grille. Elle apercevait
toujours la jupe de la pénitente débordant du confessionnal. Ses yeux
s'habituaient au demi-jour, se fixaient machinalement sur les
inscriptions, dont elle finit par déchiffrer les caractères. Des noms la
frappaient, éveillaient en elle les légendes du château d'Hautecoeur,
Jean V le Grand, Raoul III, Hervé VII. Elle en rencontra deux autres,
ceux de Laurette et de Balbine, qui l'émurent aux larmes, dans son
trouble.
C'étaient ceux des Mortes heureuses, Laurette tombée d'un rayon de lune
en allant rejoindre son fiancé, Balbine foudroyée de joie par le retour
de son mari qu'elle croyait tué à la guerre, toutes les deux revenant la
nuit, enveloppant le château du vol blanc de leur robe immense. Ne les
avait-elle pas vues, le jour de sa visite aux ruines, flotter au-dessus
des tours, parmi la cendre pâle du crépuscule? Ah! qu'elle serait morte
volontiers comme elles, à seize ans, dans le bonheur de son rêve
réalisé!
Un bruit énorme, répercuté sous les voûtes, la fit tressaillir.
C'était le prêtre qui sortait du confessionnal de la chapelle Saint
Joseph, et qui en refermait la porte. Elle eut une surprise, en ne
retrouvant pas la pénitente, disparue déjà. Puis, quand le prêtre, à son
tour, s'en fut allé par la sacristie, elle se sentit absolument seule,
dans la vaste solitude de l'église. À ce bruit de tonnerre du vieux
confessionnal craquant sur ses ferrures rouillées, elle avait cru que
Monseigneur approchait. Elle l'attendait depuis une demi-heure bientôt,
et elle n'en avait point conscience, son émotion emportait les minutes.
Mais un nouveau nom arrêtait ses yeux, Félicien III, celui qui s'était
rendu en Palestine, un cierge au poing, pour remplir un voeu de Philippe
le Bel. Et son coeur battit, elle voyait se lever la tête jeune de
Félicien VII, leur descendant à tous, le blond seigneur qu'elle adorait,
dont elle était adorée. Elle en demeurait éperdue d'orgueil et de
crainte. Était-ce possible qu'elle fût là, pour l'accomplissement du
prodige? Devant elle, il y avait une plaque de marbre, plus récente,
datant du siècle dernier, où elle lisait couramment, en lettres noires:
Norbert, Louis, Ogier, marquis d'Hautecoeur, prince de Mirande et de
Rouvres, comte de Ferrières, de Montégu, de Saint-Marc, et aussi de
Villemareuil, baron de Combeville, seigneur de Morainvilliers, chevalier
des quatre ordres du roi, lieutenant de ses armées, gouverneur de
Normandie, pourvu de la charge de capitaine général de la vénerie et de
l'équipage du sanglier.
C'étaient les titres du grand-père de Félicien, elle était venue, si
simple, avec sa robe d'ouvrière, ses doigts abîmés par l'aiguille, pour
épouser le petit-fils de ce mort.
Il y eut un léger bruit, à peine un frôlement sur les dalles.
Elle se retourna, et vit Monseigneur, et resta saisie de cette approche
silencieuse, sans le coup de foudre qu'elle attendait. Il était entré
dans la chapelle, très grand, très noble, avec sa face pâle au nez un
peu fort, aux yeux superbes, restés jeunes.
D'abord, il ne l'aperçut pas, contre cette grille noire. Puis, comme il
s'inclinait vers l'autel, il la trouva devant lui, à ses pieds. Les
jambes fléchissantes, anéantie de respect et d'effroi, Angélique était
tombée sur les deux genoux. Il lui apparaissait comme Dieu le Père,
terrible, maître absolu de sa destinée. Mais elle avait le coeur
courageux, elle parla tout de suite.
--Ô Monseigneur, je suis venue....
Lui, s'était redressé. Il se souvenait d'elle: la jeune fille remarquée
à sa fenêtre, le jour de la procession, retrouvée dans l'église, debout
sur une chaise, cette petite brodeuse dont son fils était fou. Il n'eut
pas une parole, pas un geste. Il attendait, haut, rigide.--Ô
Monseigneur, je suis venue, pour que vous puissiez me voir.... Vous
m'avez refusée, seulement vous ne me connaissiez pas. Et me voilà,
regardez-moi, avant de me repousser encore.... Je suis celle qui aime et
qui est aimée, et rien autre, rien en dehors de cet amour, rien qu'une
enfant pauvre, recueillie à la porte de cette église.... Vous me voyez à
vos pieds, combien je suis petite, faible et humble. Cela vous sera
facile de m'écarter, si je vous gêne. Vous n'avez qu'à lever un doigt,
pour me détruire.... Mais, que de larmes! Il faut savoir ce qu'on
souffre. Alors, on est pitoyable.... J'ai voulu, à mon tour, défendre ma
cause, Monseigneur. Je suis une ignorante, je sais uniquement que j'aime
et que je suis aimée.... Cela ne suffit-il point? Aimer, aimer et le
dire!
Et elle continuait en phrases, coupées et soupirées, elle se confessait
toute, dans un élan de naïveté, de passion croissante.
C'était l'amour qui avoue. Elle osait ainsi, parce qu'elle était chaste.
Peu à peu, elle avait relevé la tête.
--Nous nous aimons, Monseigneur. Lui, sans doute, vous a expliqué
comment cette chose a pu se faire. Moi, souvent, je me le suis demandé,
sans parvenir à me répondre.... Nous nous aimons, et si c'est un crime,
pardonnez-le, car il est venu de loin, des arbres et des pierres mêmes
qui nous entouraient.
Quand j'ai su que je l'aimais, il était trop tard pour ne plus
l'aimer.... Maintenant, est-ce possible de vouloir cela? Vous pouvez le
garder chez vous, le marier ailleurs, mais vous n'arriverez pas à faire
qu'il ne m'aime point. Il mourra sans moi, comme je mourrai sans lui.
Lorsqu'il n'est pas là, à mon côté, je sens bien qu'il y est encore, que
nous ne nous séparons plus, que l'un emporte le coeur de l'autre. Je
n'ai qu'à fermer les yeux, je le revois, il est en moi.... Et vous nous
arracheriez de cette union? Monseigneur, cela est divin, ne nous
empêchez pas de nous aimer.
Il la regardait, si fraîche, si simple, d'une odeur de bouquet, dans sa
petite robe d'ouvrière. Il l'écoutait dire le cantique de son amour,
d'une voix pénétrante de charme, peu à peu raffermie. Mais le chapeau de
jardin glissa sur ses épaules, ses cheveux de lumière lui nimbèrent le
visage d'or fin; et elle lui apparut comme une de ces vierges
légendaires des anciens missels, avec quelque chose de frêle, de
primitif, d'élancé dans la passion, de passionnément pur.
--Soyez bon, Monseigneur.... Vous êtes le maître, faites que nous soyons
heureux. Elle l'implorait, elle courbait de nouveau le front, en le
voyant si froid, toujours sans une parole, sans un geste. Ah! cette
enfant éperdue à ses pieds, cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa
nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait les petits cheveux blonds, si
follement baisés autrefois. Celle dont le souvenir le torturait après
vingt ans de pénitence, avait cette jeunesse odorante, ce col d'une
fierté et d'une grâce de lis. Elle renaissait, c'était elle-même qui
sanglotait, qui le suppliait d'être doux à la passion.
Les larmes étaient venues, Angélique continuait pourtant, voulait tout
dire.
--Et, Monseigneur, ce n'est pas seulement lui que j'aime, j'aime encore
la noblesse de son nom, l'éclat de sa royale fortune.... Oui, je sais
que, n'étant rien, n'ayant rien, j'ai l'air de le vouloir pour son
argent; et, c'est vrai, c'est aussi pour son argent que je le veux.... Je
vous dis cela, puisqu'il faut que vous me connaissiez.... Ah! devenir
riche par lui, avec lui, vivre dans la douceur et la splendeur du luxe,
lui devoir toutes les joies, être libres de notre amour, ne plus laisser
de larmes, plus de misères, autour de nous!... Depuis qu'il m'aime, je
me vois vêtue de brocart, comme dans l'ancien temps; j'ai au cou, aux
poignets, des ruissellements de pierreries et de perles; j'ai des
chevaux, des carrosses, de grands bois où je me promène à pied, suivie
par des pages.... Jamais je ne pense à lui, sans recommencer ce rêve; et
je me dis que cela doit être, il a rempli mon désir d'être reine.
Monseigneur, est-ce donc vilain, de l'aimer davantage, parce qu'il
comblera tous mes souhaits d'enfant, les pluies d'or miraculeuses des
contes de fées?
Il la trouvait fière, redressée, avec son grand air charmant de
princesse, dans sa simplicité. Et c'était bien l'autre, la même
délicatesse de fleur, les mêmes larmes tendres, claires comme des
sourires. Toute une ivresse émanait d'elle, dont il sentait monter à sa
face le frisson tiède, ce même frisson du souvenir qui le jetait, la
nuit, sanglotant à son prie-Dieu, troublant de ses plaintes le silence
religieux d'évêché. Jusqu'à trois heures du matin, la veille, il avait
lutté encore; et cette aventure d'amour, cette passion remuée ainsi,
irritait son inguérissable blessure. Mais, derrière son impassibilité,
rien n'apparaissait, ne trahissait l'effort du combat, pour dompter les
battements du coeur. S'il perdait son sang goutte à goutte, personne ne
le voyait couler: il n'en était que plus pâle et plus muet.
Alors, ce grand silence obstiné désespéra Angélique, qui redoubla de
supplications.--Je me remets entre vos mains, Monseigneur. Ayez pitié,
décidez de mon sort. Et il ne parlait toujours pas, il la terrifiait,
comme s'il avait grandi devant elle, d'une redoutable majesté. La
cathédrale déserte, avec ses bas-côtés déjà sombres, ses voûtes hautes
où se mourait le jour, élargissait encore l'angoisse de l'attente. Dans
la chapelle, on ne distinguait même plus les pierres tombales, il ne
restait que lui, avec sa soutane noire, sa longue face blanche, qui
semblait seule avoir gardé de la lumière. Elle en voyait les yeux luire,
s'attacher sur elle avec un éclat croissant.
Était-ce donc de la colère qui les allumait de la sorte?
--Monseigneur, si je n'étais pas venue, je me serais éternellement
reproché d'avoir fait notre malheur à tous deux, par manque de
courage.... Dites, je vous en supplie, dites que j'ai eu raison, que vous
consentez.
À quoi bon discuter avec cette enfant? Il avait donné à son fils les
raisons de son refus, cela suffisait. S'il ne parlait pas, c'était qu'il
croyait n'avoir rien à dire. Elle le comprit sans doute, elle voulut se
hausser jusqu'à ses mains, pour les baiser. Mais il les écarta
violemment en arrière; et elle s'effara, en remarquant que sa face pâle
s'empourprait d'un brusque flot de sang.
--Monseigneur.... Monseigneur....
Enfin, il ouvrit les lèvres, il lui dit un seul mot, le mot jeté à son
fils: Jamais! Et, sans même faire ses dévotions, ce jour-là, il partit.
Ses pas graves se perdirent derrière les piliers de l'abside. Tombée sur
les dalles, Angélique pleura longtemps à gros sanglots, dans la grande
paix vide de l'église.