IV

Malgré sa gaieté vivace, Angélique aimait la solitude; et c'était avec

la joie d'une véritable récréation qu'elle se retrouvait seule dans sa

chambre, le matin et le soir: elle s'y abandonnait, elle y goûtait

l'escapade de ses songeries. Parfois même, au cours de la journée,

lorsqu'elle pouvait y courir un instant, elle en était heureuse comme

d'une fuite, en pleine liberté. La chambre, très vaste, tenait toute

une moitié du comble, dont le grenier occupait le reste. Elle était

entièrement blanchie à la chaux, les murs, les solives, jusqu'aux

chevrons apparents des parties mansardées; et, dans cette nudité

blanche, les vieux meubles de chêne semblaient noirs. Lors des

embellissements du salon et de la chambre à coucher, en bas, où avait

monté là l'antique mobilier, datant de toutes les époques: un coffre de

la Renaissance, une table et des chaises Louis XIII, un énorme lit Louis

XIV, une très belle armoire Louis XV.

Seuls, le poêle, en faïence blanche, et la table de toilette, une petite

table recouverte de toile cirée, juraient, au milieu de ces vieilleries

vénérables. Drapé dans une ancienne Perse rose, à bouquets de bruyères,

si pâlie qu'elle était devenue d'un rose éteint, soupçonné à peine,

l'énorme lit surtout gardait la majesté de son grand âge. Mais ce qui

plaisait à Angélique, c'était le balcon. Des deux portes-fenêtres

d'autrefois, l'une, celle de gauche, avait été condamnée, simplement à

l'aide de clous; et le balcon, qui jadis régnait sur la largeur de

l'étage, n'existait plus que devant la fenêtre de droite. Comme les

solives, dessous, étaient encore bonnes, on avait remis un parquet et

vissé dessus une rampe de fer, à la place de l'ancienne balustrade

pourrie. C'était là un coin charmant, une sorte de niche, sous la pointe

du pignon, que fermaient des voliges, remplacées au commencement de ce

siècle. Lorsqu'on se penchait, on voyait toute la façade sur le jardin,

très caduque celle-ci, avec son soubassement de petites pierres

taillées, ses pans de bois garnis de briques apparentes, ses larges

baies, aujourd'hui réduites. En bas, la porte de la cuisine était

surmontée d'un auvent, recouvert de zinc. Et, en haut, les dernières

sablières, qui avançaient d'un mètre, ainsi que le faîtage du comble, se

trouvaient consolidées par de grandes consoles, dont le pied s'appuyait

au bandeau du rez-de-chaussée. Cela mettait le balcon dans toute une

végétation de charpentes, au fond d'une forêt de vieux bois, que

verdissaient des giroflées et des mousses.

Depuis qu'elle occupait la chambre, Angélique avait passé là bien des

heures, accoudée à la rampe, regardant. D'abord, sous elle, s'enfonçait

le jardin, que de grands buis assombrissaient de leur éternelle verdure;

dans un angle, contre l'église, un bouquet de maigres lilas entourait un

vieux banc de granit; tandis que, dans l'autre angle, à moitié cachée

par un lierre dont le manteau couvrait tout le mur du fond, se trouvait

une petite porte débouchant sur le Clos-Marie, vaste terrain laissé

inculte. Ce Clos-Marie était l'ancien verger des moines. Un ruisseau

d'eau vive le traversait, la Chevrote, où les ménagères des maisons

voisines avaient l'autorisation de laver leur linge; des familles de

pauvres se terraient dans les ruines d'un ancien moulin écroulé; et

personne autre n'habitait le champ, que la ruelle des Guerdaches reliait

seule à la rue Magloire, entre les hautes murailles de l'Évêché et

celles de l'hôtel Voincourt. En été, les ormes centenaires des deux

parcs barraient de leurs cimes de feuillage l'horizon étroit, qui était

fermé au midi par la croupe géante de l'église. Ainsi enclavé de toutes

parts, le Clos-Marie dormait dans la paix de son abandon, envahi

d'herbes folles, planté de peupliers et de saules que le vent avait

semés. Parmi les cailloux, la Chevrote bondissait, chantante, d'une

musique continue de cristal.

Jamais Angélique ne se lassait, en face de ce coin perdu.

Et, pendant sept années pourtant, elle n'y avait retrouvé chaque matin

que le spectacle déjà regardé la veille. Les arbres de l'hôtel

Voincourt, dont la façade donnait sur la Grand Rue, étaient si touffus,

que, l'hiver seulement, elle distinguait la fille de la comtesse,

Claire, une enfant de son âge. Dans le jardin de l'Évêché, c'était une

épaisseur de branches plus profonde encore, elle avait tenté en vain de

reconnaître la soutane de Monseigneur; et la vieille grille garnie de

volets, qui s'ouvrait sur le clos, devait être condamnée depuis

longtemps car elle ne se souvenait pas de l'avoir vue entrebâillée une

seule fois, même pour livrer passage à un jardinier. En dehors des

ménagères battant leur linge, elle n'apercevait toujours là que les

mêmes petits pauvres en guenilles, couchés dans les herbes.

Le printemps, cette année, fut d'une douceur exquise. Elle avait seize

ans, et jusqu'à ce jour, ses regards seuls s'étaient plu à voir reverdir

le Clos-Marie, sous les soleils d'avril. Il a poussée des feuilles

tendres, la transparence des soirées chaudes, tout le renouveau odorant

de la terre, simplement, l'amusait.

Mais cette année, au premier bourgeon, son coeur venait de battre. Il y

avait, en elle, un émoi grandissant; depuis que montaient les herbes, et

que le vent lui apportait l'odeur plus forte des verdures. Des angoisses

brusques, sans cause, la serraient à la gorge. Un soir, elle se jeta

dans les bras d'Hubertine, pleurant, n'ayant aucun sujet de chagrin,

bien heureuse au contraire.

La nuit, surtout, elle faisait des rêves délicieux, elle voyait passer

des ombres, elle défaillait en des ravissements, qu'elle n'osait se

rappeler au réveil, confuse de ce bonheur que lui donnaient les anges.

Parfois, au fond de son grand lit, elle s'éveillait en sursaut, les deux

mains jointes, serrées contre sa poitrine; et il lui fallait sauter

pieds nus sur le carreau de sa chambre, tant elle étouffait; et elle

courait ouvrir la fenêtre, elle restait là, frissonnante, éperdue, dans

ce bain d'air frais qui la calmait.

C'était un émerveillement continuel, une surprise de ne pas se

reconnaître, de se sentir comme agrandie de joies et de douleurs qu'elle

ignorait, toute la floraison enchantée de la femme.

Eh! quoi, vraiment, les lilas et les cytises invisibles de l'Évêché

avaient une odeur si douce, qu'elle ne la respirait plus, sans qu'un

flot rose lui montât aux joues? Jamais encore elle ne s'était aperçue de

cette tiédeur des parfums, qui, maintenant, l'effleuraient d'une haleine

vivante. Et, aussi, comment n'avait-elle pas remarqué, les années

précédentes, un grand paulownia en fleur, dont l'énorme bouquet violâtre

apparaissait entre deux ormes du jardin des Voincourt? Cette année, dès

qu'elle le regardait, une émotion troublait ses yeux, tellement ce

violet pâle lui allait au coeur. De même, elle ne se souvenait point

d'avoir entendu la Chevrote causer si haut sur les cailloux, parmi les

joncs de ses rives. Le ruisseau parlait sûrement, elle l'écoutait dire

des mots vagues, toujours répétés, qui l'emplissaient de trouble,

N'était-ce donc plus le champ d'autrefois, que tout l'y étonnait et y

prenait de la sorte des sens nouveaux? ou bien était-ce elle, plutôt,

qui changeait, pour y sentir, y voir et y entendre germer la vie?...

Mais la cathédrale, à sa droite, la masse énorme qui bouchait le ciel,

la surprenait plus encore. Chaque matin, elle s'imaginait la voir pour

la première fois, émue de sa découverte, comprenant que ces vieilles

pierres aimaient et pensaient comme elle. Cela n'était point raisonné,

elle n'avait aucune science, elle s'abandonnait à l'envolée mystique de

la géante, dont l'enfantement avait duré trois siècles et où se

superposaient les croyances des générations. En bas, elle était

agenouillée, écrasée par la prière, avec les chapelles romanes du

pourtour, aux fenêtres à plein cintre, nues, ornées seulement de minces

colonnettes, sous les archivoltes. Puis, elle se sentait soulevée, la

face et les mains au ciel, avec les fenêtres ogivales de la nef,

construites quatre-vingts ans plus tard, de hautes fenêtres légères,

divisées par des meneaux qui portaient des arcs brisés et des roses.

Puis, elle quittait le sol, ravie, toute droite, avec les contreforts et

les arcs-boutants du choeur, repris et ornementés deux siècles après, en

plein flamboiement du gothique, chargés de clochetons, d'aiguilles et de

pinacles:

Des gargouilles, au pied des arcs-boutants, déversaient les eaux des

toitures. On avait ajouté une balustrade garnie de trèfles, bordant la

terrasse, sur les chapelles absidales. Le comble, également, était orné

de fleurons. Et tout l'édifice fleurissait, à mesure qu'il se

rapprochait du ciel, dans un élancement continu, délivré de l'antique

terreur sacerdotale, allant se perdre au sein d'un Dieu de pardon et

d'amour. Elle en avait la sensation physique, elle en était allégée et

heureuse, comme d'un cantique qu'elle aurait chanté, très pur, très fin,

se perdant très haut.

D'ailleurs, la cathédrale vivait. Des hirondelles, par centaines,

avaient maçonné leurs nids sous les ceintures de trèfles, jusque dans

les creux des clochetons et des pinacles; et, continuellement, leurs

vols effleuraient les arcs-boutants et les contreforts, qu'ils

peuplaient. C'étaient aussi les ramiers des ormes de l'évêché, qui se

rengorgeaient au bord des terrasses, allant à petits pas, ainsi que des

promeneurs. Parfois, perdu dans le bleu, à peine gros comme une mouche,

encore beau se lissait les plumes, à la pointe d'une aiguille. Des

plantes, toute une flore, les lichens, les graminées qui poussent aux

fentes des murailles, animaient les vieilles pierres du sourd travail de

leurs racines. Les jours de grandes pluies, l'abside entière

s'éveillait et grondait, dans le ronflement de l'averse battant les

feuilles de plomb du comble, se déversant par les rigoles des galeries,

roulant d'étage en étage avec la clameur d'un torrent débordé. Même les

coups de vent terribles d'octobre et de mars lui donnaient une âme, une

voix de colère et de plainte, quand ils soufflaient au travers de sa

forêt de pignons et d'arcatures, de colonnettes et de roses. Le soleil

enfin la faisait vivre, du jeu mouvant de la lumière, depuis le matin,

qui la rajeunissait d'une gaieté blonde, jusqu'au soir, qui, sous les

ombres lentement allongées, la noyait d'inconnu. Et elle avait son

existence intérieure, comme le battement de ses veines, les cérémonies

dont elle, vibrait toute, avec le branle des cloches, la musique des

orgues, le chant des prêtres.

Toujours la vie frémissait en elle: des bruits perdus, le murmure d'une

messe basse; l'agenouillement léger d'une femme, un frisson à peine

deviné, rien que l'ardeur dévote d'une prière, dite sans paroles, bouche

close.

Maintenant que les jours croissaient, Angélique, le matin et le soir,

restait longuement accoudée au balcon, côte à côte avec sa grande amie

la cathédrale. Elle l'aimait plus encore le soir, quand elle n'en voyait

que la masse énorme se détacher d'un bloc sur le ciel étoilé. Les plans

se perdaient, à peine distinguait-elle les arcs-boutants jetés comme des

ponts dans le vide. Elle la sentait éveillée sous les ténèbres, pleine

d'une songerie de sept siècles, grande des foules qui avaient espéré et

désespéré devant ses autels. C'était une veille continue, venant de

l'infini du passé, allant à l'éternité de l'avenir, la veille

mystérieuse et terrifiante d'une maison où Dieu ne pouvait dormir. Et,

dans la masse noire, immobile et vivante, ses regards retournaient

toujours à la fenêtre d'une chapelle du choeur, au ras des arbustes du

Clos-Marie, la seule qui s'allumât, ainsi qu'un oeil vague ouvert sur la

nuit. Derrière, à l'angle d'un pilier, brûlait une lampe de sanctuaire.

Justement, cette chapelle était celle que les abbés d'autrefois avaient

donnée à Jean V d'Hautecoeur et à ses descendants, avec le droit d'y

être ensevelis, en récompense de leur largesse. Consacrée à saint

Georges, elle avait un vitrail du douzième siècle, où l'on voyait peinte

la légende du saint. Dès le crépuscule, la légende renaissait de

l'ombre, lumineuse, comme une apparition; et c'était pourquoi Angélique,

les yeux rêveurs et charmés, aimait la fenêtre.

Le fond du vitrail était bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une

sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes

indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de

verres colorés, ombrés de noir, pris dans les plombs. Trois scènes de

la légende, superposées, occupaient la fenêtre, jusqu'à l'archivolte.

Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour

être mangée, rencontrait saint Georges, près de l'étang, d'où émergeait

déjà la tête du monstre; et une banderole portait ces mots: «Bon

chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne

delivrer, mais periroys avec moy.» Puis, au milieu, c'était le combat,

le saint à cheval traversant le monstre de part en part, ce

qu'expliquait cette phrase: «George brandit tellement sa lance qu'il

navra le dragon et le gecta à terre.» Enfin, au-dessus, la fille du roi

emmenait à la ville le monstre vaincu:

«George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en

rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme

un tres debonnaire chien.» Lors de son exécution, le vitrail devait être

surmonté, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard,

quand la chapelle appartint aux Hautecoeur, ils remplacèrent ce motif

par leurs armes.

Et c'était ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus

de la légende, des armoiries de travail plus récent, éclatantes.

Écartelé, un et quatre, deux et trois, de Jérusalem et d'Hautecoeur; de

Jérusalem, qui est d'argent à la croix potencée d'or, cantonnées de

quatre croisettes de même; d'Hautecoeur, qui est d'azur à la forteresse

d'or, avec un écusson de sable au coeur d'argent en abîme, le tout

accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.

L'écu était soutenu, de dextre et de senestre, par deux chimères d'or,

et timbré, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquiné

d'or, taré de front et fermé d'onze grilles, qui est le casque des ducs,

maréchaux de France, seigneurs titrés et chefs de compagnies

souveraines. Et, pour devise: «Si Dieu volt ie vueil.».

Peu à peu, à force de le voir perçant le monstre de sa lance, tandis que

la fille du roi levait ses mains jointes, Angélique s'était passionnée

pour saint Georges. À cette distance, elle distinguait mal les figures,

elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince,

blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une

beauté d'archange.

C'était elle qu'il venait délivrer, elle lui aurait baisé les mains de

gratitude. Et, à cette aventure qu'elle rêvait confusément, une

rencontre au bord d'un lac, un grand péril dont la sauvait un jeune

homme plus beau que le jour, se mêlait le souvenir de sa promenade au

château d'Hautecoeur, toute une évocation du donjon féodal, debout sur

le ciel, peuplé des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient

comme un astre des nuits d'été, elle les connaissait bien, les lisait

couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des

blasons. Jean V s'arrêtait de porte en porte, dans la ville ravagée par

la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les guérissait,

en disant: «Si, Dieu veut, je veux.» Félicien III, prévenu qu'une

maladie empêchait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait

pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer

un quartier des armes de Jérusalem. D'autres, d'autres histoires

s'évoquaient, surtout celle des dames d'Hautecoeur, les Mortes

heureuses, ainsi que les nommait la légende. Dans la famille, les femmes

mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois générations

étaient épargnées, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains

douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautecoeur, les plus

vieilles à vingt ans, au moment de quelque grande félicité d'amour,

Laurette, fille de Raoul Ier, le soir de ses fiançailles avec son cousin

Richard, qui habitait le château, s'étant mise à sa fenêtre, l'aperçut

à la sienne, de la tour de David à la tour de Charlemagne; et elle crut

qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de

clarté, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa hâte, un faux pas

la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si

bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle

marche dans l'air, autour du château, que baigne de blancheur le muet

frôlement de sa robe immense. Balbine, femme d'Hervé VII, crut pendant

six mois son mari tué à la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait

toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui

rentrait, elle descendit en courant, si éperdue de joie, qu'elle en

mourut à la dernière marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers

des ruines, dès que tombait le crépuscule, elle descendait encore, on la

voyait courir d'étage en étage, filer par les couloirs et les pièces,

passer comme une ombre derrière les fenêtres béantes, ouvertes sur le

vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes

les Mortes heureuses, aimées de la mort qui leur avait épargné la vie,

en les enlevant d'un coup d'aile, très jeunes, dans le ravissement de

leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le

château, ainsi qu'un vol de colombes.

Et jusqu'à la dernière d'elles, la mère du fils de Monseigneur, qu'on

avait trouvée étendue sans vie devant le berceau de son enfant, où,

malade, elle s'était traînée pour mourir, foudroyée par la joie de

l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Angélique: elle en

parlait comme de faits certains, arrivés la veille; elle avait lu les

noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales,

encastrées dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne

mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries

rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle était ravie au

ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La Légende le lui avait

enseigné: n'est-ce pas le miracle qui est la règle commune, le train

ordinaire des choses? Il existe à l'état aigu, continu, s'opère avec une

facilité extrême, à tous propos, se multiplie, s'étale, déborde, même

inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de

plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, écrit à Jésus qui lui

répond.

Ignace reçoit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la Mère et le

Fils apparaissent, prennent des déguisements, causent d'un air de

bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, Étienne est plein de

familiarité. Toutes les vierges épousent Jésus, les martyrs montent au

ciel s'unir à Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les

ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des

murs, se montrent en rêve, parlent du haut des nuages, assistent à la

naissance et à la mort, soutiennent dans les supplices, délivrent des

cachots, apportent des réponses, font des commissions. Sur leurs pas,

c'est une floraison inépuisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule

d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de siège à

Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.

Une pierre précieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre écrase

les ennemis de saint Martin, un chien lâche un lièvre, un incendie cesse

de brûler, quand il l'ordonne. Marie l'Égyptienne marche sur la mer, des

mouches à miel s'échappent de la bouche d'Ambroise, à sa naissance.

Continuellement, les saints guérissent les yeux malades, les membres

paralysés ou desséchés, la lèpre, la peste surtout. Pas une maladie ne

résiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les

faibles sont mis à part, pour être guéris en masse, d'un coup de foudre.

La mort est vaincue, les résurrections sont si fréquentes, qu'elles

rentrent dans les petits événements de chaque jour. Et, lorsque les

saints eux-mêmes ont rendu l'âme, les prodiges ne s'arrêtent pas, ils

redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux

fontaines d'huile, remède souverain, coulent des pieds et de la tête de

Nicolas.

Une odeur de rose monte du cercueil de Cécile, quand on l'ouvre. Celui

de Dorothée est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs

confondent les menteurs, forcent les voleurs à restituer leurs larcins,

exaucent les voeux des femmes stériles, rendent la santé aux moribonds.

Plus rien n'est impossible, l'invisible règne, l'unique loi est le

caprice du surnaturel.

Dans les temples, les enchanteurs s'en mêlent, on voit des faucilles

faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des

statues de bronze rire et des loups chanter.

Aussitôt, les saints répondent, les accablent: des hosties sont changées

en chair vivante, des images du Christ laissent échapper du sang, des

bâtons plantés en terre fleurissent, des sources jaillissent, des pains

chauds se multiplient aux pieds des indigents, un arbre s'incline et

adore Jésus; et encore les têtes coupées parlent, les calices brisés se

réparent d'eux-mêmes, la pluie s'écarte d'une église pour noyer les

palais voisins, la robe des solitaires ne s'use point, se refait à

chaque saison, comme une peau de bête. En Arménie, les persécuteurs

jettent à la mer les cercueils de plomb de cinq martyrs, et celui qui

contient la dépouille de l'apôtre Barthélemy prend la tête, et les

quatre autres l'accompagnent, pour lui faire honneur, et tous, dans le

bel ordre d'une escadre, ils flottent lentement sous la brise, par de

longues étendues de mer, jusqu'aux rives de Sicile.

Angélique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle

vivait entourée de prodiges, le lever des astres et l'éclosion des

simples violettes. Cela lui semblait fou, de s'imaginer le monde comme

une mécanique, régie par des lois fixes.

Tant de choses lui échappaient, elle se sentait si perdue, si faible,

au milieu de forces dont il lui était impossible de mesurer la

puissance, et qu'elle n'aurait pas même soupçonnées, sans les grands

souffles, parfois, qui lui passaient sur la face! Aussi, en chrétienne

de la primitive Église, nourrie des lectures de la Légende,

s'abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du

péché originel à effacer; elle n'avait aucune liberté, Dieu seul pouvait

opérer son salut en lui envoyant la grâce; et la grâce était de l'avoir

amenée sous le toit des Hubert, à l'ombre de la cathédrale, vivre une

vie de soumission, de pureté et de croyance. Elle l'entendait gronder au

fond d'elle, le démon du mal héréditaire. Qui sait ce qu'elle serait

devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute, tandis

qu'elle grandissait en santé nouvelle, à chaque saison, dans ce coin

béni. N'était-ce pas la grâce, ce milieu fait des contes qu'elle savait

par coeur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-delà mystique où elle

baignait, ce milieu de l'invisible où le miracle lui semblait naturel,

de niveau avec son existence quotidienne?

Il l'armait pour le combat de la vie; comme la grâce armait les martyrs.

Et elle le créait elle-même, à son insu: il naissait de son imagination

échauffée de fables, des désirs inconscients de sa puberté; il

s'élargissait de tout ce qu'elle ignorait, s'évoquait de l'inconnu qui

était en elle et dans les choses. Tout venait d'elle pour retourner à

elle, l'homme créait Dieu pour sauver l'homme, il n'y avait que le rêve.

Parfois, elle s'étonnait, se touchait le visage, pleine de trouble,

doutant de sa propre matérialité. N'était-elle pas une apparence qui

disparaîtrait, après avoir créé une illusion?

Une nuit de mai, à ce balcon où elle passait de si longues heures, elle

éclata en larmes. Elle n'avait point de tristesse, elle était

bouleversée par une attente, bien que personne ne dût venir. Il faisait

très noir, le Clos-Marie se creusait comme un trou d'ombre, sous le ciel

criblé d'étoiles, et elle ne distinguait que les masses ténébreuses des

vieux ormes de l'Évêché et de l'hôtel Voincourt. Seul, le vitrail de la

chapelle luisait. Si personne ne devait venir, pourquoi donc son coeur

battait-il ainsi, à larges coups? C'était une attente qui datait de

loin, du fond de sa jeunesse, une attenté qui avait grandi avec l'âge,

pour aboutir à cette fièvre anxieuse de sa puberté. Rien ne l'aurait

surprise, il y avait des semaines qu'elle entendait bruire des voix,

dans ce coin de mystère peuplé de son imagination.

La Légende y avait lâché son monde surnaturel de saints et de saintes,

le miracle était prêt à y fleurir. Elle comprenait bien que tout

s'animait, que les voix venaient des choses, jadis silencieuses, que les

feuilles des arbres, les eaux de la Chevrote, les pierres de la

cathédrale lui parlaient. Mais qui donc annonçait ainsi les

chuchotements de l'invisible, que voulaient faire d'elle les forces

ignorées, soufflant de l'au-delà et flottant dans l'air? Elle restait

les yeux sur les ténèbres, comme à un rendez-vous que personne ne lui

avait donné, et elle attendait, elle attendait toujours, jusqu'à tomber

de sommeil, tandis qu'elle sentait l'inconnu décider de sa vie, en

dehors de son vouloir. Pendant une semaine, Angélique pleura ainsi, dans

la nuit sombre. Elle revenait là, et patientait. L'enveloppement, autour

d'elle, continuait, augmentait chaque soir, comme si l'horizon se fût

rétréci et l'eût oppressée. Les choses pesaient sur son coeur, les voix

maintenant bourdonnaient au fond de son crâne, sans qu'elle les entendît

plus clairement. C'était une prise de possession lente, toute la nature,

la terre avec le vaste ciel entrant dans son être. Au moindre bruit, ses

mains brûlaient, ses yeux s'efforçaient de percer les ténèbres. Était-ce

enfin le prodige attendu? Non, rien encore, rien que le battement

d'ailes d'un oiseau de nuit, sans doute. Et elle tendait de nouveau

l'oreille, elle percevait jusqu'au bruissement diffèrent des feuilles,

dans les ormes et dans les saules. Vingt fois, ainsi, un frisson la

secoua toute, lorsqu'une pierre roulait dans le ruisseau ou qu'une bête

rôdeuse glissait d'un mur. Elle se penchait, défaillante. Rien, rien

encore. Enfin, un soir qu'une obscurité plus chaude tombait du ciel.

sans lune, quelque chose commença. Elle craignit de se tromper, cela

était si léger, presque insensible, un petit bruit, nouveau parmi les

bruits qu'elle connaissait. Il tardait à se reproduire, elle retenait

son haleine. Puis, il se fit entendre plus fort, toujours confus. Elle

aurait dit le bruit lointain, à peine deviné, d'un pas, ce tremblement

de l'air annonçant une approche, hors de la vue et des oreilles. Ce

qu'elle attendait venait de l'invisible, sortait lentement de tout ce

qui frissonnait à son entour. Pièce à pièce, cela se dégageait de son

rêve, comme une réalisation des vagues souhaits de sa jeunesse. Était ce

le saint Georges du vitrail qui, de ses pieds muets d'image peinte,

foulait les hautes herbes pour monter vers elle? La fenêtre justement

pâlissait, elle ne voyait plus nettement le saint, pareil à une petite

nuée pourpre, brouillée, évaporée. Cette nuit-là, elle n'en put

apprendre davantage. Mais, le lendemain, à la même heure, par la même

obscurité, le bruit augmenta, se rapprocha un peu. C'était un bruit de

pas, certainement, des pas de vision effleurant le sol. Ils cessaient,

ils reprenaient, ici et là, sans qu'il fût possible de préciser

l'endroit. Peut-être lui arrivaient-ils du jardin des Voincourt, quelque

promeneur nocturne attardé sous les ormes. Peut-être, plutôt,

sortaient-ils des massifs touffus de l'Évêché, des grands lilas dont

l'odeur violente lui noyait le coeur. Elle avait beau fouiller les

ténèbres, son ouïe seule l'avertissait du prodige attendu, son odorat

aussi, ce parfum accru des fleurs, comme si une haleine s'y fût mêlée.

Et, pendant plusieurs nuits, le cercle des pas se resserra sous le

balcon, elle les écouta s'avancer jusqu'au mur, à ses pieds. Là, ils

s'arrêtaient, et un long silence se faisait alors, et l'enveloppement

s'achevait, cette étreinte lente et grandissante de l'ignoré, où elle se

sentait défaillir.

Les soirées suivantes, parmi les étoiles, elle vit paraître le mince

croissant de la lune nouvelle. Mais l'astre déclinait avec le jour

finissant et s'en allait, derrière le comble de la cathédrale, pareil à

un oeil de clarté vive que la paupière recouvre. Elle le suivait, le

regardait s'élargir à chaque crépuscule, impatiente de ce flambeau, qui

allait enfin éclairer l'invisible.

Peu à peu, eu effet, le Clos-Marie sortait de l'obscurité, avec les

ruines de son vieux moulin, ses bouquets d'arbres, son ruisseau rapide.

Et alors, dans la lumière, la création continua. Ce qui venait du rêve

finit par prendre l'ombre d'un corps. Car elle n'aperçut d'abord qu'une

ombre effacée se mouvant sous la lune. Qu'était-ce donc? l'ombre d'une

branche balancée par le vent? Parfois, tout s'évanouissait, le champ

dormait dans une immobilité de mort, elle croyait à une hallucination de

sa vue. Puis, le doute ne fut plus possible, une tache sombre avait

franchi un espace éclairé, se glissant d'un saule à un autre. Elle la

perdait, la retrouvait, sans jamais arriver à la définir. Un soir, elle

crut reconnaître la fuite leste de deux épaules, et ses yeux se

portèrent aussitôt sur le vitrail: il était grisâtre, comme vidé, éteint

par la lune qui l'éclairait en plein. Dès ce moment, elle remarqua que

l'ombre vivante s'allongeait, se rapprochait de sa fenêtre, gagnant

toujours, de trous noirs en trous noirs, parmi les herbes, le long de

l'église: À mesure qu'elle la devinait plus proche, une émotion

grandissante l'envahissait, cette sensation nerveuse qu'on éprouve à

être regardé par des yeux de mystère, qu'on ne voit point. Sûrement, un

être était là; sous les feuilles, qui, les regards levés, ne la quittait

plus. Elle avait, sur les mains, sur le visage, l'impression physique de

ces regards, longs, très doux, craintifs aussi; elle ne s'y dérobait

pas, parce qu'elle les sentait purs, venus du monde enchanté de la

Légende; et son anxiété première se changeait, en un trouble délicieux,

dans sa certitude du bonheur. Une nuit, brusquement, sur la terre

blanche de lune, l'ombre se dessina d'une ligne franche et nette,

l'ombre d'un homme, qu'elle ne pouvait voir, caché derrière les saules.

L'homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l'ombre immobile.

Dès lors, Angélique eut un secret. Sa chambre nue, badigeonnée à la

chaux, toute blanche, en était emplie. Elle restait des heures, dans son

grand lit, où elle se perdait, si minée, les yeux clos, mais ne dormant

pas, revoyant toujours l'ombre immobile, sur le sol éclatant. À l'aube,

quand elle rouvrait les paupières, ses regards allaient de l'armoire

énorme au vieux coffre, du poêle de faïence à la petite table de

toilette, dans la surprise de ne pas retrouver là ce profil mystérieux,

qu'elle eût dessiné d'un trait sûr, de mémoire. Elle l'avait revu en

dormant, glisser parmi les bruyères pâles de ses rideaux. Ses songes

comme sa veille en étaient peuplés. C'était une ombre compagne de la

sienne, elle avait deux ombres, bien qu'elle fût seule, avec son rêve.

Et ce secret, elle ne le confia à personne, pas même à Hubertine, à

laquelle, jusque-là, elle avait tout dit. Lorsque celle-ci la

questionnait, étonnée de sa joie, elle devenait très rouge, elle

répondait que le printemps précoce la rendait joyeuse. Du matin au soir,

elle bourdonnait, ainsi qu'une mouche ivre des premiers soleils. Jamais

les chasubles qu'elle brodait n'avaient flambé d'un tel resplendissement

de soie et d'or. Les Hubert, souriants, la croyaient simplement

bien-portante. Sa gaieté montait à mesure que tombait le jour, elle

chantait au lever de la lune, et quand l'heure était arrivée, elle

s'accoudait au balcon, elle voyait l'ombre. Pendant tout le quartier,

elle la trouva exacte à chaque rendez-vous, droite et muette, sans

qu'elle en sût davantage, ignorante de l'être qui devait la produire.

N'était-ce donc qu'une ombre, une apparence seulement, peut-être le

saint disparu du vitrail, peut-être l'ange qui avait aimé Cécile

autrefois, qui descendait l'aimer à son tour? Cette pensée la, rendait

orgueilleuse, lui était très douce, comme une caresse venue de

l'invisible. Puis, une impatience la prit de connaître, son attente

recommença. La lune, en son plein, éclairait le Clos-Marie. Quand elle

était au zénith, les arbres, sous la lumière blanche qui tombait

d'aplomb, n'avaient plus d'ombres, pareils à des fontaines ruisselantes

de muettes clartés. Tout le champ s'en trouvait baigné, une onde

lumineuse l'emplissait, d'une limpidité de cristal; et l'éclat en était

si pénétrant, qu'on y distinguait jusqu'à la découpure fine des feuilles

de saule. Le moindre frisson de l'air semblait rider ce lac de rayons,

endormi dans sa paix souveraine, entre les grands ormes des jardins

voisins et la croupe géante de la cathédrale.

Deux soirées s'étaient passées encore, lorsque, la troisième nuit, en

venant s'accouder, Angélique reçut au coeur un choc violent. Là, dans la

clarté vive, elle l'aperçut debout, tourné vers elle. Son ombre, ainsi

que celle des arbres, s'était repliée sous ses pieds, avait disparu. Il

n'y avait plus que lui; très clair.

À cette distance, elle le voyait comme en plein jour, âgé de vingt ans,

blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, à un Jésus

superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un

peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Et elle le

reconnaissait parfaitement: jamais elle ne l'avait vu autre, c'était

lui, c'était ainsi qu'elle l'attendait. Le prodige s'achevait enfin, la

lente création de l'invisible aboutissait à cette apparition vivante. Il

sortait de l'inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des

jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l'avait enveloppée, jusqu'à la

faire défaillir. Aussi le voyait-elle à deux pieds du sol, dans le

surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l'entourait de toutes

parts, flottant sur le lac mystérieux de la lune. Il gardait pour

escorte le peuple entier de la Légende, les saints dont les bâtons

fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait.

Et le vol blanc des vierges pâlissait les étoiles.

Angélique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit,

grands ouverts. Elle n'avait pas peur, elle lui souriait.

V

C'était une affaire, tous les trois mois, lorsque Hubertine coulait la

lessive. On louait une femme, la mère Gabet; pendant quatre jours, les

broderies en étaient oubliées; et Angélique elle-même s'en mêlait, se

faisait ensuite une récréation du savonnage et du rinçage, dans les eaux

claires de la Chevrote. Au sortir de la cendre, on brouettait le linge

par la petite porte de communication. On vivait les journées dans le

Clos-Marie, en plein air, en plein soleil.

--Mère, cette fois, je lave, ça m'amuse tant!

Et, secouée de rires, les manches retroussées au-dessus des coudes,

brandissant le battoir, Angélique tapait de bon coeur, dans la joie et

la santé de cette rude besogne qui l'éclaboussait d'écume.

--Ça me durcit les bras, ça me fait du bien, mère!

La Chevrote coupait le champ de biais, d'abord endormie, puis très

rapide, lancée en gros bouillons sur une pente caillouteuse. Elle

sortait du jardin de l'Évêché, par une sorte de vanne, laissée au bas de

la muraille; et, à l'autre bout, à l'angle de l'hôtel Voincourt, elle

disparaissait sous une arche voûtée, s'engouffrait dans le sol, pour

reparaître, deux cents mètres plus loin, tout le long de la rue Basse,

jusqu'au Ligneul, où elle se jetait.

De sorte qu'il fallait bien veiller sur le linge, car on pouvait courir:

toute pièce lâchée était une pièce perdue.

--Mère, attendez, attendez!... Je vais mettre cette grosse pierre sur

les serviettes. Nous verrons si elle les emportera, la voleuse! Elle

calait la pierre, elle retournait en arracher une autre aux décombres du

moulin, ravie de se dépenser, de se fatiguer; et, quand elle se

meurtrissait un doigt, elle le secouait, elle disait que ce n'était

rien: Dans la journée, la famille de pauvres qui se terrait sous ces

ruines, s'en allait à l'aumône, débandée par les routes. Le clos restait

solitaire, d'une solitude délicieuse et fraîche, avec ses bouquets de

saules pâles, ses hauts peupliers, son herbe surtout, son débordement

d'herbe folle, si vivace, qu'on y entrait jusqu'aux épaules. Un silence

frissonnant venait des deux parcs voisins, dont les grands arbres

barraient l'horizon. Dès trois heures, l'ambre de la cathédrale

s'allongeait, d'une douceur recueillie, d'un parfum évaporé d'encens.

Et elle battait le linge plus fort, de toute la force de son bras frais

et blanc.

--Mère! mère, ce que je vais manger, ce soir!... Ah! vous savez, vous

m'avez promis une tarte aux fraises. Mais, pour cette lessivé, le jour

du rinçage, Angélique resta seule. La mère Gabet, souffrant d'une crise

brusque de sa sciatique, n'était pas venue; et d'autres soins de ménage

retenaient Hubertine au logis. Agenouillée dans sa boîte garnie de

paille, la jeune fille prenait les pièces une à une, les agitait

longuement, jusqu'à ce que l'eau n'en fût plus troublée, d'une limpidité

de cristal. Elle ne se hâtait point, elle éprouvait depuis le matin une

curiosité inquiète, ayant eu l'étonnement de trouver là un vieil ouvrier

en blouse grise, qui dressait un léger échafaud, devant la fenêtre de la

chapelle Hautecoeur. Est-ce qu'on voulait réparer le vitrail? Il en

avait bon besoin: des verres manquaient dans le saint Georges; d'autres,

cassés au cours des siècles, étaient remplacés par de simples vitres.

Pourtant, cela l'irritait. Elle était si habituée aux lacunes du saint

perçant le dragon, et de la fille du roi l'emmenant avec sa ceinture,

qu'elle les pleurait déjà, comme si l'on avait eu le dessein de les

mutiler. Il y avait sacrilège à changer de si vieilles choses. Et, tout

d'un coup, lorsqu'elle revint de déjeuner, sa colère s'en alla: un

second ouvrier était sur l'échafaud, jeune celui-ci, également vêtu

d'une blouse grise. Et elle l'avait reconnu, c'était lui. Gaiement, sans

embarras, Angélique reprit sa place, à genoux dans la paille de sa

boîte. Puis, de ses poignets nus, elle se remit à agiter le linge au

fond de l'eau claire. C'était lui, grand, mince, blond, avec sa barbe

fine et ses cheveux bouclés de jeune dieu, aussi blanc de peau qu'elle

l'avait vu sous la blancheur de la lune. Puisque c'était lui, le vitrail

n'avait rien à craindre: s'il y touchait, il l'embellirait. Et elle

n'éprouvait aucune désillusion, à le retrouver vêtu de cette blouse,

ouvrier comme elle, peintre verrier sans doute. Cela, au contraire,

la faisait sourire, dans son absolue certitude en son rêve de royale

fortune. Il n'y avait qu'apparence. À quoi bon savoir? Un matin, il

serait celui qu'il devait être. La pluie d'or ruisselait du comble de

la cathédrale, une marche triomphale éclatait, dans le grondement

lointain des orgues. Même elle ne se demandait pas quel chemin il

prenait pour être là, de nuit et de jour.

À moins d'habiter une des maisons voisines, il ne pouvait passer que par

la ruelle des Guerdaches, qui longeait le mur de l'Évêché, jusqu'à la

rue Magloire.

Alors, une heure charmante s'écoula. Elle se penchait, elle rinçait son

linge, le visage touchant presque l'eau fraîche; mais, à chaque nouvelle

pièce, elle levait la tête, jetait un coup d'oeil, où, dans l'émoi de

son coeur, perçait une pointe de malice. Et, lui, sur l'échafaud, l'air

très occupé à constater l'état du vitrail, la regardait de biais, gêné

dès qu'elle le surprenait ainsi, tourné vers elle. C'était une chose

étonnante comme il rougissait vite, le teint brusquement coloré, de très

blanc qu'il était. À la moindre émotion, colère ou tendresse, tout le

sang de ses veines lui montait à la face. Il avait des yeux de bataille,

et il était si timide, quand il la sentait l'examiner, qu'il redevenait

un petit enfant, embarrassé de ses mains, bégayant des ordres au vieil

homme, son compagnon. Elle, ce qui l'égayait, dans cette eau dont la

turbulence lui rafraîchissait les bras, était de le deviner innocent

comme elle, ignorant de tout, avec la passion gourmande de mordre à la

vie. On n'a pas besoin de dire à voix haute ce qui est, des messagers

invisibles l'apportent, des bouches muettes le répètent. Elle levait la

tête, le surprenait à détourner la sienne, et les minutes coulaient, et

cela était délicieux.

Soudain, elle le vit qui sautait de l'échafaud, puis qui s'en éloignait

à reculons, au travers des herbes, comme pour prendre du champ, afin de

mieux voir. Mais elle faillit éclater de rire, tellement cela était

clair, qu'il voulait se rapprocher d'elle, uniquement. Il avait mis à

sauter une décision farouche d'homme qui risque tout, et la drôlerie

touchante, maintenant, était qu'il restait planté à quelques pas, lui

tournant le dos, n'osant se retourner, dans le mortel embarras de son

action trop vive. Un instant, elle crut bien qu'il repartirait vers le

vitrail, ainsi qu'il en était venu, sans un coup d'oeil en arrière.

Pourtant, il prit une résolution désespérée, il se retourna; et, comme,

justement, elle levait la tête, avec son rire malicieux, leurs regards

se rencontrèrent, demeurèrent l'un dans l'autre. Ce fut, pour les deux,

une grande confusion: ils perdaient contenance, ils n'en seraient jamais

sortis, s'il ne s'était produit alors un, incident dramatique.

--Oh! mon Dieu! cria-t-elle, désolée.

Dans son émotion, la camisole de basin qu'elle rinçait, d'une main

inconsciente, venait de lui échapper; et le ruisseau rapide l'emportait;

et, une minute encore, elle allait disparaître, au coin du mur des

Voincourt, sous l'arche voûtée, où s'engouffrait la Chevrote. Il y eut

quelques secondes d'angoisse. Il avait compris, s'était élancé. Mais le

courant bondissait sur les cailloux, cette diablesse de camisole courait

plus vite que lui. Il se penchait, croyait la saisir, ne prenait qu'une

poigne d'écume. Deux fois, il la manqua. Enfin, excité, de l'air brave

dont on se jette au péril de sa vie, il entra dans l'eau, il sauva la

camisole, juste à l'instant où elle s'abîmait sous terre. Angélique,

qui, jusque-là, avait suivi anxieusement le sauvetage, sentit le rire,

le bon rire lui remonter des flancs. Ah! cette aventure qu'elle avait

tant rêvée, cette rencontre au bord d'un lac, ce terrible danger dont la

délivrait un jeune homme plus beau que le jour! Saint Georges, le

tribun, le guerrier, n'était plus que ce peintre sur verre, ce jeune

ouvrier en blouse grise. Quand elle le vit revenir, les jambes trempées,

tenant la camisole ruisselante d'un geste gauche, comprenant le ridicule

de la passion qu'il avait mise à l'arracher des flots, elle dut se

mordre les lèvres, pour contenir la fusée de gaieté qui lui chatouillait

la gorge.

Lui, s'oubliait à la regarder. Elle était si adorable d'enfance, dans ce

rire qu'elle retenait et dont sa jeunesse vibrait toute! Éclaboussée

d'eau, les bras glacés par le courant, elle sentait bon la pureté, la

limpidité des sources vives, jaillissant de la mousse des forêts.

C'était de la santé et de la joie, au grand soleil. On la devinait bonne

ménagère, et reine pourtant, dans sa robe de travail, avec sa taille

élancée, son visage long de fille de roi, tel qu'il en passe au fond des

légendes. Et il ne savait plus comment lui rendre le linge, tellement il

la trouvait belle, de la beauté d'art qu'il aimait. Cela l'enrageait

davantage, d'avoir l'air d'un innocent, car il s'apercevait très bien de

l'effort qu'elle faisait pour ne pas rire. Il dut se décider, il lui

remit la camisole.

Alors, Angélique comprit que, si elle desserrait les lèvres, elle

éclatait. Ce pauvre garçon! il la touchait beaucoup; mais cela était

irrésistible, elle était trop heureuse, elle avait un besoin de rire, de

rire à perdre haleine, qui la débordait.

Enfin, elle crut qu'elle pouvait parler, voulut dire simplement:

--Merci, monsieur. Mais le rire était revenu, le rire la fit bégayer,

lui coupa la parole; et le rire sonnait très haut, une pluie de notes

sonores, qui chantaient, sous l'accompagnement cristallin de la

Chevrote. Lui, déconcerté, ne trouva rien, pas un mot. Son visage, si

blanc, s'était brusquement empourpré; ses yeux d'enfant timide avaient

flambé, pareils à des yeux d'aigle. Et il s'en alla, il avait disparu

avec le vieil ouvrier, qu'elle riait encore; penchée sur l'eau claire,

s'éclaboussant de nouveau à rincer son linge, dans l'éclatant bonheur de

cette journée.

Le lendemain, dès six heures, on étendit le linge, dont le paquet

s'égouttait depuis la veille. Justement, un grand vent s'était levé qui

aidait au séchage. Même, pour que les pièces ne fussent pas emportées,

on dut les fixer avec des pierres, aux quatre coins. Toute là lessive

était là, étalée, très blanche parmi l'herbe verte, sentant bon l'odeur

des plantes; et le pré semblait s'être fleuri soudain de nappes

neigeuses de pâquerettes.

Après le déjeuner, lorsqu'elle revint donner un regard, Angélique se

désespéra: la lessive entière menaçait de s'envoler, tellement les coups

de vent devenaient plus forts, dans le ciel bleu, d'une limpidité vive,

comme épuré par ces grands souffles; et, déjà, un drap avait filé, des

serviettes étaient allées se plaquer contre les branches d'un saule.

Elle rattrapa les serviettes. Mais, derrière elle, des mouchoirs

partaient. Et personne! elle perdait la tête. Lorsqu'elle voulut étendre

le drap, elle dut se battre. Il l'étourdissait, l'enveloppait d'un

claquement de drapeau. Dans le vent, elle entendit alors une voix qui

disait:

--Mademoiselle, désirez-vous que je vous aide?

C'était lui, et tout de suite elle cria, sans autre préoccupation que

son souci de ménagère:

--Mais bien sûr, aidez-moi donc!... Prenez le bout, là-bas! tenez ferme!

Le drap, qu'ils étiraient de leurs bras solides, battait comme une

voile. Puis, ils le posèrent sur l'herbe, ils remirent aux quatre coins

des pierres plus grosses. Et, maintenant qu'il s'affaissait, dompté, ni

lui ni elle ne se relevaient, agenouillés aux deux bouts, séparés par ce

grand linge, d'une blancheur éblouissante.

Elle finit par sourire, mais sans malice, d'un sourire de remerciement.

Il s'enhardit.

--Moi, je me nomme Félicien.

--Et moi, Angélique.

--Je suis peintre verrier, on m'a chargé de réparer ce vitrail.

--J'habite là, avec mes parents, et je suis brodeuse.

Le grand vent emportait leurs paroles, les flagellait de sa pureté

vivace, dans le chaud soleil dont ils étaient baignés. Ils se disaient

des choses qu'ils savaient, pour le plaisir de se les dire.

--On ne va pas le remplacer, le vitrail?

--Non, non. La réparation ne se verra seulement pas.... Je l'aime autant

que vous l'aimez.

--C'est vrai, je l'aime. Il est si doux de couleur!... J'en ai brodé un,

de saint Georges, mais il était moins beau.

--Oh! moins beau.... Je l'ai vu, si c'est le saint Georges de la chasuble

de velours rouge que l'abbé Comille avait dimanche.

Une merveille!

Elle rougit de plaisir et lui cria brusquement:

--Mettez donc une pierre sur le bord du drap, à votre gauche.

Le vent va nous le reprendre.

Il s'empressa, chargea le linge qui avait eu une grande palpitation, le

battement d'ailes d'un oiseau captif, s'efforçant de voler encore. Et,

comme il ne remuait plus, cette fois, tous deux se relevèrent.

Maintenant, elle marchait par les étroits sentiers d'herbe, entre les

pièces, donnait un coup d'oeil à chacune; tandis que lui la suivait,

très affairé, l'air préoccupé énormément de la perte possible d'un

tablier ou d'un torchon. Cela semblait tout naturel. Aussi

continuait-elle de causer, racontant ses journées, expliquant ses goûts.

--Moi, j'aime que les choses soient à leur place.... Le matin, c'est le

coucou de l'atelier qui me réveille, toujours à six heures; et il ne

ferait pas clair, que je m'habillerais: mes bas sont ici, le savon est

là, une vraie manie. Oh! je ne suis pas née comme ça, j'étais d'un

désordre! Mère a dû en dire, des paroles!... Et, à l'atelier, je ne

ferais rien de bon, si ma chaise n'était pas au même endroit, en face du

jour. Heureusement que je ne suis ni gauchère ni droitière, et que je

brode des deux mains, ce qui est une grâce, car toutes n'y parviennent

pas....

C'est comme les fleurs que j'adore, je ne puis en garder un bouquet près

de moi, sans avoir des maux de tête terribles. Je supporte les violettes

seules, et c'est surprenant, l'odeur m'en calme plutôt. Au moindre

malaise, je n'ai qu'à respirer des violettes, elles me soulagent.

Il l'écoutait, ravi. Il se grisait de la douceur de sa voix, qu'elle

avait d'un charme extrême, pénétrante et prolongée; et il devait être

particulièrement sensible à cette musique humaine, car l'inflexion

caressante, sur certaines syllabes, lui mouillait les yeux.

--Ah! dit-elle en s'interrompant, voici les chemises qui sont bientôt

sèches.

Puis, elle acheva ses confidences, dans le besoin naïf et inconscient de

se faire connaître.--Le blanc, c'est toujours beau, n'est-ce pas?

Certains jours, j'ai assez du bleu, du rouge, de toutes les couleurs;

tandis que le blanc est une joie complète dont jamais je ne me lasse.

Rien n'y blesse, on voudrait s'y perdre.... Nous avions un chat blanc,

avec des taches jaunes, et je lui avais peint ses taches.

Il était très bien, mais ça n'a pas tenu.... Tenez! ce que mère ne sait

pas, je garde tous les déchets de soie blanche, j'en ai plein un tiroir,

pour rien, pour le plaisir de les regarder et de les toucher, de temps

en temps.... Et j'ai un autre secret, oh! un gros celui-là! Quand je

m'éveille, chaque matin, il y a près de mon lit, quelqu'un, oui! une

blancheur qui s'envole! Il n'eut pas un doute, il parut fermement la

croire. Cela n'était-il pas simple et dans l'ordre? Une jeune princesse

ne l'aurait point conquis si vite, parmi les magnificences de sa cour.

Elle avait, au milieu de tout ce linge blanc, sur cette herbe verte, un

grand air charmant, joyeux et souverain, qui le prenait au coeur, d'une

étreinte grandissante. C'en était fait, il n'y avait plus qu'elle, il

la suivrait jusqu'au bout de la vie.

Elle continuait à marcher, de son petit pas rapide, en tournant parfois

la tête, avec un sourire; et il venait derrière toujours, suffoqué de ce

bonheur, sans aucun espoir de l'atteindre jamais.

Mais une bourrasque souffla, un vol de menus linges, des cols et des

manchettes de percale, des fichus et des guimpes de batiste, fut

soulevé, s'abattit au loin, ainsi qu'une troupe d'oiseaux blancs, roulés

dans la tempête.

Et Angélique se mit à courir.

--Ah! mon Dieu! arrivez donc! aidez-moi donc!

Tous deux s'étaient précipités. Elle arrêta un col, sur le bord de la

Chevrote. Lui, déjà, tenait deux guimpes, retrouvées au milieu de hautes

orties. Les manchettes, une à une, furent reconquises. Mais, dans leurs

courses à toutes jambes, trois fois elle venait de l'effleurer, des plis

envolés de sa jupe; et, chaque foi?, il avait eu une secousse au coeur,

la face subitement rouge. À son tour, il la frôla, en faisant un saut

pour rattraper le dernier fichu, qui lui échappait. Elle était restée

debout, immobile, étouffant. Un trouble noyait son rire, elle ne

plaisantait plus, ne se moquait plus de ce grand garçon innocent et

gauche. Qu'avait-elle donc, pour n'être plus gaie et pour défaillir

ainsi, sous cette angoisse délicieuse? Quand il lui tendit le fichu,

leurs mains, par hasard, se touchèrent. Ils tressaillirent, ils se

contemplèrent, éperdus. Elle s'était reculée vivement, elle demeura

quelques secondes à ne savoir que résoudre, dans la catastrophe

extraordinaire qui lui arrivait. Puis, tout d'un coup, affolée, elle

prit sa course, elle se sauva, les bras pleins du menu linge,

abandonnant le reste.

Félicien, alors, voulut parler.

--Oh! de grâce... je vous en prie.... Le vent redoublait, lui coupait le

souffle. Désespéré, il la regardait courir, comme si ce grand vent l'eût

emportée. Elle courait, elle courait parmi la blancheur des draps et des

nappes, dans l'or pâle du soleil oblique. L'ombre de la cathédrale

semblait la prendre, et elle était sur le point de rentrer chez elle,

par la petite porte du jardin, sans un regard en arrière.

Mais; au seuil, vivement, elle se retourna, saisie d'une bonté subite,

ne voulant pas qu'il la crût trop fâchée. Et, confuse, souriante, elle

cria:

--Merci! merci!

Était-ce de l'avoir aidée à rattraper son linge qu'elle le remerciait?

Était-ce d'autre chose? Elle avait disparu, la porte se refermait. Et

lui demeura seul, au milieu du champ, sous les grandes rafales

régulières, qui soufflaient, vivifiantes, dans le ciel pur.

Les ormes de l'Évêché s'agitaient avec un long bruit de houle, une voix

haute clamait au travers des terrasses et des arcs-boutants de la

cathédrale. Mais il n'entendait plus que le claquement léger d'un petit

bonnet, noué à une branche de lilas ainsi qu'un bouquet blanc, et qui

était à elle.

À partir de cette journée, chaque fois qu'Angélique ouvrit sa fenêtre,

elle aperçut Félicien, en bas, dans le Clos-Marie. Il avait le prétexte

du vitrail, il y vivait sans que le travail avançât le moins du monde:

Pendant des heures, il s'oubliait derrière un buisson, allongé sur

l'herbe, guettant entre les feuilles.

Et cela était très doux, d'échanger un sourire, matin et soir.

Elle, heureuse, n'en demandait pas davantage. La lessive ne devait

revenir que dans trois mois, la porte du jardin, jusque-là, resterait

close. Mais, à se voir quotidiennement, ce serait si vite passé, trois

mois! et puis, y avait-il un bonheur plus grand que de vivre de la

sorte, le jour pour le regard du soir, la nuit pour le regard du matin?

Dès la première rencontre, Angélique avait tout dit, ses habitudes, ses

goûts, les petits secrets de son coeur. Lui, silencieux, se nommait

Félicien, et elle ne savait rien autre. Peut-être cela devait-il être

ainsi, la femme se donnant toute, l'homme se réservant dans l'inconnu.

Elle n'éprouvait aucune curiosité hâtive, elle souriait, à l'idée des

choses qui se réaliseraient, sûrement. Puis, ce qu'elle ignorait ne

comptait pas, se voir importait seul. Elle ne savait rien de lui, et

elle le connaissait au point de lire ses pensées dans son regard. Il

était venu.

Elle l'avait reconnu, et ils s'aimaient. Alors, ils jouirent

délicieusement de cette possession, à distance. C'étaient sans cesse des

ravissements nouveaux, pour les découvertes qu'ils faisaient. Elle avait

des mains longues, abîmées par l'aiguille, qu'il adora. Elle remarqua

ses pieds minces, elle fut orgueilleuse de leur petitesse. Tout en lui

la flattait, elle lui était reconnaissante d'être beau, elle ressentit

une joie violente, le soir où elle constata qu'il avait la barbe d'un

blond plus cendré que les cheveux, ce qui donnait à son rire une douceur

extrême. Lui, s'en alla éperdu d'ivresse, un matin qu'elle s'était

penchée et qu'il avait aperçu, sur son cou délicat, un signe brun. Leurs

coeurs aussi se mettaient à nu, ils y eurent des trouvailles.

Certainement, le geste dont elle ouvrait sa fenêtre, ingénu et fier,

disait que, dans sa condition de petite brodeuse, elle avait l'âme d'une

reine. De même, elle le sentait bon, en voyant de quel pas léger il

foulait les herbes.

C'était, autour d'eux, un rayonnement de qualités et de grâces, à cette

heure première de leur rencontre. Chaque entrevue apportait son charme.

Il leur semblait que jamais ils n'épuiseraient cette félicité de se

voir.

--Cependant, Félicien marqua bientôt quelque impatience.

Il ne restait plus allongé des heures, au pied d'un buisson, dans

l'immobilité d'un bonheur absolu. Dès qu'Angélique paraissait, accoudée,

il devenait inquiet, tâchait de se rapprocher d'elle. Et cela finissait

par la fâcher un peu, car elle craignait qu'on ne le remarquât. Un jour

même, il y eut une vraie brouille: il s'était avancé jusqu'au mur, elle

dut quitter le balcon. Ce fut une catastrophe, il en demeura bouleversé,

le visage si éloquent de soumission et de prière, qu'elle pardonna le

lendemain, en s'accoudant à l'heure habituelle. Mais l'attente ne lui

suffisait plus, il recommença. Maintenant, il semblait être partout à la

fois, dans le Clos-Marie, qu'il emplissait de sa fièvre.

Il sortait de derrière chaque tronc d'arbre, il apparaissait au-dessus

de chaque touffe de ronces. Comme les ramiers des grands ormes, il

devait avoir son logis aux environs, entre deux branches. La Chevrote

lui était un prétexte à vivre là, penché au-dessus du courant, où il

avait l'air de suivre le vol des nuages. Un jour, elle le vit parmi les

ruines du moulin, debout sur la charpente d'un hangar éventré, heureux

d'être ainsi monté un peu, dans son regret de ne pouvoir voler jusqu'à

son épaule. Un autre jour, elle étouffa un léger cri, en l'apercevant

plus haut qu'elle, entre deux fenêtres de la cathédrale, sur la terrasse

des chapelles du choeur. Comment avait-il pu atteindre cette galerie,

fermée d'une porte dont le bedeau gardait la clef?...

Comment, d'autres fois, le retrouva-t-elle en plein ciel, parmi les

arcs-boutants de la nef et les pinacles des contreforts? De ces

hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles

volant à la pointe des clochetons. Jamais elle n'avait eu l'idée de se

cacher. Et, dès lors, elle se barricada, et un trouble la prenait,

grandissant, à se sentir envahie, à être toujours deux. Si elle n'avait

pas de hâte, pourquoi donc son coeur battait-il si fort, comme le

bourdon du clocher en plein branle des grandes fêtes?

Trois jours se passèrent, sans qu'Angélique se montrât, effrayée de

l'audace croissante de Félicien. Elle se jurait de ne plus le revoir,

elle s'excitait à le détester. Mais il lui avait donné de sa fièvre,

elle ne pouvait rester en place, tous les prétextes lui étaient bons à

lâcher la chasuble qu'elle brodait.

Aussi, ayant appris que la mère Gabet gardait le lit, dans le plus

profond dénuement, alla-t-elle la visiter chaque matin.

C'était rue des Orfèvres même, à trois portes. Elle arrivait avec du

bouillon, du sucre, elle redescendait acheter des médicaments, chez le

pharmacien de la Grand-Rue. Et, un jour qu'elle remontait, portant des

paquets et des fioles, elle eut le saisissement de trouver Félicien au

chevet de la vieille femme malade. Il devint très rouge, il s'esquiva

gauchement. Le jour suivant, comme elle partait, il se présenta de

nouveau, elle lui laissa la place, mécontente. Voulait-il donc

l'empêcher de voir ses pauvres? Justement, elle était prise d'une de ces

crises de charité qui lui faisaient se donner toute, pour combler ceux

qui n'avaient rien. Son être se fondait de fraternité pitoyable, à

l'idée de la souffrance. Elle courait chez le père Mascart, un aveugle

paralytique de la rue Basse, à qui elle faisait manger elle-même

l'assiettée de soupe qu'elle lui apportait; chez les Chouteau, l'homme

et la femme, deux vieux de quatre-vingt-dix ans, qui occupaient une cave

de la rue Magloire, où elle avait emménagé d'anciens meubles, pris dans

le grenier des Hubert; chez d'autres, d'autres encore, chez tous les

misérables du quartier, qu'elle entretenait en cachette des choses

traînant autour d'elle, heureuse de les surprendre et de les voir

rayonner, pour quelque reste de la veille. Et voilà que, chez tous,

désormais, elle rencontrait Félicien! Jamais elle ne l'avait tant vu,

elle qui évitait de se mettre à la fenêtre, de crainte de le revoir. Son

trouble grandissait, elle se croyait très en colère.

Dans cette aventure, le pis, vraiment, fut qu'Angélique bientôt

désespéra de sa charité. Ce garçon lui gâtait la joie d'être bonne.

Auparavant, il avait peut-être d'autres pauvres, mais pas ceux-là, car

il ne les visitait point; et il avait dû la guetter, monter derrière

elle, pour les connaître et les lui prendre ainsi, l'un après l'autre.

Maintenant, chaque fois qu'elle arrivait chez les Chouteau, avec un

petit panier de provisions, il y avait des pièces blanches sur la table.

Un jour qu'elle courait porter dix sous, ses économies de toute la

semaine, au père Mascart, qui pleurait sans cesse misère pour son tabac,

elle le trouva riche d'une pièce de vingt francs, luisante comme un

soleil. Même, un soir qu'elle rendait visite à la mère Gabet, celle-ci

la pria de descendre lui changer un billet de banque. Et quel

crève-coeur de constater son impuissance, elle qui manquait d'argent,

lorsque lui, si aisément, vidait sa bourse! Certes, elle était heureuse

de l'aubaine, pour ses pauvres; mais elle n'avait plus de bonheur à

donner, triste de donner si peu, lorsqu'un autre donnait tant. Le

maladroit, ne comprenant pas, croyant la conquérir, cédait à un besoin

de largesses attendri, lui tuait ses aumônes. Sans compter qu'elle

devait subir ses éloges, chez tous les misérables: un jeune homme si

bon, si doux, si bien élevé! Ils ne parlaient plus que de lui, ils

étalaient ses dons comme pour mépriser les siens.

Malgré son serment de l'oublier, elle les questionnait sur son compte:

qu'avait-il laissé, qu'avait-il dit? et il était beau, n'est-ce pas? et

tendre, et timide! Peut-être osait-il parler d'elle? Ah! bien sûr, il en

parlait toujours! Alors, elle l'exécrait décidément, car elle finissait

par en avoir trop lourd sur le coeur.

Enfin, les choses ne pouvaient continuer de la sorte; et, un soir de

mai, par un crépuscule souriant, la catastrophe éclata.

C'était chez les Lemballeuse, la nichée de pauvresses qui se terraient

dans les décombres du vieux moulin. Il n'y avait là que des femmes, la

mère Lemballeuse, une vieille couturée de rides, Tiennette, la fille

aînée, une grande sauvagesse de vingt ans, ses deux petites soeurs, Rose

et Jeanne, les yeux hardis déjà, sous leur tignasse rousse. Toutes

quatre mendiaient par les routes, le long des fossés, rentraient à la

nuit, les pieds cassés de fatigue, dans leurs savates que rattachaient

des ficelles. Et, justement, ce soir-là, Tiennette, ayant achevé de

laisser les siennes parmi les cailloux, était revenue blessée, les

chevilles en sang. Assise devant leur porte, au milieu des hautes herbes

du Clos-Marie, elle s'arrachait de la chair des épines, tandis que la

mère et les deux petites, autour d'elle, se lamentaient.

À ce moment, Angélique arriva, cachant sous son tablier le pain qu'elle

leur donnait chaque semaine. Elle s'était échappée par la petite porte

du jardin, et l'avait laissée ouverte derrière elle, car elle comptait

rentrer en courant. Mais la vue de toute la famille en larmes l'arrêta.

--Quoi donc? qu'avez-vous?...

--Ah! ma bonne demoiselle, gémit la mère Lemballeuse, voyez dans quel

état cette grande bête s'est mise! Demain, elle ne pourra pas marcher,

c'est une journée fichue.... Faudrait des souliers.

Les yeux flambants sur leur crinière, Rose et Jeanne redoublèrent de

sanglots, en criant d'une voix aiguë:

--Faudrait des souliers, faudrait des souliers.

Tiennette avait levé à demi sa tête maigre et noire. Puis, farouche,

sans une parole, elle s'était fait saigner encore, acharnée sur une

longue écharde, à l'aide d'une épingle.

Émue, Angélique donna son aumône.

--Voilà toujours un pain.

--Oh! du pain, reprit la mère, sans doute il en faut. Mais elle ne

marchera pas avec du pain, bien sûr. Et c'est la foire à Bligny, une

foire où elle fait tous les ans plus de quarante sous....

Bon Dieu de bon Dieu! qu'est-ce qu'on va devenir? La pitié et l'embarras

rendirent Angélique muette. Elle avait cinq sous tout ronds dans sa

poche. Avec cinq sous, on ne pouvait guère acheter des souliers, même

d'occasion. Chaque fois, son manque d'argent la paralysait. Et, à cette

minute, ce qui acheva de la jeter hors d'elle, ce fut, comme elle

détournait les yeux, d'apercevoir Félicien, debout à quelques pas, dans

l'ombre croissante. Il avait dû entendre, peut-être se trouvait-il là

depuis longtemps. C'était toujours ainsi qu'il lui apparaissait, sans

qu'elle sût jamais par où ni comment il était venu.

--Il va donner les souliers, pensa-t-elle.

En effet, il s'avançait déjà. Dans le ciel violâtre, naissaient les

premières étoiles. Une grande paix tiède tombait de haut, endormait le

Clos-Marie, dont les saules se noyaient d'ombre.

La cathédrale n'était plus qu'une barre noire, sur le couchant.

--Pour sûr, il va donner les souliers.

Et elle en éprouvait un véritable désespoir. Il donnerait donc tout, pas

une fois elle ne le vaincrait! Son coeur battait à se rompre, elle

aurait voulu être très riche, pour lui montrer qu'elle aussi faisait des

heureux.

Mais les Lemballeuse avaient vu le bon monsieur, la mère s'était

précipitée, les deux petites soeurs geignaient, la main tendue, tandis

que la grande, lâchant ses chevilles sanglantes, regardait de ses yeux

obliques.

--Écoutez, ma brave femme, dit Félicien, vous irez dans la Grand-Rue, au

coin de la rue Basse....

Angélique avait compris, la boutique d'un cordonnier était là. Elle

l'interrompit vivement, si agitée, qu'elle bégayait des mots au hasard.

--En voilà une course inutile!... À quoi bon?... Il est bien plus

simple....

Et elle ne la trouvait pas, cette chose plus simple. Que faire,

qu'inventer pour le devancer dans son aumône? Jamais elle n'aurait cru

le détester à ce point.

--Vous direz que vous venez de ma part, reprit Félicien. Vous

demanderez....

De nouveau, elle l'interrompit, répétant d'un air anxieux:

--Il est bien plus simple.., il est bien plus simple....

Tout d'un coup, calmée, elle s'assit sur une pierre, dénoua ses

souliers, les ôta, ôta les bas eux-mêmes, d'une main vive.

--Tenez! c'est si simple! Pourquoi se déranger?

--Ah! ma bonne demoiselle, Dieu vous le rende! s'écria la mère

Lemballeuse, en examinant les souliers, presque tout neufs. Je les

fendrai dessus, pour qu'ils aillent.... Tiennette, remercie, grande bête!

Tiennette arrachait des mains de Rose et de Jeanne les bas, que

celles-ci convoitaient. Elle ne desserra pas les lèvres.

Mais, à ce moment, Angélique s'aperçut qu'elle avait les pieds nus et

que Félicien les voyait. Une confusion l'envahit.

Elle n'osait plus bouger, certaine que, si elle se levait, il les

verrait davantage. Puis, elle s'alarma, perdit la tête, se mit à fuir.

Dans l'herbe, ses petits pieds couraient, très blancs. La nuit s'était

accrue encore, le Clos-Marie devenait un lac d'ambre, entre les grands

arbres voisins et la masse noire de la cathédrale. Et il n'y avait, au

ras des ténèbres du sol, que la fuite des petits pieds blancs, du blanc

satiné des colombes. Effrayée, ayant peur de l'eau, Angélique suivit la

Chevrotte, pour gagner la planche qui servait de pont. Mais Félicien

avait coupé au travers des broussailles. Si timide jusqu'alors, il était

devenu plus rouge qu'elle, à voir ses pieds blancs; et une flamme le

poussait, il aurait voulu crier la passion qui l'avait possédé tout

entier, dès le premier jour, dans le débordement de sa jeunesse. Puis,

quand elle le frôla, il ne put que balbutier l'aveu, dont ses lèvres

brûlaient: Je vous aime.

Éperdue, elle s'était arrêtée. Un instant, toute droite, elle le

regarda. Sa colère, la haine qu'elle croyait avoir, s'en allait, se

fondait en un sentiment d'angoisse délicieuse. Qu'avait-il dit, pour

qu'elle en fût bouleversée de la sorte? Il l'aimait, elle le savait, et

voilà que le mot murmuré à son oreille la confondait d'étonnement et de

crainte. Lui, enhardi, le coeur ouvert, rapproché du sien par la charité

complice, répéta:

--Je vous aime.

Et elle se remit à fuir, dans sa peur de l'amant. La Chevrotte ne

l'arrêta plus, elle y entra comme les biches poursuivies, ses petits

pieds blancs y coururent parmi les cailloux, sous le frisson de l'eau

glacée. La porte du jardin se referma, ils disparurent.

Le Rêve · 第 6 / 14 题