À cette époque, c'était toujours une chose grave que de se sentir
toucher à l'épaule.
Dixmer se retourna et reconnut Maurice.
--Ah! bonjour, citoyen républicain, fit Dixmer sans témoigner d'autre
émotion qu'un tressaillement imperceptible qu'il réprima aussitôt.
--Bonjour, citoyen lâche, répondit Maurice; vous m'attendiez, n'est-ce
pas?
--C'est-à-dire que je ne vous attendais plus, au contraire, répondit
Dixmer.
--Pourquoi cela?
--Parce que je vous attendais plus tôt.
--J'arrive encore trop tôt pour toi, assassin! ajouta Maurice, avec une
voix ou plutôt avec un murmure effrayant, car il était le grondement de
l'orage amassé dans son coeur, comme son regard en était l'éclair.
--Vous me jetez du feu par les yeux, citoyen, reprit Dixmer. On va nous
reconnaître et nous suivre.
--Oui, et tu crains d'être arrêté, n'est-ce pas? Tu crains d'être
conduit à cet échafaud où tu envoies les autres? Qu'on nous arrête, tant
mieux, car il me semble qu'il manque aujourd'hui un coupable à la
justice nationale.
--Comme il manque un nom sur la liste des gens d'honneur, n'est-ce pas?
depuis que votre nom en a disparu.
--C'est bien! nous reparlerons de tout cela, j'espère; mais, en
attendant, vous vous êtes vengé, et misérablement vengé, sur une femme.
Pourquoi, puisque vous m'attendiez quelque part, ne m'attendiez-vous pas
chez moi le jour où vous m'avez volé Geneviève?
--Je croyais que le premier voleur, c'était vous.
--Allons, pas d'esprit, monsieur, je ne vous ai jamais connu; pas de
mots, je vous sais plus fort sur l'action que sur la parole, témoin le
jour où vous avez voulu m'assassiner: ce jour-là, le naturel parlait.
--Et je me suis fait plus d'une fois le reproche de ne l'avoir point
écouté, répondit tranquillement Dixmer.
--Eh bien, dit Maurice en frappant sur son sabre, je vous offre une
revanche.
--Demain, si vous voulez, pas aujourd'hui.
--Pourquoi demain?
--Ou ce soir.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Parce que j'ai affaire jusqu'à cinq heures.
--Encore quelque hideux projet, dit Maurice; encore quelque guet-apens.
--Ah çà! monsieur Maurice, reprit Dixmer, vous êtes bien peu
reconnaissant, en vérité. Comment! pendant six mois, je vous ai laissé
filer le parfait amour avec ma femme; pendant six mois, j'ai respecté
vos rendez-vous, laissé passer vos sourires. Jamais homme, convenez-en,
n'a été si peu tigre que moi.
--C'est-à-dire que tu croyais que je pouvais t'être utile, et que tu me
ménageais.
--Sans doute! répondit avec calme Dixmer, qui se dominait autant que
s'emportait Maurice. Sans doute! tandis que vous trahissiez votre
république et que vous me la vendiez pour un regard de ma femme; pendant
que vous vous déshonoriez, vous par votre trahison, elle par son
adultère, j'étais, moi, le sage et le héros. J'attendais et je
triomphais.
--Horreur! dit Maurice.
--Oui! n'est-ce pas? vous appréciez votre conduite, monsieur. Elle est
horrible! elle est infâme!
--Vous vous trompez, monsieur; la conduite que j'appelle horrible et
infâme, c'est celle de l'homme à qui l'honneur d'une femme avait été
confié, qui avait juré de garder cet honneur pur et intact, et qui, au
lieu de tenir son serment, a fait de sa beauté l'amorce honteuse où il a
pris le faible coeur. Vous aviez, avant toute chose, pour devoir sacré
de protéger cette femme, monsieur, et, au lieu de la protéger, vous
l'avez vendue.
--Ce que j'avais à faire, monsieur, répondit Dixmer, je vais vous le
dire; j'avais à sauver mon ami, qui soutenait avec moi une cause sacrée.
De même que j'ai sacrifié mes biens à cette cause, je lui ai sacrifié
mon honneur. Quant à moi, je me suis complètement oublié, complètement
effacé. Je n'ai songé à moi qu'en dernier lieu. Maintenant, plus d'ami:
mon ami est mort poignardé; maintenant, plus de reine: ma reine est
morte sur l'échafaud; maintenant, eh bien, maintenant, je songe à ma
vengeance.
--Dites à votre assassinat.
--On n'assassine pas une adultère en la frappant, on la punit.
--Cet adultère, vous le lui avez imposé, donc il était légitime.
--Vous croyez? fit Dixmer avec un sombre sourire. Demandez à ses remords
si elle croit avoir agi légitimement.
--Celui qui punit frappe au jour; toi, tu ne punis pas, puisqu'en jetant
sa tête à la guillotine, tu te caches.
--Moi, je fuis! moi, je me cache! et où vois-tu cela, pauvre cervelle
que tu es? demanda Dixmer. Est-ce se cacher que d'assister à sa
condamnation? Est-ce fuir que d'aller jusque dans la salle des Morts lui
jeter son dernier adieu?
--Tu vas la revoir? s'écria Maurice, tu vas lui dire adieu?
--Allons, répondit Dixmer en haussant les épaules, décidément tu n'es
pas expert en vengeance, citoyen Maurice. Ainsi, à ma place, tu serais
satisfait en abandonnant les événements à leur seule force, les
circonstances à leur seul entraînement; ainsi, par exemple, la femme
adultère ayant mérité la mort, du moment où je la punis de mort, je suis
quitte envers elle, ou plutôt elle est quitte envers moi. Non, citoyen
Maurice, j'ai trouvé mieux que cela, moi: j'ai trouvé un moyen de rendre
à cette femme tout le mal qu'elle m'a fait. Elle t'aime, elle va mourir
loin de toi; elle me déteste, elle va me revoir. Tiens, ajouta-t-il en
tirant un portefeuille de sa poche, vois-tu ce portefeuille? Il renferme
une carte signée du greffier du Palais. Avec cette carte, je puis
pénétrer près des condamnés; eh bien, je pénétrerai près de Geneviève et
je l'appellerai adultère; je verrai tomber ses cheveux sous la main du
bourreau, et, tandis que ses cheveux tomberont, elle entendra ma voix
qui répétera: «Adultère!» Je l'accompagnerai jusqu'à la charrette, et,
quand elle posera le pied sur l'échafaud, le dernier mot qu'elle
entendra sera le mot _adultère_.
_--_Prends garde! elle n'aura pas la force de supporter tant de
lâchetés, et elle te dénoncera.
--Non! dit Dixmer, elle me hait trop pour cela; si elle avait dû me
dénoncer, elle m'eût dénoncé quand ton ami lui en donnait le conseil
tout bas: puisqu'elle ne m'a pas dénoncé pour sauver sa vie, elle ne me
dénoncera point pour mourir avec moi; car elle sait bien que, si elle me
dénonçait, je ferais retarder son supplice d'un jour; elle sait bien
que, si elle me dénonçait, j'irais avec elle, non seulement jusqu'au bas
des degrés du Palais, mais encore jusqu'à l'échafaud; car elle sait bien
qu'au lieu de l'abandonner au pied de l'escabeau, je monterais avec elle
dans la charrette; car elle sait bien que, tout le long du chemin, je
lui répéterais ce mot terrible: _adultère_; que, sur l'échafaud, je le
lui répéterais toujours, et qu'au moment où elle tomberait dans
l'éternité, l'accusation y tomberait avec elle.
Dixmer était effrayant de colère et de haine; sa main avait saisi la
main de Maurice; il la secouait avec une force inconnue au jeune homme,
sur lequel un effet contraire s'opérait. À mesure que s'exaltait Dixmer,
Maurice se calmait.
--Écoute, dit le jeune homme, à cette vengeance il manque une chose.
--Laquelle?
--C'est que tu puisses lui dire: «En sortant du tribunal, j'ai rencontré
ton amant et je l'ai tué.»
--Au contraire, j'aime mieux lui dire que tu vis, et que, tout le reste
de ta vie, tu souffriras du spectacle de sa mort.
--Tu me tueras cependant, dit Maurice; ou, ajouta-t-il en regardant
autour de lui et en se voyant à peu près maître de la position, c'est
moi qui te tuerai.
Et, pâle d'émotion, exalté par la colère, sentant sa force doublée de la
contrainte qu'il s'était imposée pour entendre Dixmer dérouler jusqu'au
bout son terrible projet, il le saisit à la gorge et l'attira à lui tout
en marchant à reculons vers un escalier qui conduisait à la berge de la
rivière.
Au contact de cette main, Dixmer à son tour sentit la haine monter en
lui comme une lave.
--C'est bien, dit-il, tu n'as pas besoin de me traîner de force, j'irai.
--Viens donc, tu es armé.
--Je te suis.
--Non, précède-moi; mais, je t'en préviens, au moindre signe, au moindre
geste, je te fends la tête d'un coup de sabre.
--Oh! tu sais bien que je n'ai pas peur, dit Dixmer avec ce sourire que
la pâleur de ses lèvres rendait si effrayant.
--Peur de mon sabre, non, murmura Maurice, mais peur de perdre ta
vengeance. Et cependant, ajouta-t-il, maintenant que nous voilà face à
face, tu peux lui dire adieu.
En effet, ils étaient arrivés au bord de l'eau, et, si le regard pouvait
encore les suivre où ils étaient, nul ne pouvait arriver assez à temps
pour empêcher le duel d'avoir lieu.
D'ailleurs, une égale colère dévorait les deux hommes.
Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus par le petit escalier qui
donne sur la place du Palais, et ils avaient gagné le quai à peu près
désert; car, comme les condamnations continuaient, attendu qu'il était
deux heures à peine, la foule encombrait encore le prétoire, les
corridors et les cours, et Dixmer paraissait avoir aussi soif du sang de
Maurice que Maurice avait soif du sang de Dixmer.
Ils s'enfoncèrent alors sous une de ces voûtes qui conduisent des
cachots de la Conciergerie à la rivière, égouts infects aujourd'hui, et
qui jadis, sanglants, charrièrent plus d'une fois les cadavres loin des
oubliettes.
Maurice se plaça entre l'eau et Dixmer.
--Je crois, décidément, que c'est moi qui te tuerai, Maurice, dit
Dixmer; tu trembles trop.
--Et moi, Dixmer, dit Maurice en mettant le sabre à la main et en lui
fermant avec soin toute retraite, je crois, au contraire, que c'est moi
qui te tuerai, et qui, après t'avoir tué, prendrai dans ton portefeuille
le laissez-passer du greffe du Palais. Oh! tu as beau boutonner ton
habit, va; mon sabre l'ouvrira, je t'en réponds, fût-il d'airain comme
les cuirasses antiques.
--Ce papier, hurla Dixmer, tu le prendras?
--Oui, dit Maurice, c'est moi qui m'en servirai, de ce papier; c'est moi
qui, avec ce papier, entrerai près de Geneviève; c'est moi qui
m'assiérai près d'elle sur la charrette; c'est moi qui murmurerai à son
oreille tant qu'elle vivra: _Je t'aime_; et, quand tombera sa tête: _Je
t'aimais_.
Dixmer fit un mouvement de la main gauche pour saisir le papier de sa
main droite, et le lancer avec le portefeuille dans la rivière. Mais,
rapide comme la foudre, tranchant comme une hache, le sabre de Maurice
s'abattit sur cette main et la sépara presque entièrement du poignet.
Le blessé jeta un cri, tout en secouant sa main mutilée, et tomba en
garde.
Alors commença sous cette voûte perdue et ténébreuse un combat terrible;
les deux hommes, renfermés dans un espace si étroit, que les coups, pour
ainsi dire, ne pouvaient s'écarter de la ligne du corps, glissaient sur
la dalle humide et se retenaient difficilement aux parois de l'égout;
les attaques se multipliaient en raison de l'impatience des combattants.
Dixmer sentait son sang couler et comprenait que ses forces allaient
s'en aller avec son sang; il chargea Maurice avec une telle violence,
que celui-ci fut obligé de faire un pas en arrière. En rompant, son pied
gauche glissa, et la pointe du sabre de son ennemi entama sa poitrine.
Mais, par un mouvement rapide comme la pensée, tout agenouillé qu'il
était, il releva la lame avec sa main gauche, et tendit la pointe à
Dixmer, qui, lancé par sa colère, lancé par son mouvement sur un sol
incliné, vint tomber sur son sabre et s'enferra lui-même.
On entendit une imprécation terrible; puis les deux corps roulèrent
jusque hors de la voûte.
Un seul se releva; c'était Maurice, Maurice couvert de sang, mais du
sang de son ennemi.
Il retira son sabre à lui, et, à mesure qu'il le retirait, il semblait
avec la lame aspirer le reste de vie qui agitait encore d'un
frissonnement nerveux les membres de Dixmer.
Puis, lorsqu'il se fut bien assuré que celui-ci était mort, il se pencha
sur le cadavre, ouvrit l'habit du mort, prit le portefeuille et
s'éloigna rapidement.
En jetant les yeux sur lui, il vit qu'il ne ferait pas quatre pas dans
la rue sans être arrêté: il était couvert de sang.
Il s'approcha du bord de l'eau, se pencha vers le fleuve et y lava ses
mains et son habit.
Puis il remonta rapidement l'escalier en jetant un dernier regard vers
la voûte.
Un filet rouge et fumant en sortait et s'avançait ruisselant vers la
rivière.
Arrivé près du Palais, il ouvrit le portefeuille et y trouva le
laissez-passer signé du greffier du Palais.
--Merci, Dieu juste! murmura-t-il. Et il monta rapidement les degrés qui
conduisaient à la salle des Morts. Trois heures sonnaient.