Suite du précédent

Toute cette scène avait passé comme une vision fantasmagorique devant

Maurice, appuyé sur la poignée de son sabre, qui ne le quittait pas; il

voyait tomber un à un ses amis dans le gouffre qui ne rend pas ses

victimes, et cette image mortelle était pour lui si frappante, qu'il se

demandait pourquoi lui, le compagnon de ces infortunés, se cramponnait

encore au bord du précipice, et ne se laissait point aller au vertige

qui l'entraînait avec eux.

En enjambant la balustrade, Lorin avait vu la figure sombre et railleuse

de Dixmer.

Lorsqu'il se fut placé près d'elle, comme nous l'avons dit, Geneviève se

pencha à son oreille.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, savez-vous que Maurice est là?

--Où donc?

--Ne regardez pas tout de suite; votre regard pourrait le perdre.

--Soyez tranquille.

--Derrière nous, près de la porte. Quelle douleur pour lui si nous

sommes condamnés!

Lorin regarda la jeune femme avec une tendre compassion.

--Nous le serons, dit-il, je vous conjure de ne pas en douter. La

déception serait trop cruelle si vous aviez l'imprudence d'espérer.

--Oh! mon Dieu! dit Geneviève. Pauvre ami qui restera seul sur la terre!

Lorin se retourna alors vers Maurice, et Geneviève, n'y pouvant

résister, jeta de son côté un regard rapide sur le jeune homme. Maurice

avait les yeux fixés sur eux, et il appuyait une main sur son coeur.

--Il y a un moyen de vous sauver, dit Lorin.

--Sûr? demanda Geneviève, dont les yeux étincelèrent de joie.

--Oh! de celui-là, j'en réponds.

--Si vous me sauviez, Lorin, comme je vous bénirais!

--Mais ce moyen..., reprit le jeune homme. Geneviève lut son hésitation

dans ses yeux.

--Vous l'avez donc vu, vous aussi? dit-elle.

--Oui, je l'ai vu. Voulez-vous être sauvée? Qu'il descende à son tour

dans le fauteuil de fer, et vous l'êtes.

Dixmer devina sans doute, à l'expression du regard de Lorin, quelles

étaient les paroles qu'il prononçait, car il pâlit d'abord; mais bientôt

il reprit son calme sombre et son sourire infernal.

--C'est impossible, dit Geneviève; je ne pourrais plus le haïr.

--Dites qu'il connaît votre générosité et qu'il vous brave.

--Sans doute, car il est sûr de lui, de moi, de nous tous.

--Geneviève, Geneviève, je suis moins parfait que vous; laissez-moi

l'entraîner et qu'il périsse.

--Non, Lorin, je vous en conjure, rien de commun avec cet homme, pas

même la mort; il me semble que je serais infidèle à Maurice si je

mourais avec Dixmer.

--Mais vous ne mourrez pas, vous.

--Le moyen de vivre quand il sera mort?

--Ah! dit Lorin, que Maurice a raison de vous aimer! Vous êtes un ange,

et la patrie des anges est au ciel. Pauvre cher Maurice!

Cependant Simon, qui ne pouvait entendre ce que disaient les deux

accusés, dévorait du regard leur physionomie à défaut de leurs paroles.

--Citoyen gendarme, dit-il, empêche donc les conspirateurs de continuer

leurs complots contre la République jusque dans le tribunal

révolutionnaire.

--Bon! reprit le gendarme; tu sais bien, citoyen Simon, qu'on ne

conspire plus ici, ou que, si l'on conspire, ce n'est point pour

longtemps. Ils causent, les citoyens, et, puisque la loi ne défend pas

de causer dans la charrette, pourquoi défendrait-on de causer au

tribunal?

Ce gendarme, c'était Gilbert, qui, ayant reconnu la prisonnière faite

par lui dans le cachot de la reine, témoignait, avec sa probité

ordinaire, l'intérêt qu'il ne pouvait s'empêcher d'accorder au courage

et au dévouement.

Le président avait consulté ses assesseurs; sur l'invitation de

Fouquier-Tinville, il commença les questions:

--Accusé Lorin, demanda-t-il, de quelle nature étaient vos relations

avec la citoyenne Dixmer?

--De quelle nature, citoyen président?

--Oui.

_L'amitié la plus pure unissait nos deux coeurs,_

_Elle m'aimait en frère et je l'aimais en soeur._

--Citoyen Lorin, dit Fouquier-Tinville, la rime est mauvaise.

--Comment cela? demanda Lorin.

--Sans doute, il y a une _s_ de trop.

--Coupe, citoyen accusateur, coupe, c'est ton état.

Le visage impassible de Fouquier-Tinville pâlit légèrement à cette

terrible plaisanterie.

--Et de quel oeil, demanda le président, le citoyen Dixmer voyait-il la

liaison d'un homme, qui se prétendait républicain, avec sa femme?

--Oh! quant à cela, je ne puis vous le dire, déclarant n'avoir jamais

connu le citoyen Dixmer et en être parfaitement satisfait.

--Mais, reprit Fouquier-Tinville, tu ne dis pas que ton ami le citoyen

Maurice Lindey était entre toi et l'accusée le noeud de cette amitié si

pure?

--Si je ne le dis pas, répondit Lorin, c'est qu'il me semble que c'est

mal de le dire, et je trouve même que vous auriez dû prendre exemple sur

moi.

--Les citoyens jurés, dit Fouquier-Tinville, apprécieront cette

singulière alliance de deux républicains avec une aristocrate, et dans

le moment même où cette aristocrate est convaincue du plus noir complot

qu'on ait tramé contre la nation.

--Comment aurais-je su ce complot dont tu parles, citoyen accusateur?

demanda Lorin révolté plutôt qu'effrayé de la brutalité de l'argument.

--Vous connaissiez cette femme, vous étiez son ami, elle vous appelait

son frère, vous l'appeliez votre soeur, et vous ne connaissiez pas ses

démarches? Est-il donc possible, comme vous l'avez dit vous-même,

demanda le président, qu'elle ait perpétré seule l'action qui lui est

imputée?

--Elle ne l'a pas perpétrée seule, reprit Lorin en se servant des mots

techniques employés par le président, puisqu'elle vous a dit, puisque je

vous ai dit et puisque je vous répète que son mari l'y poussait.

--Alors, comment ne connais-tu pas le mari, dit Fouquier-Tinville,

puisque le mari était uni avec la femme?

Lorin n'avait qu'à raconter la première disparition de Dixmer; Lorin

n'avait qu'à dire les amours de Geneviève et de Maurice; Lorin n'avait

enfin qu'à faire connaître la façon dont le mari avait enlevé et caché

sa femme dans une retraite impénétrable, pour se disculper de toute

connivence en dissipant toute obscurité.

Mais, pour cela, il fallait trahir le secret de ses deux amis; pour

cela, il fallait faire rougir Geneviève devant cinq cents personnes;

Lorin secoua la tête comme pour se dire non à lui-même.

--Eh bien, demanda le président, que répondrez-vous au citoyen

accusateur?

--Que sa logique est écrasante, dit Lorin, et qu'il m'a convaincu d'une

chose dont je ne me doutais même pas.

--Laquelle?

--C'est que je suis, à ce qu'il paraît, un des plus affreux

conspirateurs qu'on ait encore vus.

Cette déclaration souleva une hilarité universelle. Les jurés eux-mêmes

n'y purent tenir, tant ce jeune homme avait prononcé ces paroles avec

l'intonation qui leur convenait.

Fouquier sentit toute la raillerie; et comme, dans son infatigable

persévérance, il en était arrivé à connaître tous les secrets des

accusés aussi bien que les accusés eux-mêmes, il ne put se défendre

envers Lorin d'un sentiment d'admiration compatissante.

--Voyons, dit-il, citoyen Lorin, parle, défends-toi. Le tribunal

t'écoutera; car il connaît ton passé, et ton passé est celui d'un brave

républicain.

Simon voulut parler; le président lui fit signe de se taire.

--Parle, citoyen Lorin, dit-il, nous t'écoutons. Lorin secoua de nouveau

la tête.

--Ce silence est un aveu, reprit le président.

--Non pas, dit Lorin; ce silence est du silence, voilà tout.

--Encore une fois, dit Fouquier-Tinville, veux-tu parler? Lorin se

retourna vers l'auditoire, pour interroger des yeux Maurice sur ce qu'il

avait à faire. Maurice ne fit point signe à Lorin de parler, et Lorin se

tut. C'était se condamner soi-même. Ce qui suivit fut d'une exécution

rapide.

Fouquier résuma son accusation; le président résuma les débats; les

jurés allèrent aux voix et rapportèrent un verdict de culpabilité contre

Lorin et Geneviève.

Le président les condamna tous les deux à la peine de mort.

Deux heures sonnaient à la grande horloge du Palais.

Le président mit juste autant de temps pour prononcer la condamnation

que l'horloge à sonner.

Maurice écouta ces deux bruits confondus l'un dans l'autre. Quand la

double vibration de la voix et du timbre fut éteinte, ses forces étaient

épuisées.

Les gendarmes emmenèrent Geneviève et Lorin, qui lui avait offert son

bras.

Tous deux saluèrent Maurice d'une façon bien différente: Lorin souriait;

Geneviève, pâle et défaillante, lui envoya un dernier baiser sur ses

doigts trempés de larmes.

Elle avait conservé l'espoir de vivre jusqu'au dernier moment, et elle

pleurait non pas sa vie, mais son amour, qui allait s'éteindre avec sa

vie.

Maurice, à moitié fou, ne répondit point à cet adieu de ses amis; il se

releva pâle, égaré, du banc sur lequel il s'était affaissé. Ses amis

avaient disparu.

Il sentit qu'une seule chose vivait encore en lui: c'était la haine qui

lui mordait le coeur.

Il jeta un dernier regard autour de lui et reconnut Dixmer, qui s'en

allait avec d'autres spectateurs et qui se baissait pour passer sous la

porte cintrée du couloir.

Avec la rapidité du ressort qui se détend, Maurice bondit de banquettes

en banquettes et parvint à la même porte.

Dixmer l'avait déjà franchie: il descendait dans l'obscurité du

corridor.

Maurice descendit derrière lui.

Au moment où Dixmer toucha du pied les dalles de la grande salle,

Maurice toucha l'épaule de Dixmer de la main.

Le chevalier de Maison-Rouge(#18006) · 第 105 / 115 题