L'enfant royal

Cependant le procès de la reine avait commencé à s'instruire, comme on a

pu le voir dans le chapitre précédent.

Déjà on laissait entrevoir que, par le sacrifice de cette tête illustre,

la haine populaire, grondante depuis si longtemps, serait enfin

assouvie.

Les moyens ne manquaient pas pour faire tomber cette tête, et cependant

Fouquier-Tinville, l'accusateur mortel, avait résolu de ne pas négliger

les nouveaux moyens d'accusation que Simon avait promis de mettre à sa

disposition.

Le lendemain du jour où Simon et lui s'étaient rencontrés dans la salle

des Pas-Perdus, le bruit des armes vint encore faire tressaillir, dans

le Temple, les prisonniers qui avaient continué de l'habiter.

Ces prisonniers étaient Madame Élisabeth, madame Royale, et l'enfant

qui, après avoir été appelé Majesté au berceau, n'était plus appelé que

le petit Louis Capet.

Le général Hanriot, avec son panache tricolore, son gros cheval et son

grand sabre, entra, suivi de plusieurs gardes nationaux, dans le donjon

où languissait l'enfant royal.

À côté du général marchait un greffier de mauvaise mine, chargé d'une

écritoire, d'un rouleau de papier, et s'escrimant avec une plume

démesurément longue.

Derrière le scribe venait l'accusateur public. Nous avons vu, nous

connaissons et nous retrouverons encore plus tard cet homme sec, jaune

et froid, dont l'oeil sanglant faisait frissonner le farouche Santerre

lui-même dans son harnois de guerre.

Quelques gardes nationaux et un lieutenant les suivaient.

Simon, souriant d'un air faux et tenant d'une main son bonnet d'ourson

et de l'autre son tire-pied, monta devant pour indiquer le chemin à la

commission.

Ils arrivèrent à une chambre assez noire, spacieuse et nue, au fond de

laquelle, assis sur son lit, se tenait le jeune Louis, dans un état

d'immobilité parfaite.

Quand nous avons vu le pauvre enfant fuyant devant la brutale colère de

Simon, il y avait encore en lui une espèce de vitalité réagissant contre

les indignes traitements du cordonnier du Temple: il fuyait, il criait,

il pleurait; donc, il avait peur; donc, il souffrait; donc, il espérait.

Aujourd'hui, crainte et espoir avaient disparu; sans doute la souffrance

existait encore; mais, si elle existait, l'enfant martyr à qui l'on

faisait, d'une façon si cruelle, payer les fautes de ses parents,

l'enfant martyr la cachait au plus profond de son coeur et la voilait

sous les apparences d'une complète insensibilité.

Il ne leva pas même la tête lorsque les commissaires marchèrent à lui.

Eux, sans autre préambule, prirent des sièges et s'installèrent.

L'accusateur public au chevet du lit, Simon au pied, le greffier près de

la fenêtre, les gardes nationaux et leur lieutenant sur le côté et un

peu dans l'ombre.

Ceux d'entre les assistants qui regardaient le petit prisonnier avec

quelque intérêt ou même quelque curiosité, remarquèrent la pâleur de

l'enfant, son embonpoint singulier, qui n'était que de la bouffissure,

et le fléchissement de ses jambes, dont les articulations commençaient à

se tuméfier.

--Cet enfant est bien malade, dit le lieutenant avec une assurance qui

fit retourner Fouquier-Tinville, déjà assis et prêt à interroger.

Le petit Capet leva les yeux et chercha dans la pénombre celui qui avait

prononcé ces paroles, et il reconnut le même jeune homme qui, une fois

déjà, avait, dans la cour du Temple, empêché Simon de le battre. Un

rayonnement doux et intelligent circula dans ses prunelles d'un bleu

foncé, mais ce fut tout.

--Ah! ah! c'est toi, citoyen Lorin, dit Simon appelant ainsi l'attention

de Fouquier-Tinville sur l'ami de Maurice.

--Moi-même, citoyen Simon, répliqua Lorin avec son imperturbable aplomb.

Et, comme Lorin, quoique toujours prêt à faire face au danger, n'était

point homme à le chercher inutilement, il profita de la circonstance

pour saluer Fouquier-Tinville, qui lui rendit poliment son salut.

--Tu fais observer, je crois, citoyen, dit alors l'accusateur public,

que l'enfant est malade; es-tu médecin?

--J'ai étudié la médecine, au moins, si je ne suis pas docteur.

--Eh bien, que lui trouves-tu?

--Comme symptôme de maladie? demanda Lorin.

--Oui.

--Je lui trouve les joues et les yeux bouffis, les mains pâles et

maigres, les genoux tuméfiés; et, si je lui tâtais le pouls, je

constaterais, j'en suis sûr, un mouvement de quatre-vingt-cinq à

quatre-vingt-dix pulsations à la minute.

L'enfant parut insensible à l'énumération de ses souffrances.

--Et à quoi la science peut-elle attribuer l'état du prisonnier? demanda

l'accusateur public. Lorin se gratta le bout du nez en murmurant:

_Philis veut me faire parler,_

_Je n'en ai pas la moindre envie._

Puis, tout haut:

--Ma foi, citoyen, répliqua-t-il, je ne connais pas assez le régime du

petit Capet pour te répondre.... Cependant....

Simon prêtait une oreille attentive, et riait sous cape de voir son

ennemi tout près de se compromettre.

--Cependant, continua Lorin, je crois qu'il ne prend pas assez

d'exercice.

--Je crois bien, le petit gueux! dit Simon, il ne veut plus marcher.

L'enfant resta insensible à l'apostrophe du cordonnier.

Fouquier-Tinville se leva, vint à Lorin, et lui parla tout bas.

Personne n'entendit les paroles de l'accusateur public; mais il était

évident que ces paroles avaient la forme de l'interrogation.

--Oh! oh! crois-tu cela, citoyen? C'est bien grave pour une mère...

--En tout cas, nous allons le savoir, dit Fouquier; Simon prétend le lui

avoir entendu dire à lui-même, et s'est engagé à le lui faire avouer.

--Ce serait hideux, dit Lorin; mais enfin cela est possible:

l'Autrichienne n'est pas exempte de péché; et, à tort ou à raison, cela

ne me regarde pas.... On en a fait une Messaline; mais ne pas se

contenter de cela et vouloir en faire une Agrippine, cela me parait un

peu fort, je l'avoue.

--Voilà ce qui a été rapporté par Simon, dit Fouquier impassible.

--Je ne doute pas que Simon n'ait dit cela... il y a des hommes

qu'aucune accusation n'effraye, même les accusations impossibles.... Mais

ne trouves-tu pas, continua Lorin en regardant fixement Fouquier, ne

trouves-tu pas, toi qui es un homme intelligent et probe, toi qui es un

homme fort enfin, que demander à un enfant de pareils détails sur celle

que les lois les plus naturelles et les plus sacrées de la nature lui

ordonnent de respecter, c'est presque insulter à l'humanité tout entière

dans la personne de cet enfant?

L'accusateur ne sourcilla point; il tira une note de sa poche et la fit

voir à Lorin.

--La Convention m'ordonne d'informer, dit-il; le reste ne me regarde

pas, j'informe.

--C'est juste, dit Lorin; et j'avoue que, si cet enfant avouait....

Et le jeune homme secoua la tête avec dégoût.

--D'ailleurs, continua Fouquier, ce n'est pas sur la seule dénonciation

de Simon que nous procédons; tiens, l'accusation est publique.

Et Fouquier tira un second papier de sa poche. Celui-là, c'était un

numéro de la feuille qu'on appelait le _Père Duchesne_, et qui, comme on

le sait, était rédigée par Hébert. L'accusation, en effet, y était

formulée en toutes lettres.

--C'est écrit, c'est même imprimé, dit Lorin; mais n'importe, jusqu'à ce

que j'aie entendu une pareille accusation sortir de la bouche de

l'enfant, je m'entends, sortir volontairement, librement, sans

menaces... eh bien...

--Eh bien?...

--Eh bien, malgré Simon et Hébert, je douterais comme tu doutes

toi-même.

Simon guettait impatiemment l'issue de cette conversation; le misérable

ignorait le pouvoir qu'exerce sur l'homme intelligent le regard qu'il

démêle dans la foule: c'est un attrait tout de sympathie ou une

impression de haine subite. Parfois c'est une puissance qui repousse,

parfois c'est une force qui attire, qui fait découler la pensée et

dériver la personne même de l'homme jusqu'à cet autre homme de force

égale ou de force supérieure qu'il reconnaît dans la foule.

Mais Fouquier avait senti le poids du regard de Lorin, et voulait être

compris de cet observateur.

--L'interrogatoire va commencer, dit l'accusateur public; greffier,

prends la plume.

Celui-ci venait d'écrire les préliminaires d'un procès-verbal, et

attendait, comme Simon, comme Hanriot, comme tous enfin, que le colloque

de Fouquier-Tinville et de Lorin eût cessé.

L'enfant seul paraissait complètement étranger à la scène dont il était

le principal acteur, et avait repris ce regard atone qu'avait un instant

illuminé l'éclair d'une suprême intelligence.

--Silence! dit Hanriot, le citoyen Fouquier-Tinville va interroger

l'enfant.

--Capet, dit l'accusateur, sais-tu ce qu'est devenue ta mère? Le petit

Louis passa d'une pâleur de marbre à une rougeur brûlante. Mais il ne

répondit pas.

--M'as-tu entendu, Capet? reprit l'accusateur. Même silence.

--Oh! il entend bien, dit Simon; mais il est comme les singes, il ne

veut pas répondre, de peur qu'on ne le prenne pour un homme et qu'on ne

le fasse travailler.

--Réponds, Capet, dit Hanriot; c'est la commission de la Convention qui

t'interroge, et tu dois obéissance aux lois. L'enfant pâlit, mais ne

répondit pas.

Simon fit un geste de rage; chez ces natures brutales et stupides, la

fureur est une ivresse accompagnée des hideux symptômes de l'ivresse du

vin.

--Veux-tu répondre, louveteau! dit-il en lui montrant le poing.

--Tais-toi, Simon, dit Fouquier-Tinville, tu n'as pas la parole.

Ce mot, dont il avait pris l'habitude au tribunal révolutionnaire, lui

échappa.

--Entends-tu, Simon, dit Lorin, tu n'as pas la parole; c'est la seconde

fois qu'on te dit cela devant moi; la première, c'était quand tu

accusais la fille de la mère Tison, à laquelle tu as eu le plaisir de

faire couper le cou.

Simon se tut.

--Ta mère t'aimait-elle, Capet? demanda Fouquier. Même silence.

--On dit que non, continua l'accusateur.

Quelque chose comme un pâle sourire passa sur les lèvres de l'enfant.

--Mais quand je vous dis, hurla Simon, qu'il m'a dit à moi qu'elle

l'aimait trop.

--Regarde, Simon, comme c'est fâcheux que le petit Capet, si bavard dans

le tête-à-tête, devienne muet devant le monde, dit Lorin.

--Oh! si nous étions seuls! dit Simon.

--Oui, si vous étiez seuls, mais vous n'êtes pas seuls malheureusement.

Oh! si vous étiez seuls, brave Simon, excellent patriote, comme tu

rosserais le pauvre enfant, hein? Mais tu n'es pas seul, et tu n'oses

pas, être infâme! devant nous autres, honnêtes gens, qui savons que les

anciens, sur lesquels nous essayons de nous modeler, respectaient tout

ce qui était faible; tu n'oses pas, car tu n'es pas seul, et tu n'es pas

vaillant, mon digne homme, quand tu as des enfants de cinq pieds six

pouces à combattre.

--Oh!... murmura Simon en grinçant des dents.

--Capet, reprit Fouquier, as-tu fait quelque confidence à Simon?

Le regard de l'enfant prit, sans se détourner, une expression d'ironie

impossible à décrire.

--Sur ta mère? continua l'accusateur. Un éclair de mépris passa dans le

regard.

--Réponds oui ou non, s'écria Hanriot.

--Réponds oui! hurla Simon en levant son tire-pied sur l'enfant.

L'enfant frissonna, mais ne fit aucun mouvement pour éviter le coup. Les

assistants poussèrent une espèce de cri de répulsion.

Lorin fit mieux, il s'élança, et, avant que le bras de Simon se fût

abaissé, il le saisit par le poignet.

--Veux-tu me lâcher? vociféra Simon devenant pourpre de rage.

--Voyons, dit Fouquier, il n'y a point de mal à ce qu'une mère aime son

enfant; dis-nous de quelle manière ta mère t'aimait, Capet. Cela peut

lui être utile.

Le jeune prisonnier tressaillit à cette idée qu'il pouvait être utile à

sa mère.

--Elle m'aimait comme une mère aime son fils, monsieur, dit-il; il n'y a

pas deux manières pour les mères d'aimer leurs enfants, ni pour les

enfants d'aimer leur mère.

--Et moi, petit serpent, je soutiens que tu m'as dit que ta mère...

--Tu auras rêvé cela, interrompit tranquillement Lorin; tu dois avoir

souvent le cauchemar, Simon.

--Lorin! Lorin! grinça Simon.

--Eh bien, oui, Lorin; après! Il n'y a pas moyen de le battre, Lorin:

c'est lui qui bat les autres quand ils sont méchants; il n'y a pas moyen

de le dénoncer, car ce qu'il vient de faire en arrêtant ton bras, il l'a

fait devant le général Hanriot et le citoyen Fouquier-Tinville, qui

l'approuvent, et ils ne sont pas des tièdes, ceux-là! Il n'y a donc pas

moyen de le faire guillotiner un peu, comme Héloïse Tison; c'est

fâcheux, c'est même enrageant, mais c'est comme cela, mon pauvre Simon!

--Plus tard! plus tard! répondit le cordonnier avec son ricanement

d'hyène.

--Oui, cher ami, dit Lorin; mais j'espère, avec l'aide de l'Être

suprême!... ah! tu t'attendais que j'allais dire avec l'aide de Dieu?

mais j'espère, avec l'aide de l'Être suprême et de mon sabre, t'avoir

éventré auparavant; mais range-toi, Simon, tu m'empêches de voir.

--Brigand!

--Tais-toi! tu m'empêches d'entendre. Et Lorin écrasa Simon de son

regard. Simon crispait ses poings, dont les noires bigarrures le

rendaient fier; mais comme l'avait dit Lorin, il lui fallait se borner

là.

--Maintenant qu'il a commencé à parler, dit Hanriot, il continuera sans

doute; continue, citoyen Fouquier.

--Veux-tu répondre maintenant? demanda Fouquier. L'enfant rentra dans

son silence.

--Tu vois, citoyen, tu vois! dit Simon.

--L'obstination de cet enfant est étrange, dit Hanriot, troublé malgré

lui par cette fermeté toute royale.

--Il est mal conseillé, dit Lorin.

--Par qui? demanda Hanriot.

--Dame, par son patron.

--Tu m'accuses? s'écria Simon; tu me dénonces?... Ah! c'est curieux...

--Prenons-le par la douceur, dit Fouquier.

Se retournant alors vers l'enfant, qu'on eût dit complètement

insensible:

--Voyons, mon enfant, dit-il, répondez à la commission nationale;

n'aggravez pas votre situation en refusant des éclaircissements utiles;

vous avez parlé au citoyen Simon des caresses que vous faisait votre

mère, de la façon dont elle vous faisait ces caresses, de sa façon de

vous aimer.

Louis promena sur l'assemblée un regard qui devint haineux en s'arrêtant

sur Simon, mais il ne répondit pas.

--Vous trouvez-vous malheureux? demanda l'accusateur; vous trouvez-vous

mal logé, mal nourri, mal traité? voulez-vous plus de liberté, un autre

ordinaire, une autre prison, un autre gardien? voulez-vous un cheval

pour vous promener? voulez-vous qu'on vous accorde la société d'enfants

de votre âge?

Louis reprit le profond silence dont il n'était sorti que pour défendre

sa mère.

La commission demeura interdite d'étonnement; tant de fermeté, tant

d'intelligence étaient incroyables dans un enfant.

--Hein! ces rois, dit Hanriot à voix basse, quelle race! c'est comme les

tigres; tout petits, ils ont de la méchanceté.

--Comment rédiger le procès-verbal? demanda le greffier embarrassé.

--Il n'y a qu'à en charger Simon, dit Lorin; il n'y a rien à écrire,

cela fera son affaire à merveille.

Simon montra le poing à son implacable ennemi. Lorin se mit à rire.

--Tu ne riras point comme cela le jour où tu éternueras dans le sac, dit

Simon ivre de fureur.

--Je ne sais si je te précéderai ou si je te suivrai dans la petite

cérémonie dont tu me menaces, dit Lorin; mais ce que je sais, c'est que

beaucoup riront le jour où ce sera ton tour. Dieux!... j'ai dit dieux au

pluriel... dieux! seras-tu laid ce jour-là, Simon! tu seras hideux.

Et Lorin se retira derrière la commission avec un franc éclat de rire.

La commission n'avait plus rien à faire, elle sortit.

Quant à l'enfant, une fois délivré de ses interrogateurs, il se mit à

chantonner sur son lit un petit refrain mélancolique qui était la

chanson favorite de son père.

Le chevalier de Maison-Rouge(#18006) · 第 78 / 115 题