Le muscadin

Il y avait deux heures, à peu près, que les événements que nous venons

de raconter étaient accomplis.

Lorin se promenait dans la chambre de Maurice, tandis qu'Agésilas cirait

les bottes de son maître dans l'antichambre; seulement, pour la plus

grande commodité de la conversation, la porte était demeurée ouverte,

et, dans le parcours qu'il accomplissait, Lorin s'arrêtait devant cette

porte et adressait des questions à l'officieux.

--Et tu dis, citoyen Agésilas, que ton maître est parti ce matin?

--Oh! mon Dieu, oui.

--À son heure ordinaire?

--Dix minutes plus tôt, dix minutes plus tard, je ne saurais trop dire.

--Et tu ne l'as pas revu depuis?

--Non, citoyen.

Lorin reprit sa promenade et fit en silence trois à quatre tours, puis

s'arrêtant de nouveau:

--Avait-il son sabre? demanda-t-il.

--Oh! quand il va à la section, il l'a toujours.

--Et tu es sûr que c'est à la section qu'il est allé?

--Il me l'a dit du moins.

--En ce cas, je vais le rejoindre, dit Lorin. Si nous nous croisions, tu

lui diras que je suis venu et que je vais revenir.

--Attendez, dit Agésilas.

--Quoi?

--J'entends son pas dans l'escalier.

--Tu crois?

--J'en suis sûr. En effet, presque au même instant, la porte de

l'escalier s'ouvrit et Maurice entra.

Lorin jeta sur celui-ci un coup d'oeil rapide, et voyant que rien en lui

ne paraissait extraordinaire:

--Ah! te voilà enfin! dit Lorin; je t'attends depuis deux heures.

--Tant mieux, dit Maurice en souriant, cela t'aura donné du temps pour

préparer les distiques et les quatrains.

--Ah! mon cher Maurice, dit l'improvisateur, je n'en fais plus.

--De distiques et de quatrains?

--Non.

--Bah! mais le monde va donc finir?

--Maurice, mon ami, je suis triste.

--Toi, triste?

--Je suis malheureux.

--Toi, malheureux?

--Oui, que veux-tu? j'ai des remords.

--Des remords?

--Eh! mon Dieu, oui, dit Lorin, toi ou elle, mon cher, il n'y avait pas

de milieu. Toi ou elle, tu sens bien que je n'ai pas hésité; mais,

vois-tu, Arthémise est au désespoir, c'était son amie.

--Pauvre fille!

--Et comme c'est elle qui m'a donné son adresse...

--Tu aurais infiniment mieux fait de laisser les choses suivre leur

cours.

--Oui, et c'est toi qui, à cette heure, serais condamné à sa place.

Puissamment raisonné, cher ami. Et moi qui venais te demander un

conseil! Je te croyais plus fort que cela.

--Voyons, n'importe, demande toujours.

--Eh bien, comprends-tu? Pauvre fille, je voudrais tenter quelque chose

pour la sauver. Si je donnais ou si je recevais pour elle quelque bonne

torgnole, il me semble que cela me ferait du bien.

--Tu es fou, Lorin, dit Maurice en haussant les épaules.

--Voyons, si je faisais une démarche auprès du tribunal révolutionnaire?

--Il est trop tard, elle est condamnée.

--En vérité, dit Lorin, c'est affreux de voir périr ainsi cette jeune

femme.

--D'autant plus affreux que c'est mon salut qui a entraîné sa mort.

Mais, après tout, Lorin, ce qui doit nous consoler, c'est qu'elle

conspirait.

--Eh! mon Dieu, est-ce que tout le monde ne conspire pas, peu ou

beaucoup, par le temps qui court? Elle a fait comme tout le monde.

Pauvre femme!

--Ne la plains pas trop, ami, et surtout ne la plains pas trop haut, dit

Maurice, car nous portons une partie de sa peine. Crois-moi, nous ne

sommes pas si bien lavés de l'accusation de complicité qu'elle n'ait

fait tache. Aujourd'hui, à la section, j'ai été appelé girondin par le

capitaine des chasseurs de Saint-Leu, et tout à l'heure, il m'a fallu

lui donner un coup de sabre pour lui prouver qu'il se trompait.

--C'est donc pour cela que tu rentres si tard?

--Justement.

--Mais pourquoi ne m'as-tu pas averti?

--Parce que, dans ces sortes d'affaires, tu ne peux te contenir; il

fallait que cela se terminât tout de suite, afin que la chose ne fît pas

de bruit. Nous avons pris chacun de notre côté ceux que nous avions sous

la main.

--Et cette canaille-là t'avait appelé girondin, toi, Maurice, un pur?...

--Eh! mordieu! oui; c'est ce qui te prouve, mon cher, qu'encore une

aventure pareille et nous sommes impopulaires; car, tu sais, Lorin, quel

est, aux jours où nous vivons, le synonyme d'impopulaire: c'est

_suspect_.

_--_Je sais bien, dit Lorin, et ce mot-là fait frissonner les plus

braves; n'importe... il me répugne de laisser aller la pauvre Héloïse à

la guillotine sans lui demander pardon.

--Enfin, que veux-tu?

--Je voudrais que tu restasses ici, Maurice, toi qui n'as rien à te

reprocher à son égard. Moi, vois-tu, c'est autre chose; puisque je ne

puis rien de plus pour elle, j'irai sur son passage, je veux y aller,

ami Maurice, tu me comprends, et pourvu qu'elle me tende la main!...

--Je t'accompagnerai alors, dit Maurice.

--Impossible, mon ami, réfléchis donc: tu es municipal, tu es secrétaire

de section, tu as été mis en cause, tandis que, moi, je n'ai été que ton

défenseur; on te croirait coupable, reste donc; moi, c'est autre chose,

je ne risque rien et j'y vais.

Tout ce que disait Lorin était si juste, qu'il n'y avait rien à

répondre. Maurice, échangeant un seul signe avec la fille Tison marchant

à l'échafaud, dénonçait lui-même sa complicité.

--Va donc, lui dit-il, mais sois prudent. Lorin sourit, serra la main de

Maurice et partit. Maurice ouvrit sa fenêtre et lui envoya un triste

adieu. Mais, avant que Lorin eût tourné le coin de la rue, plus d'une

fois il s'y était remis pour le regarder encore, et, chaque fois, attiré

par une espèce de sympathie magnétique, Lorin se retourna pour le

regarder en souriant. Enfin, lorsqu'il eut disparu au coin du quai,

Maurice referma la fenêtre, se jeta dans un fauteuil, et tomba dans une

de ces somnolences qui, chez les caractères forts et pour les

organisations nerveuses, sont les pressentiments de grands malheurs, car

ils ressemblent au calme précurseur de la tempête. Il ne fut tiré de

cette rêverie, ou plutôt de cet assoupissement, que par l'officieux,

qui, au retour d'une commission faite à l'extérieur, rentra avec cet air

éveillé des domestiques qui brûlent de débiter au maître les nouvelles

qu'ils viennent de recueillir.

Mais, voyant Maurice préoccupé, il n'osa le distraire, et se contenta de

passer et repasser sans motifs, mais avec obstination devant lui.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Maurice négligemment; parle, si tu as

quelque chose à me dire.

--Ah! citoyen, encore une fameuse conspiration, allez! Maurice fit un

mouvement d'épaules.

--Une conspiration qui fait dresser les cheveux sur la tête, continua

Agésilas.

--Vraiment! répondit Maurice en homme accoutumé aux trente conspirations

quotidiennes de cette époque.

--Oui, citoyen, reprit Agésilas; c'est à faire frémir, voyez-vous! Rien

que d'y penser, cela donne la chair de poule aux bons patriotes.

--Voyons cette conspiration? dit Maurice.

--L'Autrichienne a manqué de s'enfuir.

--Bah! dit Maurice commençant à prêter une attention plus réelle.

--Il paraît, dit Agésilas, que la veuve Capet avait des ramifications

avec la fille Tison, que l'on va guillotiner aujourd'hui. Elle ne l'a

pas volé; la malheureuse!

--Et comment la reine avait-elle des relations avec cette fille? demanda

Maurice, qui sentait perler la sueur sur son front.

--Par un oeillet. Imaginez-vous, citoyen, qu'on lui a fait passer le

plan de la chose dans un oeillet.

--Dans un oeillet!... Et qui cela?

--M. le chevalier... de... attendez donc... c'est pourtant un nom

fièrement connu... mais, moi, j'oublie tous ces noms....

Un chevalier de Château... que je suis bête! il n'y a plus de

châteaux... un chevalier de Maison...

--Maison-Rouge?

--C'est cela.

--Impossible.

--Comment, impossible? Puisque je vous dis qu'on a trouvé une trappe, un

souterrain, des carrosses.

--Mais non, c'est qu'au contraire tu n'as rien dit encore de tout cela.

--Ah bien, je vais vous le dire alors.

--Dis; si c'est un conte, il est beau du moins.

--Non, citoyen, ce n'est pas un conte, tant s'en faut, et la preuve,

c'est que je le tiens du citoyen portier. Les aristocrates ont creusé

une mine; cette mine partait de la rue de la Corderie, et allait jusque

dans la cave de la cantine de la citoyenne Plumeau, et même elle a

failli être compromise de complicité, la citoyenne Plumeau. Vous la

connaissez, j'espère?

--Oui, dit Maurice; mais après?

--Eh bien, la veuve Capet devait se sauver par ce souterrain-là. Elle

avait déjà le pied sur la première marche, quoi! C'est le citoyen Simon

qui l'a rattrapée par sa robe. Tenez, on bat la générale dans la ville,

et le rappel dans les sections; entendez-vous le tambour, là? On dit que

les Prussiens sont à Dammartin, et qu'ils ont poussé des reconnaissances

jusqu'aux frontières.

Au milieu de ce flux de paroles, du vrai et du faux, du possible et de

l'absurde, Maurice saisit à peu près le fil conducteur. Tout partait de

cet oeillet donné sous ses yeux à la reine, et acheté par lui à la

malheureuse bouquetière. Cet oeillet contenait le plan d'une

conspiration qui venait d'éclater, avec les détails plus ou moins vrais

que rapportait Agésilas.

En ce moment le bruit du tambour se rapprocha, et Maurice entendit crier

dans la rue:

--Grande conspiration découverte au Temple par le citoyen Simon! Grande

conspiration en faveur de la veuve Capet découverte au Temple!

--Oui, oui, dit Maurice, c'est bien ce que je pense. Il y a du vrai dans

tout cela. Et Lorin qui, au milieu de cette exaltation populaire, va

peut-être tendre la main à cette fille et se faire mettre en morceaux....

Maurice prit son chapeau, agrafa la ceinture de son sabre, et en deux

bonds fut dans la rue.

--Où est-il? demanda Maurice. Sur le chemin de la Conciergerie sans

doute. Et il s'élança vers le quai.

À l'extrémité du quai de la Mégisserie, des piques et des baïonnettes,

surgissant du milieu d'un rassemblement, frappèrent ses regards. Il lui

sembla distinguer au milieu du groupe un habit de garde national et dans

le groupe des mouvements hostiles. Il courut, le coeur serré, vers le

rassemblement qui encombrait le bord de l'eau.

Ce garde national pressé par la cohorte des Marseillais était Lorin;

Lorin pâle, les lèvres serrées, l'oeil menaçant, la main sur la poignée

de son sabre, mesurant la place des coups qu'il se préparait à porter.

À deux pas de Lorin était Simon. Ce dernier, riant d'un rire féroce,

désignait Lorin aux Marseillais et à la populace en disant:

--Tenez, tenez! vous voyez bien celui-là, c'en est un que j'ai fait

chasser du Temple hier comme aristocrate; c'en est un de ceux qui

favorisent les correspondances dans les oeillets. C'est le complice de

la fille Tison, qui va passer tout à l'heure. Eh bien, le voyez-vous, il

se promène tranquillement sur le quai, tandis que sa complice va marcher

à la guillotine; et peut-être même qu'elle était plus que sa complice,

que c'était sa maîtresse, et qu'il était venu ici pour lui dire adieu ou

pour essayer de la sauver.

Lorin n'était pas homme à en entendre davantage. Il tira son sabre hors

du fourreau.

En même temps la foule s'ouvrit devant un homme qui donnait tête baissée

dans le groupe, et dont les larges épaules renversèrent trois ou quatre

spectateurs qui se préparaient à devenir acteurs.

--Sois heureux, Simon, dit Maurice. Tu regrettais sans doute que je ne

fusse point là, avec mon ami pour faire ton métier de dénonciateur en

grand. Dénonce, Simon, dénonce, me voilà.

--Ma foi, oui, dit Simon avec son hideux ricanement, et tu arrives à

propos. Celui-là, dit-il, c'est le beau Maurice Lindey, qui a été accusé

en même temps que la fille Tison, et qui s'en est tiré parce qu'il est

riche, lui.

--À la lanterne! à la lanterne! crièrent les Marseillais.

--Oui-da! essayez donc un peu, dit Maurice.

Et il fit un pas en avant et piqua, comme pour s'essayer, au milieu du

front d'un des plus ardents égorgeurs que le sang aveugla aussitôt.

--Au meurtre! s'écria celui-ci. Les Marseillais abaissèrent les piques,

levèrent les haches, armèrent les fusils; la foule s'écarta effrayée, et

les deux amis restèrent isolés et exposés comme une double cible à tous

les coups. Ils se regardèrent avec un dernier et sublime sourire, car

ils s'attendaient à être dévorés par ce tourbillon de fer et de flamme

qui les menaçait, quand tout à coup la porte de la maison à laquelle ils

s'adossaient s'ouvrit et un essaim de jeunes gens en habit, de ceux

qu'on appelait les muscadins, armés tous d'un sabre et ayant chacun une

paire de pistolets à la ceinture, fondit sur les Marseillais et engagea

une mêlée terrible.

--Hourra! crièrent ensemble Lorin et Maurice ranimés par ce secours, et

sans réfléchir qu'en combattant dans les rangs des nouveaux venus, ils

donnaient raison aux accusations de Simon. Hourra!

Mais, s'ils ne pensaient pas à leur salut, un autre y pensa pour eux. Un

petit jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à l'oeil bleu, maniant

avec une adresse, et une ardeur infinies, un sabre de sapeur qu'on eût

cru que sa main de femme ne pouvait soulever, s'apercevant que Maurice

et Lorin, au lieu de fuir par la porte qu'il semblait avoir laissée

ouverte avec intention, combattaient à ses côtés, se retourna en leur

disant tout bas:

--Fuyez par cette porte; ce que nous venons faire ici ne vous regarde

pas, et vous vous compromettez inutilement.

Puis tout à coup, en voyant que les deux amis hésitaient:

--Arrière! cria-t-il à Maurice, pas de patriotes avec nous; municipal

Lindey, nous sommes des aristocrates, nous.

À ce nom, à cette audace qu'avait un homme d'accuser une qualité qui, à

cette époque-là, valait sentence de mort, la foule poussa un grand cri.

Mais le jeune homme blond et trois ou quatre de ses amis, sans

s'effrayer de ce cri, poussèrent Maurice et Lorin dans l'allée, dont ils

refermèrent la porte derrière eux; puis ils revinrent se jeter dans la

mêlée, qui était encore augmentée par l'approche de la charrette.

Maurice et Lorin, si miraculeusement sauvés, se regardèrent étonnés,

éblouis.

Cette issue semblait ménagée exprès; ils entrèrent dans une cour, et au

fond de cette cour trouvèrent une petite porte dérobée qui donnait sur

la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.

À ce moment, du pont au Change déboucha un détachement de gendarmes qui

eut bientôt balayé le quai, quoique de la rue transversale où se

tenaient les deux amis, on entendît pendant un instant une lutte

acharnée.

Ils précédaient la charrette qui conduisait à la guillotine la pauvre

Héloïse.

--Au galop! cria une voix; au galop! La charrette partit au galop. Lorin

aperçut la malheureuse jeune fille, debout, le sourire sur les lèvres et

l'oeil fier. Mais il ne put même échanger un geste avec elle; elle passa

sans le voir auprès d'un tourbillon de peuple qui criait:

--À mort, l'aristocrate! À mort! Et le bruit s'éloigna décroissant et

gagnant les Tuileries.

En même temps, la petite porte par où étaient sortis Maurice et Lorin se

rouvrit, et trois ou quatre muscadins, les habits déchirés et sanglants,

sortirent. C'était probablement tout ce qui restait de la petite troupe.

Le jeune homme blond sortit le dernier.

--Hélas! dit-il, cette cause est donc maudite!

Et, jetant son sabre ébréché et sanglant, il s'élança vers la rue des

Lavandières.

Le chevalier de Maison-Rouge(#18006) · 第 56 / 115 题