La mère et la fille

Nous avons déjà dit qu'en quelques heures la nouvelle de cet événement

s'était répandue dans tout Paris. En effet, il y avait à cette époque

des indiscrétions bien faciles à comprendre de la part d'un gouvernement

dont la politique se nouait et se dénouait dans la rue.

La rumeur gagna donc, terrible et menaçante, la vieille rue

Saint-Jacques, et, deux heures après l'arrestation de Maurice, on y

apprenait cette arrestation.

Grâce à l'activité de Simon, les détails du complot avaient promptement

jailli hors du Temple; seulement, comme chacun brodait sur le fond, la

vérité arriva quelque peu altérée chez le maître tanneur; il s'agissait,

disait-on, d'une fleur empoisonnée qu'on aurait fait passer à la reine,

et à l'aide de laquelle l'Autrichienne devait endormir ses gardes pour

sortir du Temple; en outre, à ces bruits s'étaient joints certains

soupçons sur la fidélité du bataillon congédié la veille par Santerre;

de sorte qu'il y avait déjà plusieurs victimes désignées à la haine du

peuple.

Mais, vieille rue Saint-Jacques, on ne se trompait point, et pour cause,

sur la nature de l'événement, et Morand d'un côté, et Dixmer de l'autre,

sortirent aussitôt, laissant Geneviève en proie au plus violent

désespoir.

En effet, s'il arrivait malheur à Maurice, c'était Geneviève qui était

la cause de ce malheur. C'était elle qui avait conduit par la main

l'aveugle jeune homme jusque dans le cachot où il était renfermé et

duquel il ne sortirait, selon toute probabilité, que pour marcher à

l'échafaud.

Mais, en tout cas, Maurice ne payerait pas de sa tête son dévouement au

caprice de Geneviève. Si Maurice était condamné, Geneviève allait

s'accuser elle-même au tribunal, elle avouait tout. Elle assumait la

responsabilité sur elle, bien entendu, et, aux dépens de sa vie, elle

sauvait Maurice.

Geneviève, au lieu de frémir à cette pensée de mourir pour Maurice, y

trouvait, au contraire, une amère félicité.

Elle aimait le jeune homme, elle l'aimait plus qu'il ne convenait à une

femme qui ne s'appartenait pas. C'était pour elle un moyen de reporter à

Dieu son âme pure et sans tache comme elle l'avait reçue de lui.

En sortant de la maison, Morand et Dixmer s'étaient séparés. Dixmer

s'achemina vers la rue de la Corderie, et Morand courut à la rue des

Nonandières. En arrivant au bout du pont Marie, ce dernier aperçut cette

foule d'oisifs et de curieux qui stationnent à Paris pendant ou après un

événement sur la place où cet événement a eu lieu, comme les corbeaux

stationnent sur un champ de bataille.

À cette vue, Morand s'arrêta tout court; les jambes lui manquaient, il

fut forcé de s'appuyer au parapet du pont.

Enfin il reprit, après quelques secondes, cette puissance merveilleuse

que, dans les grandes circonstances, il avait sur lui-même, se mêla aux

groupes, interrogea et apprit que, dix minutes auparavant, on venait

d'enlever, rue des Nonandières, 24, une jeune femme coupable bien

certainement du crime dont elle avait été accusée, puisqu'on l'avait

surprise occupée à faire ses paquets.

Morand s'informa du club dans lequel la pauvre fille devait être

interrogée. Il apprit que c'était devant la section mère qu'elle avait

été conduite, et il s'y rendit aussitôt.

Le club regorgeait de monde. Cependant, à force de coups de coude et de

coups de poing, Morand parvint à se glisser dans une tribune. La

première chose qu'il aperçut, fut la haute taille, la noble figure, la

mine dédaigneuse de Maurice, debout au banc des accusés, et écrasant de

son regard Simon, qui pérorait.

--Oui, citoyens, criait Simon, oui, la citoyenne Tison accuse le citoyen

Lindey et le citoyen Lorin. Le citoyen Lindey parle d'une bouquetière

sur laquelle il veut rejeter son crime; mais je vous en préviens

d'avance, la bouquetière ne se retrouvera point; c'est un complot formé

par une société d'aristocrates qui se rejettent la balle les uns aux

autres, comme des lâches qu'ils sont. Vous avez bien vu que le citoyen

Lorin avait décampé de chez lui quand on s'y est présenté. Eh bien, il

ne se rencontrera pas plus que la bouquetière.

--Tu en as menti, Simon, dit une voix furieuse; il se retrouvera, car le

voici. Et Lorin fit irruption dans la salle.

--Place à moi! cria-t-il en bousculant les spectateurs; place! Et il

alla se ranger auprès de Maurice.

Cette entrée de Lorin, faite tout naturellement, sans manières, sans

emphase, mais avec toute la franchise et toute la vigueur inhérentes au

caractère du jeune homme, produisit le plus grand effet sur les

tribunes, qui se mirent à applaudir et à crier bravo!

Maurice se contenta de sourire et de tendre la main à son ami, en homme

qui s'était dit à lui-même: «Je suis sûr de ne pas demeurer longtemps

seul au banc des accusés.»

Les spectateurs regardaient avec un intérêt visible ces deux beaux

jeunes gens, qu'accusait, comme un démon jaloux de la jeunesse et de la

beauté, l'immonde cordonnier du Temple.

Celui-ci s'aperçut de la mauvaise impression qui commençait à

s'appesantir sur lui. Il résolut de frapper le dernier coup.

--Citoyens, hurla-t-il, je demande que la généreuse citoyenne Tison soit

entendue, je demande qu'elle parle, je demande qu'elle accuse.

--Citoyens, dit Lorin, je demande qu'auparavant, la jeune bouquetière

qui vient d'être arrêtée et qu'on va sans doute amener devant vous, soit

entendue.

--Non, dit Simon, c'est encore quelque faux témoin, quelque partisan des

aristocrates; d'ailleurs, la citoyenne Tison brûle du désir d'éclairer

la justice.

Pendant ce temps, Morin parlait à Maurice.

--Oui, crièrent les tribunes, oui, la déposition de la femme Tison; oui,

oui, qu'elle dépose!

--La citoyenne Tison est-elle dans la salle? demanda le président.

--Sans doute qu'elle y est, s'écria Simon. Citoyenne Tison, dis donc que

tu es là.

--Me voilà, mon président, dit la geôlière; mais, si je dépose, me

rendra-t-on ma fille?

--Ta fille n'a rien à voir dans l'affaire qui nous occupe, dit le

président; dépose d'abord, et puis ensuite adresse-toi à la Commune pour

redemander ton enfant.

--Entends-tu? le citoyen président t'ordonne de déposer, cria Simon;

dépose donc tout de suite.

--Un instant, dit, en se retournant vers Maurice, le président étonné du

calme de cet homme ordinairement si fougueux, un instant! Citoyen

municipal, n'as-tu rien à dire d'abord?

--Non, citoyen président; sinon qu'avant d'appeler lâche et traître un

homme tel que moi, Simon aurait mieux fait d'attendre qu'il fût mieux

instruit.

--Tu dis, tu dis? répéta Simon avec cet accent railleur de l'homme du

peuple particulier à la plèbe parisienne.

--Je dis, Simon, reprit Maurice avec plus de tristesse que de colère,

que tu seras cruellement puni tout à l'heure quand tu vas voir ce qui va

arriver.

--Et que va-t-il donc arriver? demanda Simon.

--Citoyen président, reprit Maurice sans répondre à son hideux

accusateur, je me joins à mon ami Lorin pour te demander que la jeune

fille qui vient d'être arrêtée soit entendue avant qu'on fasse parler

cette pauvre femme, à qui l'on a sans doute soufflé sa déposition.

--Entends-tu, citoyenne, cria Simon, entends-tu? on dit là-bas que tu es

un faux témoin!

--Moi, un faux témoin? dit la femme Tison. Ah! tu vas voir; attends,

attends.

--Citoyen, dit Maurice, ordonne à cette malheureuse de se taire.

--Ah! tu as peur, cria Simon, tu as peur! Citoyen président, je requiers

la déposition de la citoyenne Tison.

--Oui, oui, la déposition! crièrent les tribunes.

--Silence! cria le président; voici la Commune qui revient. En ce

moment, en entendit une voiture qui roulait au dehors, avec un grand

bruit d'armes et de hurlements. Simon se retourna inquiet vers la porte.

--Quitte la tribune, lui dit le président, tu n'as plus la parole. Simon

descendit.

En ce moment, des gendarmes entrèrent avec un flot de curieux, bientôt

refoulé, et une femme fut poussée vers le prétoire.

--Est-ce elle? demanda Lorin à Maurice.

--Oui, oui, c'est elle, dit celui-ci. Oh! la malheureuse femme, elle est

perdue!

--La bouquetière! la bouquetière! murmurait-on des tribunes, que la

curiosité agitait; c'est la bouquetière.

--Je demande, avant toute chose, la déposition de la femme Tison, hurla

le cordonnier; tu lui avais ordonné de déposer, président, et tu vois

qu'elle ne dépose pas.

La femme Tison fut appelée et entama une dénonciation terrible,

circonstanciée. Selon elle, la bouquetière était coupable, il est vrai;

mais Maurice et Lorin étaient ses complices.

Cette dénonciation produisit un effet visible sur le public. Cependant

Simon triomphait.

--Gendarmes, amenez la bouquetière, cria le président.

--Oh! c'est affreux! murmura Morand en cachant sa tête entre ses deux

mains.

La bouquetière fut appelée, et se plaça au bas de la tribune, vis-à-vis

de la femme Tison, dont le témoignage venait de rendre capital le crime

dont on l'accusait.

Alors elle releva son voile.

--Héloïse! s'écria la femme Tison; ma fille... toi ici?...

--Oui, ma mère, répondit doucement la jeune femme.

--Et pourquoi es-tu entre deux gendarmes?

--Parce que je suis accusée, ma mère.

--Toi... accusée? s'écria la femme Tison avec angoisse; et par qui?

--Par vous, ma mère. Un silence effrayant, silence de mort, vint

s'abattre tout à coup sur ces masses bruyantes, et le sentiment

douloureux de cette horrible scène étreignit tous les coeurs.

--Sa fille! chuchotèrent des voix basses et comme dans le lointain, sa

fille, la malheureuse!

Maurice et Lorin regardaient l'accusatrice et l'accusée avec un

sentiment de profonde commisération et de douleur respectueuse.

Simon, tout en désirant voir la fin de cette scène, dans laquelle il

espérait que Maurice et Lorin demeureraient compromis, essayait de se

soustraire aux regards de la femme Tison, qui roulait autour d'elle un

oeil égaré.

--Comment t'appelles-tu, citoyenne? dit le président, ému lui-même, à la

jeune fille calme et résignée.

--Héloïse Tison, citoyen.

--Quel âge as-tu?

--Dix-neuf ans.

--Où demeures-tu?

--Rue des Nonandières, n° 24.

--Est-ce toi qui as vendu au citoyen municipal Lindey, que voici sur ce

banc, un bouquet d'oeillets ce matin?

La fille Tison se tourna vers Maurice, et, après l'avoir regardé:

--Oui, citoyen, c'est moi, dit-elle.

La femme Tison regardait elle-même sa fille avec des yeux dilatés par

l'épouvante.

--Sais-tu que chacun de ces oeillets contenait un billet adressé à la

veuve Capet?

--Je le sais, répondit l'accusée.

Un mouvement d'horreur et d'admiration se répandit dans la salle.

--Pourquoi offrais-tu ces oeillets au citoyen Maurice?

--Parce que je lui voyais l'écharpe municipale, et que je me doutais

qu'il allait au Temple.

--Quels sont tes complices?

--Je n'en ai pas.

--Comment! tu as fait le complot à toi toute seule?

--Si c'est un complot, je l'ai fait à moi toute seule.

--Mais le citoyen Maurice savait-il...?

--Que ces fleurs continssent des billets?

--Oui.

--Le citoyen Maurice est municipal; le citoyen Maurice pouvait voir la

reine en tête à tête, à toute heure du jour et de la nuit. Le citoyen

Maurice, s'il eût eu quelque chose à dire à la reine, n'avait pas besoin

d'écrire, puisqu'il pouvait parler.

--Et tu ne connaissais pas le citoyen Maurice?

--Je l'avais vu venir au Temple au temps où j'y étais avec ma pauvre

mère; mais je ne le connaissais pas autrement que de vue!

--Vois-tu, misérable! s'écria Lorin en menaçant du poing Simon, qui,

baissant la tête, atterré de la tournure que prenaient les affaires,

essayait de fuir inaperçu. Vois-tu ce que tu as fait?

Tous les regards se tournèrent vers Simon avec un sentiment de parfaite

indignation. Le président continua:

--Puisque c'est toi qui as remis le bouquet, puisque tu savais que

chaque fleur contenait un papier, tu dois savoir aussi ce qu'il y avait

d'écrit sur ce papier!

--Sans doute, je le sais.

--Eh bien, alors, dis-nous ce qu'il y avait sur ce papier?

--Citoyen, dit avec fermeté la jeune fille, j'ai dit tout ce que je

pouvais et surtout tout ce que je voulais dire.

--Et tu refuses de répondre?

--Oui.

--Tu sais à quoi tu t'exposes?

--Oui.

--Tu espères peut-être en ta jeunesse, en ta beauté?

--Je n'espère qu'en Dieu.

--Citoyen Maurice Lindey, dit le président, citoyen Hyacinthe Lorin,

vous êtes libres; la Commune reconnaît votre innocence et rend justice à

votre civisme. Gendarmes, conduisez la citoyenne Héloïse à la prison de

la section.

À ces paroles, la femme Tison sembla se réveiller, jeta un effroyable

cri, et voulut se précipiter pour embrasser une fois encore sa fille;

mais les gendarmes l'en empêchèrent.

--Je vous pardonne, ma mère, cria la jeune fille pendant qu'on

l'entraînait.

La femme Tison poussa un rugissement sauvage, et tomba comme morte.

--Noble fille! murmura Morand avec une douloureuse émotion.

Le chevalier de Maison-Rouge(#18006) · 第 50 / 115 题