La demande

Morand, paré avec cette recherche, n'était point une petite curiosité

pour Maurice.

Le muscadin le plus raffiné n'eût point trouvé un reproche à faire au

noeud de sa cravate, aux plis de ses bottes, à la finesse de son linge.

Mais, il faut l'avouer, c'étaient toujours les mêmes cheveux et les

mêmes lunettes.

Il sembla alors à Maurice, tant le serment de Geneviève l'avait rassuré,

qu'il voyait pour la première fois ces cheveux et ces lunettes sous leur

véritable jour.

--Du diable, se dit Maurice en allant à sa rencontre, du diable si

jamais maintenant je suis jaloux de toi, excellent citoyen Morand! Mets,

si tu veux, tous les jours ton habit gorge de pigeon des décadis, et

fais-toi faire pour les décadis un habit de drap d'or. À compter

d'aujourd'hui, je promets de ne plus voir que tes cheveux et tes

lunettes, et surtout de ne plus t'accuser d'aimer Geneviève.

On comprend combien la poignée de main donnée au citoyen Morand, à la

suite de ce soliloque, fut plus franche et plus cordiale que celle qu'il

lui donnait habituellement.

Contre l'habitude, le dîner se passait en petit comité. Trois couverts

seulement étaient mis à une table étroite.

Maurice comprit que, sous la table, il pourrait rencontrer le pied de

Geneviève; le pied continuerait la phrase muette et amoureuse commencée

par la main.

On s'assit. Maurice voyait Geneviève de biais; elle était entre le jour

et lui; ses cheveux noirs avaient un reflet bleu comme l'aile du

corbeau; son teint étincelait, son oeil était humide d'amour.

Maurice chercha et rencontra le pied de Geneviève. Au premier contact

dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit à la fois rougir

et pâlir; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi

entre les deux siens.

Avec son habit gorge de pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit

du décadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir

des lèvres de cette homme étrange, et qu'eût si bien accompagné sans

doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n'eussent point

éteint cette flamme.

Il dit mille folies sans jamais rire: ce qui faisait la force de

plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme étrange à ses saillies,

c'était son imperturbable sérieux. Ce marchand qui avait tant voyagé

pour le commerce de peaux de toute espèce, depuis les peaux de panthère

jusqu'aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait

l'Égypte comme Hérodote, l'Afrique comme Levaillant, et l'Opéra et les

boudoirs comme un muscadin.

--Mais le diable m'emporte! citoyen Morand, dit Maurice, vous êtes non

seulement un sachant, mais encore un savant.

--Oh! j'ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand; puis ne

faut-il pas que je me prépare un peu à la vie de plaisir que je compte

embrasser dès que j'aurai fait ma fortune? Il est temps, citoyen

Maurice, il est temps!

--Bah! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard; quel âge avez-vous

donc?

Morand se retourna en tressaillant à cette question, toute naturelle

qu'elle était.

--J'ai trente-huit ans, dit-il. Ah! voilà ce que c'est que d'être un

savant, comme vous dites, on n'a plus d'âge.

Geneviève se mit à rire; Maurice fit chorus; Morand se contenta de

sourire.

--Alors vous avez beaucoup voyagé? demanda Maurice en resserrant entre

les siens le pied de Geneviève, qui tendait imperceptiblement à se

dégager.

--Une partie de ma jeunesse, répondit Morand, s'est écoulée à

l'étranger.

--Beaucoup vu! pardon, c'est observé que je devrais dire, reprit

Maurice; car un homme comme vous ne peut voir sans observer.

--Ma foi, oui, beaucoup vu, reprit Morand; je dirais presque que j'ai

tout vu.

--Tout, citoyen, c'est beaucoup, reprit en riant Maurice, et, si vous

cherchiez...

--Ah! oui, vous avez raison. Il y a deux choses que je n'ai jamais vues.

Il est vrai que, de nos jours, ces deux choses se font de plus en plus

rares.

--Qu'est-ce donc? demanda Maurice.

--La première, répondit gravement Morand, c'est un Dieu.

--Ah! dit Maurice, à défaut de Dieu, citoyen Morand, je pourrais vous

faire voir une déesse.

--Comment cela? interrompit Geneviève.

--Oui, une déesse de création toute moderne: la déesse Raison. J'ai un

ami dont vous m'avez quelquefois entendu parler, mon cher et brave

Lorin, un coeur d'or, qui n'a qu'un seul défaut, celui de faire des

quatrains et des calembours.

--Eh bien?

--Eh bien, il vient d'avantager la ville de Paris d'une déesse Raison,

parfaitement conditionnée, et à laquelle on n'a rien trouvé à reprendre.

C'est la citoyenne Arthémise, ex-danseuse de l'Opéra, et à présent

parfumeuse, rue Martin. Sitôt qu'elle sera définitivement reçue déesse,

je pourrai vous la montrer.

Morand remercia gravement Maurice de la tête, et continua:

--L'autre, dit-il, c'est un roi.

--Oh! cela, c'est plus difficile, dit Geneviève en s'efforçant de

sourire; il n'y en a plus.

--Vous auriez dû voir le dernier, dit Maurice, c'eût été prudent.

--Il en résulte, dit Morand, que je ne me fais aucune idée d'un front

couronné: ce doit être fort triste?

--Fort triste, en effet, dit Maurice; je vous en réponds, moi qui en

vois un tous les mois à peu près.

--Un front couronné? demanda Geneviève.

--Ou du moins, reprit Maurice, qui a porté le lourd et douloureux

fardeau d'une couronne.

--Ah! oui, la reine, dit Morand. Vous avez raison, monsieur Maurice, ce

doit être un lugubre spectacle...

--Est-elle aussi belle et aussi fière qu'on le dit? demanda Geneviève.

--Ne l'avez-vous donc jamais vue, madame? demanda à son tour Maurice

étonné.

--Moi? Jamais!... répliqua la jeune femme.

--En vérité, dit Maurice, c'est étrange!

--Et pourquoi étrange? dit Geneviève. Nous avons habité la province

jusqu'en 91; depuis 91, j'habite la vieille rue Saint-Jacques, qui

ressemble beaucoup à la province, si ce n'est que l'on n'a jamais de

soleil, moins d'air et moins de fleurs. Vous connaissez ma vie, citoyen

Maurice: elle a toujours été la même; comment voulez-vous que j'aie vu

la reine? Jamais l'occasion ne s'en est présentée.

--Et je ne crois pas que vous profitiez de celle qui, malheureusement,

se présentera peut-être, dit Maurice.

--Que voulez-vous dire? demanda Geneviève.

--Le citoyen Maurice, reprit Morand, fait allusion à une chose qui n'est

plus un secret.

--À laquelle? demanda Geneviève.

--Mais à la condamnation probable de Marie-Antoinette et à sa mort sur

le même échafaud où est mort son mari. Le citoyen dit, enfin, que vous

ne profiterez point, pour la voir, du jour où elle sortira du Temple

pour marcher à la place de la Révolution.

--Oh! certes, non, s'écria Geneviève, à ces paroles prononcées par

Morand avec un sang-froid glacial.

--Alors, faites-en votre deuil, continua l'impassible chimiste; car

l'Autrichienne est bien gardée, et la République est une fée qui rend

invisible qui bon lui semble.

--J'avoue, dit Geneviève, que j'eusse cependant été bien curieuse de

voir cette pauvre femme.

--Voyons, dit Maurice, ardent à recueillir tous les souhaits de

Geneviève, en avez-vous bien réellement envie? Alors, dites un mot; la

République est une fée, je l'accorde au citoyen Morand; mais moi, en

qualité de municipal, je suis quelque peu enchanteur.

--Vous pourriez me faire voir la reine, vous, monsieur? s'écria

Geneviève.

--Certainement que je le puis.

--Et comment cela? demanda Morand en échangeant avec Geneviève un rapide

regard, qui passa inaperçu du jeune homme.

--Rien de plus simple, dit Maurice. Il y a certes des municipaux dont on

se défie. Mais, moi, j'ai donné assez de preuves de mon dévouement à la

cause de la liberté pour n'être point de ceux-là. D'ailleurs, les

entrées au Temple dépendent conjointement et des municipaux et des chefs

de poste. Or, le chef de poste est justement, ce jour-là, mon ami Lorin,

qui me paraît être appelé à remplacer indubitablement le général

Santerre, attendu qu'en trois mois, il est monté du grade de caporal à

celui d'adjudant-major. Eh bien, venez me trouver au Temple le jour où

je serai de garde, c'est-à-dire jeudi prochain.

--Eh bien, dit Morand, j'espère que vous êtes servie à souhait. Voyez

donc comme cela se trouve?

--Oh! non, non, dit Geneviève, je ne veux pas.

--Et pourquoi cela? s'écria Maurice qui ne voyait dans cette visite au

Temple qu'un moyen de voir Geneviève un jour où il comptait être privé

de ce bonheur.

--Parce que, dit Geneviève, ce serait peut-être vous exposer, cher

Maurice, à quelque conflit désagréable, et que, s'il vous arrivait, à

vous, notre ami, un souci quelconque causé par la satisfaction d'un

caprice à moi, je ne me le pardonnerais de ma vie.

--Voilà qui est parler sagement, Geneviève, dit Morand. Croyez-moi, les

défiances sont grandes, les meilleurs patriotes sont suspects

aujourd'hui; renoncez à ce projet, qui, pour vous, comme vous le dites,

est un simple caprice de curiosité.

--On dirait que vous en parlez en jaloux, Morand, et que, n'ayant vu ni

reine ni roi, vous ne voulez pas que les autres en voient. Voyons, ne

discutez plus; soyez de la partie.

--Moi? Ma foi, non.

--Ce n'est plus la citoyenne Dixmer qui désire venir au Temple; c'est

moi qui la prie, ainsi que vous, de venir distraire un pauvre

prisonnier. Car, une fois la grande porte refermée sur moi, je suis,

pour vingt-quatre heures, aussi prisonnier que le serait un roi, un

prince du sang.

Et, pressant de ses deux pieds le pied de Geneviève:

--Venez donc, dit-il, je vous en supplie.

--Voyons, Morand, dit Geneviève, accompagnez-moi.

--C'est une journée perdue, dit Morand, et qui retardera d'autant celle

où je me retirerai du commerce.

--Alors, je n'irai point, dit Geneviève.

--Et pourquoi cela? demanda Morand.

--Eh! mon Dieu, c'est bien simple, dit Geneviève, parce que je ne puis

pas compter sur mon mari pour m'accompagner, et que, si vous ne

m'accompagnez pas, vous, homme raisonnable, homme de trente-huit ans, je

n'aurai pas la hardiesse d'aller affronter seule les postes de

canonniers, de grenadiers et de chasseurs, en demandant à parler à un

municipal qui n'est mon aîné que de trois ou quatre ans.

--Alors, dit Morand, puisque vous croyez ma présence indispensable,

citoyenne...

--Allons, allons, citoyen savant, soyez galant, comme si vous étiez tout

bonnement un homme ordinaire, dit Maurice, et sacrifiez la moitié de

votre journée à la femme de votre ami.

--Soit! dit Morand.

--Maintenant, reprit Maurice, je ne vous demande qu'une chose, c'est de

la discrétion. C'est une démarche suspecte qu'une visite au Temple, et

un accident quelconque qui arriverait à la suite de cette visite nous

ferait guillotiner tous. Les jacobins ne plaisantent pas, peste! Vous

venez de voir comme ils ont traité les girondins.

--Diable! dit Morand, c'est à considérer, ce que dit le citoyen Maurice:

ce serait une manière de me retirer du commerce qui ne m'irait point du

tout.

--N'avez-vous pas entendu, reprit Geneviève en souriant, que le citoyen

a dit _tous_?

--Eh bien, tous?

--Tous ensemble.

--Oui, sans doute, dit Morand, la compagnie est agréable; mais j'aime

mieux, belle sentimentale, vivre dans votre compagnie que d'y mourir.

--Ah çà! où diable avais-je donc l'esprit, se demanda Maurice, quand je

croyais que cet homme était amoureux de Geneviève?

--Alors, c'est dit, reprit Geneviève; Morand, vous, c'est à vous que je

parle, à vous le distrait, à vous le rêveur; c'est pour jeudi prochain:

n'allez pas, mercredi soir, commencer quelque expérience chimique qui

vous retienne pour vingt-quatre heures, comme cela arrive quelquefois.

--Soyez tranquille, dit Morand; d'ailleurs, d'ici là, vous me le

rappellerez.

Geneviève se leva de table, Maurice imita son exemple; Morand allait en

faire autant, et les suivre peut-être, lorsque l'un des ouvriers apporta

au chimiste une petite fiole de liqueur qui attira toute son attention.

--Dépêchons-nous, dit Maurice en entraînant Geneviève.

--Oh! soyez tranquille, dit celle-ci; il en a pour une bonne heure au

moins.

Et la jeune femme lui abandonna sa main, qu'il serra tendrement dans les

siennes. Elle avait remords de sa trahison, et elle lui payait ce

remords en bonheur.

--Voyez-vous, lui dit-elle en traversant le jardin et en montrant à

Maurice les oeillets qu'on avait apportés à l'air dans une caisse

d'acajou, pour les ressusciter, s'il était possible; voyez-vous, mes

fleurs sont mortes.

--Qui les a tuées? Votre négligence, dit Maurice. Pauvres oeillets!

--Ce n'est point ma négligence, c'est votre abandon, mon ami.

--Cependant elles demandaient bien peu de chose, Geneviève, un peu

d'eau, voilà tout; et mon départ a dû vous laisser bien du temps.

--Ah! dit Geneviève, si les fleurs s'arrosaient avec des larmes, ces

pauvre oeillets, comme vous les appelez, ne seraient pas morts.

Maurice l'enveloppa de ses bras, la rapprocha vivement de lui, et, avant

qu'elle eût eu le temps de se défendre, il appuya ses lèvres sur l'oeil

moitié souriant, moitié languissant, qui regardait la caisse ravagée.

Geneviève avait tant de choses à se reprocher, qu'elle fut indulgente.

Dixmer revint tard, et, lorsqu'il revint, il trouva Morand, Geneviève et

Maurice qui causaient botanique dans le jardin.

Le chevalier de Maison-Rouge(#18006) · 第 40 / 115 题