CHAPITRE XI

L'Epreuve.

Ni les tempêtes, qui déchiraient mes voiles, ni l'eau qui entrait dans

la cabine, ni la pluie d'écume qui me fouettait constamment ne pouvaient

apaiser mon amour de la mer. Un marin qui traverse seul l'océan doit

s'attendre à de durs moments. Les anciens mariniers, qui faisaient le

tour du cap Horn, devaient combattre constamment pour leur existence et

souffraient plus du froid que moi.

Je savais qu'il était possible qu'un jour le _Firecrest_ et moi

rencontrions une tempête qui serait trop forte et nous entraînerait au

fond ensemble, mais c'est une fin à laquelle tous les gens de mer

doivent s'attendre. Est-il d'ailleurs plus belle mort pour un marin?

La tempête continua à travers la nuit du 19 août; l'une après l'autre

les vagues balayaient le petit cotre qui se secouait sous elles. J'étais

souvent réveillé par le choc de la mer et la grande inclinaison du

navire.

Dès le matin du 20 août, je compris que ce jour allait voir le point

culminant de toutes les tempêtes que j'avais rencontrées. Le _Firecrest_

fut en effet tout près d'aborder au port des navires perdus. Aussi loin

que l'oeil pouvait voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon

d'eau que surplombait une armée de nuages noirs comme de l'encre,

poussés par la tempête.

A 10 heures, le vent avait atteint la force de l'ouragan, les vagues

étaient démontées, courtes et vicieuses; leur crête était déchirée par

le vent en petits tourbillons qui déferlaient et devenaient blancs

d'écume; ils se précipitaient sur mon petit navire comme s'ils voulaient

le détruire. Mais lui battait toujours son chemin au travers des vagues,

si vaillamment que j'avais envie de chanter. C'était la vie.

Tout d'un coup, un désastre sembla m'engloutir; il était juste midi; le

_Firecrest_ faisait route presque vent de travers sous un morceau de sa

grand'voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague

énorme, dont la crête blanche et rugissante semblait si haute qu'elle

dépassait toutes les autres. Je pouvais à peine en croire mes yeux.

C'était une chose de beauté aussi bien que d'épouvante. Elle arrivait

sur moi avec un roulement de tonnerre.

Sachant que, si je restais sur le pont, j'y trouverais une mort

certaine, car je ne pouvais pas ne pas être balayé par-dessus bord,

j'eus juste le temps de monter dans le gréement et j'étais environ à

mi-hauteur du mât quand la vague déferla, furieuse, sur le _Firecrest_

qui disparut sous des tonnes d'eau et un tourbillon d'écume. Le navire

hésita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir

revenir à la surface.

Lentement, il sortit de l'écume et l'énorme vague passa. Je glissai du

mât pour découvrir que la vague avait emporté la partie extérieure du

beaupré. Retenu par l'étai de foc, un amas de cordages et de voiles

restait contre les flancs de mon navire et les vagues le poussaient

comme un bélier contre le bordage, menaçant à chaque coup de percer un

trou dans la coque et d'envoyer le _Firecrest_ et moi au fond de la mer.

Le mât était secoué dangereusement; les haubans de bâbord étaient

devenus lâches. Il était fort possible que le mât se brisât, même si la

partie cassée du beaupré ne perçait pas un trou dans la coque. Le vent

me coupait la figure avec une force incroyable et le pont était la

plupart du temps sous les vagues.

Je travaillai ferme pour sauver mon navire. D'abord, je dus amener la

grand'voile: l'ouragan tendait la toile si fort contre la balancine de

tribord qu'il fut extrêmement difficile d'amener la grand'voile et de la

rouler sur le pont. Plus difficile encore fut le travail de hisser

l'épave à bord; le plancher glissait et le vent soufflait si fort que je

devais ramper sur le pont pour ne pas être emporté par la tempête. Je me

tenais aux haubans avec les mains. La partie cassée du beaupré était

terriblement lourde; je dus passer un filin autour d'elle pendant

qu'elle était secouée par les vagues. Maintes fois, elle m'entraîna

presque par-dessus bord. Enfin, je pus avoir à bord le foc et le beaupré

que j'attachai sur le pont. Il était presque nuit et je me sentais très

fatigué. J'avais encore à essayer de réparer le mât et ne pouvais

prendre aucun repos avant d'avoir fait une tentative. Montant sur ce mât

qui se secouait d'une vague à l'autre, je découvris que le laçage qui

tient les haubans de bâbord dans une sorte d'oeil avait cédé et que les

haubans avaient glissé le long du mât.

Deux fois, je perdis prise et fus enlevé; suspendu à une drisse je

revins contre le mât avec un grand choc. J'étais trop fatigué pour

pouvoir réparer et je glissai sur le pont pour trouver le navire entier

vibrant sous les secousses. J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrît

sous l'effort.

Je hissai la voile de cape et amenai mon navire sur l'autre bord, de

manière à laisser les haubans de tribord recevoir la force de la

tempête.

Maintenant les secousses n'étaient pas aussi fortes; il faisait nuit,

et, fermant tout, je descendis dans la cabine.

J'étais exténué.

J'essayai de faire du feu, mais découvris qu'aucun de mes deux réchauds

ne voulait fonctionner. Je dus me coucher, affamé, transi et saturé

d'eau: pour la première fois de ma carrière, un triste et misérable

marin.

Les îles Bermudes étaient seulement à 300 milles au sud, et New-York,

avec le détour que le Gulf-Stream allait m'obliger à faire, à 1.000 au

moins. Je savais qu'il était plus sûr de me diriger vers les îles

Bermudes que je pouvais atteindre en quelques jours, et là réparer mes

avaries, avant d'aller vers l'Amérique. J'avais décidé de faire le

voyage de Gibraltar à la côte américaine sans escale. Abandonner ce

projet me brisait le coeur et je me sentais triste à mourir.

A ce moment je me souciais fort peu qu'une vague précipitât le

_Firecrest_ et moi au fond de la mer. En vain j'essayai de dormir; les

secousses du mât étaient si fortes que je craignais qu'il ne se brisât

avant le jour. Je restai ainsi plusieurs heures, étendu épuisé sur ma

couchette, en proie à un profond désespoir. Et pourtant malgré la fièvre

qui brûlait dans mon cerveau une idée fixe persistait toujours. Je

savais que je devais aller aux Bermudes et je ne pouvais penser qu'à

New-York qui était le port que je voulais atteindre.

Soudain je décidai de tenter ce qui semblait impossible, je me levai et,

comme avant tout j'avais besoin de nourriture, je commençai par réparer

mes réchauds. Je brisai trois aiguilles l'une après l'autre avant de

pouvoir en limer une suffisamment petite pour nettoyer le trou à travers

lequel le pétrole se vaporise.

Quand le jour arriva, j'avais été capable de cuire un déjeuner de lard

et de thé; alors je me sentis tout à fait honteux de moi-même d'avoir

pensé, même quelques heures, à me diriger vers les Bermudes.

Quoique la tempête fût un peu moins forte, il ventait encore très fort

ce matin du 21 août et la mer était toujours démontée. Je devais

consolider le mât et en réparer les dommages. Il était très dur de

grimper à ce mât qui branlait; il était plus dur encore d'y pouvoir

rester. Avec mes jambes autour de la barre de flèche je devais

travailler la tête en bas. Dans cette position je mis plus d'une heure à

saisir ensemble les deux haubans pour les empêcher de glisser.

Descendant alors sur le pont, je roidis les haubans: le mât était sauvé.

Il fallait encore réparer le beaupré cassé. C'était un travail pour la

scie et la hache. Avec ces outils, je fis une entaille dans la partie

cassée du beaupré et fus capable de le fixer à sa place, mais ce beaupré

de fortune était de trois mètres trop court.

La plus dure partie du travail n'était pas encore accomplie. Je devais

faire une sous-barbe pour tenir l'extrémité du beaupré en coupant un

morceau de la chaîne de l'ancre et en fixant une de ses extrémités à un

anneau fixé à l'avant du navire, juste au-dessus de la flottaison.

Je devais pendre, la tête en bas, mes jambes autour du beaupré, et,

comme l'avant du navire se levait et retombait dans les vagues, je

sortais de l'eau pour être plongé à un mètre de profondeur. Je ne sais

pas comment je fus capable de le faire, mais je le fis tout de même.

J'avais à peine fini de réparer, que la tempête devint soudain plus

modérée, comme si elle avouait qu'elle était vaincue et ne pouvait rien

contre mon vaillant navire.

Je pus prendre deux observations et me convaincre que j'étais dans la

latitude 36° nord et la longitude 62° ouest; j'étais à environ 800

milles de New-York, à vol d'oiseau, mais à une distance réelle de 1.000

ou 1.200 milles.

J'étais absolument épuisé, mais le plaisir de la victoire me donnait des

forces illimitées. Aussi je revins au travail pour réparer la pompe et

trouvai qu'un morceau d'allumette dans un clapet en empêchait le

fonctionnement. Après deux heures de travail mon navire était sec.

Montant en haut du mât pour vérifier ma réparation, je m'aperçus que les

haubans étaient très usés et que j'allais avoir besoin de toute mon

attention pour conserver mon mât jusqu'à New-York.

Sous le court beaupré et la voilure réduite de l'avant, le _Firecrest_

était très mal équilibré. Je faisais route avec la barre entièrement

d'un côté, et près du vent la dérive était grande.

Toutes les réparations étaient maintenant terminées. Attachant la barre,

je disposai les toiles de manière que le _Firecrest_ fît route de

lui-même vers New-York.

Enfin je me jetai exténué sur ma couchette pour prendre un repos que

j'avais bien gagné.

J'avais été successivement gabier, voilier, menuisier et navigateur, et

satisfait d'avoir accompli mon rude travail de matelot, je m'endormis en

souriant à la pensée que mon navire sur la mer houleuse se rapprochait

maintenant du but lointain que je ne désespérais plus d'atteindre.

Seul, à travers l'Atlantique · 第 20 / 37 题