CHAPITRE PREMIER

Qui est une Préface.

Dans une maison amie près de New-York, une soirée calme, si calme que je

me demande si mon extraordinaire aventure des mois derniers est bien

arrivée.

Par la fenêtre, j'aperçois le détroit de Long Island et le mât de mon

petit _Firecrest_, à quelques centaines de mètres de là, le long de la

jetée de Fort Totten.

Ce n'est pas un rêve. J'ai traversé seul l'Atlantique et je suis

maintenant aux Etats-Unis. Il y a moins d'un mois, dans les tempêtes au

milieu de vagues immenses, j'avais à lutter à chaque instant pour

défendre ma vie contre les éléments.

J'ai là, sous la main, mon livre de bord que j'ai fidèlement tenu, même

par les plus gros temps. J'en tourne les pages, où l'eau de mer n'a pas

encore tout à fait séché, et mes yeux tombent sur ce passage de ma

croisière:

«A bord du _Firecrest_, le 14 août, en mer par 34 degrés 45 minutes de

latitude nord et 56 degrés 10 minutes de longitude ouest, fort veut

d'ouest. Le bateau a été terriblement secoué toute la nuit, et des

paquets de mer viennent s'y briser à chaque instant. A quatre heures du

matin, l'écoute de foc casse et je dois faire une épissure. Le pont est

complètement submergé. Bien que toutes les issues soient closes, tout

est trempé à l'intérieur. Ce n'est pas une petite affaire que de

préparer mon déjeuner, et il m'a fallu deux heures d'efforts

acrobatiques avant d'avoir réussi à préparer une tasse de thé et

quelques tranches de lard grillé, et cela non sans m'être maintes fois

cogné la tête contre les panneaux.

«A neuf heures, la trinquette se déchire. Le bateau est tellement secoué

à ce moment et le vent est si violent que je ne puis tenter de la

réparer. Tous mes verres et toutes mes tasses sont en miettes.

«A midi, une vague monstrueuse s'abat sur le pont et emporte le panneau

de la soute aux voiles. Les vagues vont grossissant, la mer est

maintenant énorme et le vent souffle en furie. Il vente si fort que mes

voiles ne peuvent tenir. Un trou apparaît dans ma trinquette et ma

grand'voile se déchire le long de la couture médiane, laissant

apparaître une fente de trois mètres. Il faut que j'amène mes voiles

pour les sauver. C'est très difficile par un tel vent, par une telle

mer, sans m'exposer à tomber par-dessus bord!

«Sur le pont mouillé et glissant, je puis à peine me tenir, et il me

faut une bonne heure pour accomplir ma tâche périlleuse. J'ai envie de

hisser la voile de cape, mais le vent augmente encore. C'est maintenant

une vraie tempête. Aucune voile ne supportera pareil temps. La vibration

des haubans rend exactement la même note qu'un train rapide. Cela veut

dire que le vent a acquis une vitesse de plus de soixante milles à

l'heure.

C'est ou jamais l'occasion de me servir de mon ancre flottante, qui est

un grand sac de toile conique dont l'ouverture est maintenue béante par

un cerceau de fer. Attachant une extrémité d'une corde de quarante

brasses à l'ancre marine et l'autre à la chaîne de mon ancre, je jette

le sac à la mer, le reliant à une petite bouée en guise de flotteur. Le

sac s'emplit sous l'eau, la corde se raidit et, très lentement, l'étrave

de mon bateau se tourne face au vent.

«Le _Firecrest_ maintenant roule moins fort, bien que je sois encore

très secoué par la mer. Il me faut mettre de vieilles toiles sur la

soute aux voiles pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Je suis à bout de

forces, mais j'ai encore beaucoup à faire. J'emporte dans ma cabine mes

voiles déchirées et, refermant derrière moi toutes les issues, je passe

la soirée et la plus grande partie de la nuit à les réparer avec une

paumelle et une aiguille.

«Maintenant, il pleut à torrents. Dans le salon, l'eau est au niveau du

plancher. Et je m'aperçois, à mon grand dépit, que ma pompe ne marche

pas. Il pleut de plus en plus fort; je suis trempé jusqu'aux os; il n'y

a plus un seul endroit sec à bord, et je n'arrive pas à empêcher la

pluie de pénétrer en plusieurs endroits par les claires-voies et la

soute aux voiles.»

*

* *

Je ferme mon livre de bord. Ceci n'est qu'une journée ordinaire pendant

le mois de tempêtes que j'eus à supporter vers le milieu du voyage.

Mais quelle merveilleuse existence!

Bien que je n'aie atterri que depuis quelques jours, j'aspire déjà à

lever l'ancre et à reprendre le large et la vie de marin. Et, je me mets

à rêver. Comment donc suis-je devenu marin? Comment ce goût de la mer

m'est-il venu?

J'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse à Dinard, près du port

de pêche qu'est Saint-Malo, le pays des fameux corsaires, gloire de

notre marine, il y a deux cents ans. Lorsque mon père ne m'emmenait pas

avec lui sur son yacht, je m'arrangeais toujours pour passer la journée

sur la barque d'un pêcheur.

C'est à Saint-Malo que les rudes pêcheurs bretons équipent leurs bateaux

pour les voyages périlleux aux bancs de Terre-Neuve, ou aux zones

poissonneuses d'Islande.

Déjà mon ambition était de posséder une petite embarcation. Une fois,

mon frère et moi avons économisé assez d'argent pour acheter un bateau

dont un autre se rendit propriétaire avant nous.

J'enviais la vie des pêcheurs bretons et je frémissais au récit de leurs

prouesses d'endurance et d'audace.

C'est là, à Saint-Malo et à Dinard, que j'appris à aimer la mer, les

vagues et les vents tumultueux. Mes livres préférés étaient des livres

d'aventures. Beaucoup d'entre eux racontaient la chasse à l'or, les

aventures des mineurs de l'Alaska et du Klondike. Le mot Et Dorado

exerçait un grand charme sur moi. Je pensais parfois: «Lorsque je serai

un homme, je découvrirai l'El Dorado.»

Etant enfant, Joseph Conrad mit un jour le doigt sur une carte de la

partie inexplorée de l'Afrique centrale et dit: «Quand je serai grand,

j'irai là-bas.» Il réalisa son rêve. Il alla là-bas. Moins heureux que

Conrad, je ne réaliserai jamais mon rêve d'enfant; je subirai bien

plutôt le destin du héros d'Edgar Allan Poe.

«A gallant Knight--Had journeyed long--Singing a song.--In search of El

Dorado--But he grew old--This Knight so bold.

«As he found.--No spot of ground--That looked like El Dorado.»

«Un vaillant chevalier--avait longtemps voyagé--chantant sa chanson--à

la recherche de l'El Dorado.--Mais il devint vieux--le courageux

chevalier! Et il ne trouva--aucune trace d'un pays--qui ressemblât à El

Dorado.»

Après mes heureuses années d'enfance à Dinard, on m'envoya à Paris pour

mes études et je devins interne à Stanislas. C'est là que je passai les

années les plus malheureuses de ma vie, enfermé entre de hauts murs,

rêvant de vaste monde, de liberté et d'aventures. Mais il fallait

étudier pour devenir ingénieur.

La guerre survint.

J'entrai dans l'aviation. Après avoir éprouvé l'ivresse de l'espace sur

mon appareil de chasse, à travers les nuages, je savais que je ne

pourrais jamais plus mener dans une cité une existence sédentaire. La

guerre me fit sortir de la civilisation. Je n'aspirai plus à y

retourner.

Un jeune Américain, camarade d'escadrille, me prêta un jour un livre de

Jack London, la _Croisière du «Snark»_. Ce livre m'apprit qu'il était

possible de parcourir le monde sur un bateau relativement petit. Ce fut

pour moi une révélation et je décidai à l'instant que je tenterais

l'aventure, si j'étais assez heureux pour survivre à la guerre.

Plus tard, j'associai deux camarades à mes projets. Nous devions armer

un bateau à nous trois et faire route vers les îles du Pacifique.

Mais ces deux amis moururent bravement dans les airs!

Ce fut alors que je pris la décision de partir seul. Abandonnant ma

carrière d'ingénieur, je cherchai, une année durant, dans tous les ports

français, un bateau dont je pusse assurer la manoeuvre sans aide. Il y a

deux ans et demi, visitant sur son yacht mon ami Ralph Stock, auteur de

la _Croisière du «Dream-Ship»_, je découvris à l'ancre, dans un port

anglais, un petit bateau. C'était le _Firecrest_.

Seul, à travers l'Atlantique · 第 7 / 37 题