Enfin! un soir, à neuf heures, vingt et un jours après avoir quitté
Saint-Nazaire, on vit sur une côte de l'Amérique du Sud une douzaine
de pâles lumières. Les uns disaient que c'étaient des becs de gaz,
d'autres des mouches à feu et certains des ampoules électriques.
C'était Cayenne.
Le _Biskra_ avait mouillé assez loin de terre, car, selon les années,
le port s'envase. Encore ne devions-nous pas nous plaindre, paraît-il.
Une année auparavant, on nous eût arrêtés à quatre milles en mer, ce
qui, pour le débarquement, constituait une assez rude affaire, sur
ces eaux sales et grondeuses, surtout pour les prévoyants qui ont des
bagages de cale!
Le paquebot-annexe mugit comme un taureau, par trois fois. On entendit
le bruit que fait l'ancre entraînant sa chaîne. Et tout parut entrer
dans le repos.
Mais deux canots, encore au loin, accouraient vers nous, à force de
bras. On distinguait sept taches blanches dans l'un, six dans l'autre.
Et bientôt on perçut des paroles sur la mer. Les hommes causaient. Une
voix plus forte que les autres dit:
--Barre à droite!
Et ils atteignirent notre échelle.
Plusieurs avaient le torse nu et d'autres une camisole de grosse
toile estampillée d'un long chiffre à la place du cœur. C'étaient les
canotiers, les forçats canotiers, qui venaient chercher le courrier.
Ils firent glisser les paquets le long de la coupée et les rangèrent
dans les barques.
--Prenez garde! dit le maigre qui était au sommet de l'échelle, voilà
les «recommandés».
Je cherchai le surveillant revolver au côté. Absent!
Treize hommes qui maintenant n'avaient plus, comme étiquette sociale,
que celle de bandits, étaient là, dans la nuit, maîtres de deux canots
et coltinaient officiellement, sous leur seule responsabilité, des
centaines de milliers de francs scellés d'un cachet de cire dans des
sacs postaux.
--Descendez avec moi, me dit Decens, le contrôleur, qui devait
accompagner ses sacs jusqu'à la poste. Vous ne trouverez pas à vous
loger et, à moins que vous ne couchiez place des Palmistes, vous en
serez quitte pour remonter à bord.
Les forçats se mirent à leurs rames. Nous prîmes place sur les sacs.
--Tassez-vous, chefs! cria un forçat.
On se tassa.
--Pousse!
La première barque partit, la seconde suivit.
Ils contournèrent le paquebot pour prendre le courant. Leurs bras de
galériens étaient musclés. Sur ces mers dures, pour être de choix, le
métier de canotier n'en est pas moins de peine. Ils ramaient bouche
close pour ne pas perdre leur force. La faible lueur du _Biskra_ ne
nous éclaira pas longtemps. On se trouva dans une obscurité douteuse.
Instinctivement je me retournai pour m'assurer que les deux forçats
qui étaient dans mon dos n'allaient pas m'y enfoncer un couteau.
J'arrivais. Je ne connaissais rien du bagne. J'étais bête!
--Eh bien! l'amiral, dit Decens à celui qui tenait la barre. Qu'as-tu
fait de ton surveillant aujourd'hui?
--Il embrouille les manœuvres. Ce n'est pas un marin. Je lui ai dit de
rester à terre, qu'on irait plus vite!
--Penchez-vous à gauche, chef, me dit l'un entre ses dents, nous
arrivons aux rouleaux.