quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est
toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans
cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné,
oublié comme un cadavre!
Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta
les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées,
ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine
posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:
--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?
Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il
vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au
soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à
l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort.
Son hallucination prit un autre cours.
--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce
que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour
d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du
logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!
Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que
va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle
me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!»
Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui.
--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été.
Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec
douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie
de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir.
Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la
poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire
décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna
l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il
lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle.
Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment
elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette
curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve
instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que
Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle
le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il
n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes
précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand
il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour
l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds.
Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il
étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout
son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse,
effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la
fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait
engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et
qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur
comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux
devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son
adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et
crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain
mariage avec Palmer.
--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle
comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment?
pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là?
--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc
pas reçu ma lettre?
--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était
impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne
pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et
ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme
vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais
aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et
un scandale affreux que je crois inévitable?
--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.
Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets
d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes
se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes.
Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant
le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune
parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et
désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si
vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène
pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans
ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle
essaya en vain de retenir ses propres larmes.
Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce
vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige;
mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,
c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance
qu'elle ne s'expliquait pas.
Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et
tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la
meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec
un triste sourire.
--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te
rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement.
Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve,
toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est
parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé
que je suis si malheureux!
Et il recommençait à sangloter.
Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le
coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait
comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier
les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de
Laurent.
--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était
réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le
temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.
--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette
insulte de frapper à la porte de son salon.
En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était
plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait.
Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit
aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent
acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent
involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;
puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la
main ou s'ils s'étrangleraient.
Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il
avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il
ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses
larmes, qui recommençaient à l'étouffer.
--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse.
--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous
partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que
nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous
l'aimerons toujours.
--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai
qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc
que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous
faire pleurer, Thérèse?
Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de
l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et
invincible.
Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer:
--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y
aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux.
--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer,
moitié tendre.
--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin
ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai
vous dire adieu. Quel jour partez-vous?
--Dans quatre jours, dit Thérèse.
--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce
n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble
aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux
_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de
Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous
prie.
--Je suis engagé, dit Laurent.
--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes!
Écrivez, écrivez, je vous prie!
Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se
rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu
qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais
Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter
toutes choses d'une manière funeste.
Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe.
Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut
l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance
d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de
grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,
il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer.
Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir
dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces
le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme,
entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait
tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces
régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela
n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un
instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance.
Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé
du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets
et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après
de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait
savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux
personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour
s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière
impatientante pour Thérèse.
--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de
refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons
en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne
sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous
trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de
chacun de nous, des choses assez fâcheuses.
--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener
seul, j'ai besoin de prendre l'air.
Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de
le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les
surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse
n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de
pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine,
comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans
ses lettres.
Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui
firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou
moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait
été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages,
elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent
désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir
parole.
Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus
outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de
Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin
de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et
l'arrêta.
--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je
vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est
venu chez moi cette nuit?
Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui
refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il
en jugea autrement.
--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous
exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne
vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse
dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous
souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers,
moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain
pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à
recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une
question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,
pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des
cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je
rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir
cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même
courage.
--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour.
Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si
bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en
souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que,
venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois
plus que les outrages d'un enfant en délire.
--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma
faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini
entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi
votre amitié.
--Ainsi vous me quittez?
--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous
engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos
pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;
marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié
de mes revenus, et après...
--Après? dit Thérèse.
--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre!
--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là?
--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une
mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et
vous n'entendrez plus parler de moi!
Thérèse fut révoltée d'une telle proposition.
--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si
je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne
me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez
comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une
pareille proposition, j'en serais offensée.
--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras
jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez
perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous
supplier de me pardonner mon injustice.
Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était
offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en
trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal
physique qu'elle venait de subir.
--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure,
à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère!
Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait
tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de
descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle
voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une
jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il
croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre
imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari
jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir
subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire
au bonheur avec un autre homme.
Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non
plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui
venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il
persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse:
«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible
de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de
désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et
vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y
soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon
amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y
répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,
depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être
ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont
attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de
me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux,
à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que
j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout
en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est
alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à
vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:
que ne l'avez vous fait?
«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre
heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure!
Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt
à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et
si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse
passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous
emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me
faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer
chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne
de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée
de revenir jamais en France.
» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris.
«RICHARD.»
Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer,
et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir
rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle
sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui
sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et
que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les
instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle
allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour
trois mois, en province.
XII
Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure
profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans
l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais
seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour
persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru
capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée,
imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en
perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la
dernière épreuve la foi lui manquait.
Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour
établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui
vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des
illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable
et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours.
Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus
calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il
pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à
lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de
respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la
force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut
se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets
de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus
nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir
cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de
la volonté.
Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut
consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il
n'avait reçu d'elle que trois lignes:
«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec
Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.»
En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte
d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les
malheurs et de tous les chagrins de sa vie?
Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste.
Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces
malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion,
il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait
tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas
cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de
son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par
un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois
avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de
reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce,
rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée.
Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua
à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa
retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se
plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de
n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas
traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la
servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions
auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il
outragée? Fallait-il aller lui en demander raison?
«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me
reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta
douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me
permets de pleurer avec toi.»