--Qui est donc mort? Est-ce Thérèse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens,

quelqu'un est mort dans la région où je viens de rentrer!... Non, c'est

toi, répondit-il en se parlant à lui-même, c'est toi qui as vécu dans

cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonné,

oublié comme un cadavre!

Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, épousseta

les meubles, ouvrit toutes grandes les croisées, qui étaient fermées,

ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine

posés sur les consoles dorées. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:

--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?

Laurent sortit de son rêve, et, regardant autour de lui avec égarement, il

vit les fleurs répétées dans les glaces, les meubles de Boule brillant au

soleil, et tout cet air de fête qui avait succédé, comme par magie, à

l'aspect funèbre de l'absence, qui ressemble tant en effet à la mort.

Son hallucination prit un autre cours.

--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce

que je fais ici? C'est fête aujourd'hui chez Thérèse, c'est un jour

d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la maîtresse du

logis a donné, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!

Qu'est-ce qu'un cadavre a à voir dans cette chambre de noces? Aussi que

va-t-elle dire en me voyant là? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle

me dira: «Va-t'en! ta place est dans un cercueil!»

Laurent parlait comme dans la fièvre. Catherine eut pitié de lui.

--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours été.

Et, comme elle songeait à ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec

douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrêtait dans la rue. Dans sa joie

de revoir Thérèse, elle oublia Laurent et courut ouvrir.

Palmer était à la porte avec Thérèse; mais, pressé de se débarrasser de la

poussière du voyage et ne voulant pas laisser à Thérèse l'ennui de faire

décharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitôt, et donna

l'ordre qu'on le conduisît à l'hôtel Meurice, en disant à Thérèse qu'il

lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dîner avec elle.

Thérèse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment

elle s'était portée en son absence, elle entra dans la maison avec cette

curiosité impatiente, inquiète ou joyeuse, que l'on éprouve

instinctivement à revoir un lieu où l'on a longtemps vécu, si bien que

Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent était là, et qu'elle

le surprit pâle, absorbé et comme pétrifié sur le sofa du salon. Il

n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes

précipitamment. Il était encore plongé dans ses rêveries lugubres, quand

il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'élança vers elle pour

l'embrasser, et tomba suffoqué, presque évanoui à ses pieds.

Il fallut lui ôter sa cravate, et lui faire respirer de l'éther; il

étouffait, et les battements de son coeur étaient si violents, que tout

son corps en était ébranlé comme de commotions électriques. Thérèse,

effrayée de le voir ainsi, crut qu'il était retombé malade. Cependant la

fraîcheur de la jeunesse lui revint bientôt, et elle remarqua qu'il avait

engraissé. Il lui jura mille fois qu'il ne s'était jamais mieux porté, et

qu'il était heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur

comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit à genoux

devant elle et lui baisa les pieds pour lui témoigner son respect et son

adoration. Ses effusions étaient si vives, que Thérèse en fut inquiète et

crut devoir se hâter de lui rappeler son prochain départ et son prochain

mariage avec Palmer.

--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'écria Laurent, pâle

comme si la foudre lui tombée à ses pieds. Départ! mariage!... Comment?

pourquoi? Est-ce que je rêve encore? est-ce que tu as dit ces mots-là?

--Oui, répondit-elle, je te les dis. Je te les avais écrits; tu n'as donc

pas reçu ma lettre?

--Départ! mariage! répétait Laurent; mais tu disais autrefois que c'était

impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours où je regrettais de ne

pouvoir faire taire les gens qui te déchiraient, en te donnant mon nom et

ma vie entière. Et toi, tu disais: «Jamais, jamais, tant que cet homme

vivra!» Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais

aimé, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fondés et

un scandale affreux que je crois inévitable?

--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.

Laurent fut si étourdi de cette révélation, qu'il oublia tous ses projets

d'amitié fraternelle et désintéressée. Ce que Thérèse avait prévu à Gênes

se réalisa dans les conditions les plus singulièrement déchirantes.

Laurent se fit une idée exaltée du bonheur qu'il eût pu goûter en devenant

le mari de Thérèse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune

parole de raison et de remontrance eût prise sur son âme troublée et

désespérée. Sa douleur était si énergiquement exprimée et ses larmes si

vraies, que Thérèse ne put se soustraire à l'émotion d'une scène

pathétique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans

ressentir toutes les pitiés de la maternité grondeuse, mais vaincue. Elle

essaya en vain de retenir ses propres larmes.

Ce n'étaient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce

vertige que Laurent éprouvait, et qui n'était autre chose qu'un vertige;

mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,

c'étaient les propres fibres de son coeur, froissées par une souffrance

qu'elle ne s'expliquait pas.

Elle réussit enfin à le calmer, et, en lui parlant avec douceur et

tendresse, à lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la

meilleure solution pour elle et pour lui-même. Laurent en convenait avec

un triste sourire.

--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari détestable, et _lui_, il te

rendra heureuse! Le ciel te devait cette récompense et ce dédommagement.

Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous préserve,

toi d'une existence misérable, moi de remords pires que les anciens. C'est

parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrangé

que je suis si malheureux!

Et il recommençait à sangloter.

Palmer rentra sans qu'on l'eût entendu venir. Il était, en effet, sous le

coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien préméditer, il venait

comme un jaloux en défiance, sonnant à peine et marchant sans faire crier

les parquets. Il s'arrêta à la porte du salon et reconnut la voix de

Laurent.

--Ah! j'en étais bien sûr! se dit-il en déchirant le gant qu'il s'était

réservé de mettre justement à cette porte, apparemment pour se donner le

temps de la réflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.

--Entrez! cria vivement Thérèse, étonnée que quelqu'un lui fit cette

insulte de frapper à la porte de son salon.

En voyant que c'était Palmer, elle pâlit. Ce qu'il venait de faire était

plus éloquent que bien des paroles, il la soupçonnait.

Palmer vit cette pâleur, et n'en put comprendre la véritable cause. Il vit

aussi que Thérèse avait pleuré, et la physionomie décomposée de Laurent

acheva de le troubler lui-même. Le premier regard qu'échangèrent

involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;

puis ils marchèrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la

main ou s'ils s'étrangleraient.

Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincère des deux, car il

avait des mouvements spontanés qui rachetaient toutes ses fautes. Il

ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses

larmes, qui recommençaient à l'étouffer.

--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thérèse.

--Je ne sais, répondit-elle avec fermeté; je viens de lui dire que nous

partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que

nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de près, nous

l'aimerons toujours.

--C'est un enfant gâté! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai

qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc

que nous l'emmenions en Amérique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous

faire pleurer, Thérèse?

Ces paroles furent dites d'un ton indéfinissable. C'était l'accent de

l'amitié paternelle, mêlé de je ne sais quelle aigreur profonde et

invincible.

Thérèse comprit. Elle demanda son châle et son chapeau en disant à Palmer:

--Nous allons dîner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y

aurait pas ici de quoi dîner pour nous deux.

--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moitié amer,

moitié tendre.

--Mais, moi, je ne dîne pas avec vous, répondit Laurent, qui comprit enfin

ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai

vous dire adieu. Quel jour partez-vous?

--Dans quatre jours, dit Thérèse.

--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manière étrange; mais ce

n'est pas une raison pour que nous ne dînions pas tous trois ensemble

aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux

_Frères-Provençaux_, et, de là, nous ferons un tour en voiture au bois de

Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous

prie.

--Je suis engagé, dit Laurent.

--Eh bien, dégagez-vous, reprit Palmer. Voilà du papier et des plumes!

Écrivez, écrivez, je vous prie!

Palmer parlait d'un ton si décidé, qu'il en était absolu. Laurent crut se

rappeler que c'était son accent de rondeur accoutumé. Thérèse eût voulu

qu'il refusât, et d'un regard elle eût pu le lui faire comprendre; mais

Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interpréter

toutes choses d'une manière funeste.

Laurent était très-sincère. Quand il mentait, il était sa première dupe.

Il se crut assez fort pour braver cette situation délicate, et il eut

l'intention droite et généreuse de rendre à Palmer sa confiance

d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emporté par de

grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,

il ne descend plus, il se précipite. C'est ce qui arrivait à Palmer.

Homme de coeur et de loyauté entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir

dominer les émotions intérieures d'une situation trop délicate. Ses forces

le trahissaient; qui pourrait l'en blâmer? Et il s'élançait dans l'abîme,

entraînant Thérèse et Laurent lui-même avec lui. Qui ne les plaindrait

tous trois? Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces

régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela

n'est pas donné à l'homme: c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un

instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance.

Le dîner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'était emparé

du rôle d'amphitryon, prît à coeur de faire servir à ses convives les mets

et les vins les plus recherchés, tout leur parut amer, et Laurent, après

de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait

savourée doucement à Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux

personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour

s'étourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manière

impatientante pour Thérèse.

--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de

refuser; au bois de Boulogne, dans votre calèche découverte, nous serons

en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne

sont pas obligés de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous

trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de

chacun de nous, des choses assez fâcheuses.

--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener

seul, j'ai besoin de prendre l'air.

Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de

le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les

surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse

n'était peut-être pas heureuse, et un peu content aussi malgré lui de

pouvoir se dire que Palmer n'était pas au-dessus de la nature humaine,

comme il se l'était imaginé, et comme Thérèse le lui avait dépeint dans

ses lettres.

Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui

firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'héroïque roman rêvé plus ou

moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionnée avait

été Thérèse, puisque, après des craintes et des prévisions assez sages,

elle s'était résolue à engager sa vie, et que, quelles que fussent

désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir

parole.

Palmer l'en dégagea tout d'un coup, après une série de soupçons plus

outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de

Laurent. Un matin, Palmer, après avoir passé la nuit caché dans le jardin

de Thérèse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprès de la grille, et

l'arrêta.

--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veillé là pendant six heures, et je

vous voyais de ma chambre. Êtes-vous bien convaincu que personne n'est

venu chez moi cette nuit?

Thérèse était irritée, et cependant, en provoquant l'explication que lui

refusait Palmer, elle espérait encore le ramener à la confiance; mais il

en jugea autrement.

--Je vois, Thérèse, lui dit-il, que vous êtes lasse de moi, puisque vous

exigez une confession après laquelle je serai méprisable à vos yeux. Il ne

vous en eût pas coûté beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse

dont je ne vous ai pas beaucoup importunée. Que ne me laissiez-vous

souffrir en silence? Vous ai-je injuriée et obsédée de sarcasmes amers,

moi? Vous ai-je écrit des volumes d'outrages pour venir le lendemain

pleurer à vos pieds et vous faire des protestations délirantes, sauf à

recommencer à vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adressé une

question indiscrète? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,

pendant que j'étais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des

cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je

rougis peut-être, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir

cacher? Vous avez pardonné bien plus à quelqu'un qui n'avait pas le même

courage.

--Je ne lui ai rien pardonné, Palmer, puisque je l'ai quitté sans retour.

Quant à cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si

bien, sachez qu'elle est claire comme le jour à mes yeux, et que j'en

souffre plus que vous-même. Sachez qu'elle m'humilie profondément, et que,

venant d'un homme fort et réfléchi comme vous, elle me blesse cent fois

plus que les outrages d'un enfant en délire.

--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voilà froissée par ma

faute et à jamais irritée contre moi! Eh bien, Thérèse, tout est fini

entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi

votre amitié.

--Ainsi vous me quittez?

--Oui, Thérèse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daigné vous

engager à moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considération à vos

pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;

marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moitié

de mes revenus, et après...

--Après? dit Thérèse.

--Après, je partirai, j'irai embrasser ma mère... et vous serez libre!

--Est-ce une menace de suicide que vous me faites là?

--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lâcheté, surtout quand on a une

mère comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et

vous n'entendrez plus parler de moi!

Thérèse fut révoltée d'une telle proposition.

--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paraîtrait une mauvaise plaisanterie, si

je ne vous connaissais pour un homme sérieux. J'aime à croire que vous ne

me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez

comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une

pareille proposition, j'en serais offensée.

--Thérèse! Thérèse! s'écria Palmer avec violence en lui serrant le bras

jusqu'à le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez

perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe à vos pieds pour vous

supplier de me pardonner mon injustice.

Thérèse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle était

offensée jusqu'au fond de l'âme du serment qu'on lui demandait, et elle en

trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal

physique qu'elle venait de subir.

--Mon enfant, s'écria-t-elle enfin avec des sanglots étouffés, je te jure,

à toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mère!

Elle se leva et rentra dans sa chambre, où elle s'enferma. Elle se sentait

tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de

descendre à une justification, comme une femme coupable. Et puis elle

voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une

jalousie profonde, et qui, après avoir par deux fois provoqué ce qu'il

croyait être un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre

imprudence. Elle songeait à l'affreuse existence de sa mère avec un mari

jaloux du passé, et elle se disait avec raison qu'après le malheur d'avoir

subi une passion comme celle de Laurent, elle avait été insensée de croire

au bonheur avec un autre homme.

Palmer avait un fonds de raison et de fierté qui ne lui permettait pas non

plus d'espérer de rendre Thérèse heureuse après une scène comme celle qui

venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne guérirait pas, et il

persistait à la croire fondée. Il écrivit à Thérèse:

«Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai affligée; mais il m'est impossible

de ne pas reconnaître que j'allais vous entraîner dans un abîme de

désespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aimé malgré vous, et

vous l'aimerez peut-être toujours. C'est votre destinée. J'ai voulu vous y

soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon

amour vous étiez sincère, et que vous avez fait tout votre possible pour y

répondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,

depuis Florence, je les sentais s'échapper. S'il eût persisté à être

ingrat, j'étais sauvé; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont

attendrie. Moi-même, j'en ai été touché, et je me suis pourtant efforcé de

me croire tranquille. C'était en vain. Il y a eu dès lors entre vous deux,

à cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontées, mais que

j'ai bien devinées. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout

en vous défendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hélas! Thérèse, c'est

alors pourtant que vous eussiez dû reprendre votre parole. J'étais prêt à

vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:

que ne l'avez vous fait?

«Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre

heureux et pour vous rattacher à moi. J'ai bien lutté aussi, je vous jure!

Et à présent, si vous voulez encore accepter mon dévouement, je suis prêt

à lutter et à souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-même, et

si, en me suivant en Amérique, vous espérez guérir de cette malheureuse

passion qui vous menace d'un avenir déplorable. Je suis prêt à vous

emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me

faites pas un crime d'avoir deviné la vérité. Restons amis, venez demeurer

chez ma mère, et si, dans quelques années, vous ne me trouvez pas indigne

de vous, acceptez mon nom et le séjour de l'Amérique, sans aucune pensée

de revenir jamais en France.

» J'attendrai votre réponse huit jours à Paris.

«RICHARD.»

Thérèse rejeta une offre qui blessait sa fierté. Elle aimait encore Palmer,

et cependant elle se sentait si offensée d'être reçue à merci sans avoir

rien à se reprocher, qu'elle lui cacha le déchirement de son âme. Elle

sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espèce de lien avec lui

sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et

que leur vie serait désormais une lutte ou une amertume de tous les

instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire à personne où elle

allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour

trois mois, en province.

XII

Palmer partit pour l'Amérique, emportant avec dignité une blessure

profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se fût trompé. Il avait dans

l'esprit une obstination qui réagissait parfois sur son caractère, mais

seulement pour lui faire accomplir résolument tel ou tel acte, et non pour

persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'était cru

capable de guérir Thérèse de son fatal amour, et, par sa foi exaltée,

imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voilà qu'il en

perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la

dernière épreuve la foi lui manquait.

Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour

établir un lien sérieux, c'est de vouloir trop vite posséder une âme qui

vient d'être brisée. L'aurore d'une pareille union se présente avec des

illusions généreuses; mais la jalousie rétrospective est un mal incurable

et engendre des orages que la vieillesse même ne dissipe pas toujours.

Si Palmer eût été un homme vraiment fort, ou si sa force eût été plus

calme et mieux raisonnée, il eût pu sauver Thérèse des désastres qu'il

pressentait pour elle. Il l'eût dû peut-être, car elle s'était confiée à

lui avec une sincérité et un désintéressement dignes de sollicitude et de

respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la

force n'ont que de l'énergie, et Palmer était de ceux sur lesquels on peut

se tromper longtemps. Tel qu'il était, il méritait à coup sûr les regrets

de Thérèse. On verra bientôt qu'il était capable des mouvements les plus

nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort était d'avoir

cru à la durée inébranlable de ce qui était chez lui un effort spontané de

la volonté.

Laurent ignora d'abord le départ de Palmer pour l'Amérique; il fut

consterné de trouver Thérèse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il

n'avait reçu d'elle que trois lignes:

«Vous avez été le seul confident en France de mon mariage projeté avec

Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.»

En écrivant ce peu de mots glacés à Laurent, Thérèse éprouvait une sorte

d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'était-il pas la cause de tous les

malheurs et de tous les chagrins de sa vie?

Elle sentit pourtant bientôt que cette fois son dépit était injuste.

Laurent s'était admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces

malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Après la première émotion,

il avait accepté la situation avec une grande candeur, et il avait fait

tout son possible pour ne pas porter ombrage à Palmer. Il n'avait pas

cherché une seule fois à tirer parti auprès de Thérèse des injustices de

son fiancé. Il n'avait cessé de parler de lui avec respect et amitié. Par

un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois

avait eu le beau rôle. Et puis Thérèse ne pouvait s'empêcher de

reconnaître que, si Laurent était parfois insensé jusqu'à en être atroce,

rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pensée.

Durant les trois mois qui suivirent le départ de Palmer, Laurent continua

à se montrer digne de l'amitié de Thérèse. Il avait su découvrir sa

retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui écrivit pour se

plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de

n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas

traité comme son frère; «n'était-il pas créé et mis au monde pour la

servir, la consoler, la venger au besoin?» Puis venaient des questions

auxquelles Thérèse était bien forcée de répondre. Palmer l'avait-il

outragée? Fallait-il aller lui en demander raison?

«Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blessée? as-tu quelque chose à me

reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta

douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me

permets de pleurer avec toi.»

Elle et lui · 第 12 / 15 段