Et elle monta dans son wagon…

C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la

nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André

Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le

méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore

ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait

d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle

le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne

faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles

était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait

point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant

dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les

traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et

tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de

longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur,

il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il

avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si

brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat,

Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après

avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta

la gare, car je ne le vis plus.

Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous

espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous

le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs

en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se

faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière,

bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et

des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il

se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà

on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis

ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!…

en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui

commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le

convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si

tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à

regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de

bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur

le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa

marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son

petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière…

«Pour lui!» fit-elle…

Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi,

et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux

néfastes réflexions de Brignolles.

«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»

II

Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille

En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière

tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément

la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais

été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le

professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être

particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le

monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait

être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille

avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et,

surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le

désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins

assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se

rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame

où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle

aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée,

le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait

comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi

maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à

tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait

voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus

peut-être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité

discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions

tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une

sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui

témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une

extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une

politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que

j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses

sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait

la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en

faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une

personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour

laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui

avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il

avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple,

après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande

journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle

saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie

petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après

avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie

enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune

raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le

laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du

boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. Je lui en

voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle

Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami,

résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier

Latin.

Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un

énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte,

Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous

apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait

défaillir.

«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui.

Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la

table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y

trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula

entièrement.

Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute

surprise.

«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.

— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus

tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive

pas à trouver le dénouement.»

Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit

cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa

solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes

tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot.

Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui

vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point

trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son

apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir

d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.

Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de

l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au

fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac

aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le

reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au

moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne

l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me

reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec

un peu trop d’impatience…

Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en

vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les

innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux

caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais

rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui

venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était

Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me

disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins,

laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en

entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je

le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il

n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille.

Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,

naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,

s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait

fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de

tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en

voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche

de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du

boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le

trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des

objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que

cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de

Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était

volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources,

tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui

touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que

«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais

libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois

jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord

de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la

façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide

cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces

temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois

semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre

mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de

l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un

fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi-heure

plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de

première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par

Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:

«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour

moi?»

Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine

de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait.

Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis:

«Parce que vous ne le méritez pas.»

Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il

n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que

tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en

respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il

fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une

émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en

s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude

approfondie du paysage.

«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?

— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»

Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un

interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous

glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier

enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas

sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques

papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur

éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à

l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On

entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles

sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous

ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que

nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de

l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière

Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette

obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous

arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à

la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise

saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du

feu, car nous avions grand-faim et grand froid.

«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes

venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous

guettent et de la pleurésie qui nous menace?»

Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se

réchauffer.

«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum

de la Dame en noir!»

Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de

la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la

grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites

rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer

dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et

poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa

fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre.

Il embrassait la nuit!

Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain

matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure

marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui

venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné,

réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre

une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre

M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette

dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous

prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez!

Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends.

Votre désespéré, DARZAC.»

III

Le parfum

«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!…

— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une

émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur

qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions

prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.

«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu

faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La

Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse

extrême. Êtes-vous malade?…»

Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix

presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru

réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il

ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé

s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il

avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher

le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette

manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les

sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant

bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du

vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci

par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de

ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas

moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour

toujours!

Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:

«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a

rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!»

Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je

voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas:

— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après

le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour

vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait

rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.

— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…

— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut

espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!…

Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux…

Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…»

Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,

Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans

la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en

répétant: «Trop terrible!… trop terrible!»

Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans

un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et

pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai

que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir

besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de

semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.

«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…

— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il?

— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il

pas mort?

— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas.

— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous,

Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais

autant être mort!

— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous

soyez vivant, pour la défendre, elle!

— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est

très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui

puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à

moi!… Je ne pensais qu’à moi!…»

Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le

voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien

vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa

mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi…

«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!

Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je

t’ouvre mon coeur…»

Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au

fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit:

«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que

moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous

êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!»

Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à

demander l’indicateur des chemins de fer.

«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct

entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à

sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles

et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour

Marseille et Menton.»

Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il

m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures

présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un

état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas

quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du

palais me laissaient toute liberté.

«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je.

— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine

pour aller en voiture du Tréport à Eu…

— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.

— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,

hélas!…»

Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il

point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent

était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il

resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.

«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.»

Il regarda le banc de pierre.

«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un

tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce

banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue…

C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des

prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais

qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai

espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte

de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai

plus jamais revue.

— Et vous, mon ami?

— Moi?

— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…

— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis

rentré…

— Où?

— Eh bien, mais… au collège…

— Il y a donc un collège au Tréport?

— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…»

Il me fit signe de le suivre.

«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a

eu trop de tempêtes!…»

Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des

marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la

grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son

arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la

petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir.

Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle

du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la

voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu

dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église

gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un

coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques

roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble

pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment

carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son

drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de

messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire.

N’était-ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs,

payés par la Dame en noir?…

«Rien n’est changé!…»

Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son

museau paresseux sur ses pattes gelées.

«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…

Le parfum de la dame en noir · 第 5 / 30 题