MÉTELLUS CIMBER.--N'est-il point ici quelque voix plus recommandable que
la mienne, qui, avec des accents plus doux à l'oreille du grand César,
sollicite le rappel de mon frère exilé?
BRUTUS.--Je baise ta main, mais non pas par flatterie, César, en te
demandant que Publius Cimber obtienne à l'instant la liberté de revenir.
CÉSAR.--Quoi, Brutus!
CASSIUS.--Pardon, César; César, pardon: Cassius s'abaisse jusqu'à tes
pieds pour obtenir de toi que Publius Cimber soit délivré de son exil.
CÉSAR.--Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais; si je pouvais
prier pour émouvoir, je pourrais être ému par des prières. Mais je suis
immuable comme l'étoile du nord, qui seule dans le firmament demeure
vraiment fixe et dans sa constante immobilité. Les cieux sont peints
d'innombrables étincelles: elles sont toutes de feu, et chacune d'entre
elles resplendit de clarté, mais il n'en est qu'une entre toutes qui
garde constamment sa place. Ce monde est de même, bien peuplé d'hommes,
et tous ces hommes sont de chair et de sang, tous doués d'intelligence;
mais dans le nombre je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang
à l'abri de toute atteinte, inaccessible à tout mouvement: cet homme,
c'est moi; je veux en donner une petite preuve même en ceci. C'est parce
que je suis ferme que Cimber a dû être banni; et je demeure ferme en
voulant qu'il reste banni.
MÉTELLUS CIMBER.--O César!
CÉSAR.--Loin de moi. Veux-tu ébranler l'Olympe?
DÉCIUS.--Grand César!
CÉSAR.--Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain?
CASCA.--Mon bras parle pour moi!
(Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras: il est alors
frappé par plusieurs autres conjurés, et enfin par Marcus Brutus.)
CÉSAR.--_Et tu, Brute[37]?_--Alors tombe, César.
(Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte.)
[Note 37: Suétone rapporte seulement comme un ouï dire, auquel même
il n'ajoute pas foi, que César dit en grec à Brutus:[Grec: Kai su
teknon], _et toi aussi mon fils_. Les historiens ont depuis naturalisé
ce mot en latin, et en ont fait le _et tu, Brute_, mot devenu si
populaire, que Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût permis
de le faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que
Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.]
CINNA.--Liberté! délivrance! La tyrannie est morte. Courez, allez le
proclamer, le crier dans toutes les rues.
CASSIUS.--Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et criez: Liberté!
délivrance! affranchissement!
BRUTUS.--Peuple et sénateurs, ne vous effrayez point, ne fuyez point,
restez à vos places: la dette de l'ambition est acquittée.
CASCA.--Allez à la tribune, Brutus.
DÉCIUS.--Et Cassius aussi.
BRUTUS.--Où est Publius?
CINNA.--Le voici, tout consterné de ce soulèvement.
MÉTELLUS CIMBER.--Demeurons fermes tous ensemble, de crainte que
quelques amis de César n'essayent....
BRUTUS.--Ne parle point de demeurer.--Publius, point d'abattement;
on n'a le dessein de vous faire aucun mal, ni à aucun autre Romain.
Annoncez-le à tous, Publius.
CASSIUS.--Et quittez-nous, Publius, de peur que ce peuple, en fondant
sur nous, ne mette votre vieillesse en danger.
BRUTUS.--Oui, éloignez-vous, et que nul homme n'ait à supporter les
suites de cette action, que nous qui l'avons faite[38].
[Note 38: Voltaire a traduit:
Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace
De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous;
C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.]
(Rentre Trébonius.)
CASSIUS--Où est Antoine?
TRÉBONIUS--Dans sa maison, où il s'est enfui d'épouvante. Hommes,
femmes, enfants, les regards pleins de terreur, crient et courent comme
si nous étions au jour du jugement.
BRUTUS.--Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que nous devons mourir,
nous le savons. Ce n'est que de l'époque et du soin d'en retarder le
jour que s'inquiétent les hommes.
CASSIUS.--Véritablement, celui qui retranche vingt années de la vie,
retranche vingt années de crainte de la mort.
BRUTUS.--Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous nous sommes
montrés les amis de César en abrégeant le temps qu'il avait à la
craindre. Baissez-vous, Romains, baissez-vous; baignons nos bras dans
le sang de César, et que nos épées en soient enduites. Marchons ensuite
jusqu'à la place publique, et brandissant nos glaives rougis au-dessus
de nos têtes, crions tous: Paix! délivrance! liberté!
CASSIUS.--Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempés....--Combien de
siècles futurs verront représenter la noble scène que nous donnons ici,
dans des empires à naître et dans des langages encore inconnus!
BRUTUS.--Combien de fois verra-t-on couler, par manière de jeu, le sang
de ce César que voilà étendu sur la base de la statue de Pompée, de pair
avec la poussière!
CASSIUS.--Et chaque fois que cela se verra, on dira de notre
association: Ce sont là les hommes qui donnèrent à leur pays la liberté.
DÉCIUS.--Eh bien! sortirons-nous?
CASSIUS.--Oui, marchons tous, Brutus nous conduira; et, attachés à ses
pas, les coeurs les plus intrépides et les plus vertueux de Rome vont
honorer sa marche.
(Entre un serviteur.)
BRUTUS.--Un moment, qui vient à nous? un ami d'Antoine.
LE SERVITEUR.--Brutus, mon maître m'a recommandé de fléchir ainsi le
genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint de me jeter à vos pieds, et il m'a
ordonné, lorsque je me serais prosterné, de vous parler en ces mots:
«Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; César fut puissant,
intrépide, illustre et capable d'affection. Dis que j'ai aimé Brutus et
que je l'honore; dis que je craignais César, l'honorais, et l'aimais.
Si Brutus veut permettre qu'Antoine vienne à lui sans avoir rien à
craindre, s'il veut lui expliquer comment César a mérité d'être frappé
de mort, Marc-Antoine n'aimera pas César mort autant que Brutus vivant!
mais il suivra avec une entière fidélité la fortune et les intérêts du
noble Brutus à travers les hasards de cette situation encore inusitée.»
Ainsi parle Antoine mon maître.
BRUTUS.--Ton maître est un sage et brave Romain; jamais je n'en jugeai
d'une manière moins favorable. Dis-lui que, s'il lui plaît de venir en
ce lieu, il sera satisfait, et que, sur mon honneur, il en sortira sans
nul outrage.
LE SERVITEUR.--Je vais le chercher à l'instant.
(Il sort.)
BRUTUS.--Je sais que nous l'aurons aisément pour ami.
CASSIUS.--Je désire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai en pensée qu'il
faut le redouter beaucoup, et toujours mes pressentiments sinistres vont
droit à l'événement.
(Rentre Antoine.)
BRUTUS.--Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu, Marc-Antoine.
MARC-ANTOINE.--O puissant César, es-tu donc tombé si bas? tes conquêtes,
toutes tes gloires, tes triomphes, les dépouilles que tu as remportées
sont-ils donc resserrés dans ce court espace? Adieu!--Patriciens,
j'ignore vos intentions: j'ignore quel autre que César doit voir couler
son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est moi, il n'est
point pour ma mort d'heure aussi convenable que l'heure de la mort de
César, ni d'arme aussi digne de moitié que ces épées que vous tenez,
illustrées par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure, si
vous me voulez du mal, maintenant, tandis que vos mains rougies fument
encore de la vapeur du sang, satisfaites votre désir. J'aurais mille ans
à vivre, que jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. Aucun lieu,
aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme de mourir ici près de
César et par vos coups, vous, l'élite des grandes âmes de cet âge.
BRUTUS.--O Antoine, n'implorez point de nous votre mort. Nous devons
maintenant paraître sanguinaires et cruels, ainsi que par l'état de nos
mains et par l'action que nous venons d'exécuter nous le paraissons à
vos yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre sanglante
qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne les voyez pas; ils sont
pitoyables, et c'est la pitié pour l'injure publique faite à Rome (car
la flamme chasse une autre flamme, et de même la pitié une autre pitié)
qui a ainsi agi contre César. Mais pour vous, Marc-Antoine, nos épées
n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos coeurs, frères en
énergique colère, vous reçoivent avec toute la bienveillance de
l'affection, avec estime, avec égard.
CASSIUS.--Votre voix aura autant d'influence que celle d'aucun autre
dans la distribution des nouvelles dignités.
BRUTUS.--Seulement, ayez patience jusqu'à ce que nous ayons calmé la
multitude hors d'elle-même de frayeur; et alors nous vous expliquerons
par quel motif, moi qui aimais César au moment même où je le frappai, je
me suis conduit ainsi.
ANTOINE.--Je ne doute point de votre sagesse.--Que chacun de vous me
donne sa main sanglante. D'abord, Marcus Brutus, je veux secouer la
vôtre. Puis je prends votre main, Caïus Cassius; maintenant la vôtre,
Décius Brutus! et la vôtre, Métellus; et la vôtre, Cinna; et la vôtre,
mon brave Casca; la vôtre enfin, bon Trébonius, nommé le dernier, mais
non pas le moindre dans mon amitié.--Tous tous, patriciens.... Hélas!
que dirai-je? Ma réputation repose maintenant sur un terrain si
glissant, que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises
pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un flatteur.--Que
je t'aimai, César, oh! c'est la vérité! Si ton âme nous contemple
maintenant, ne te sera-ce pas une douleur plus sensible que ta mort, de
voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main
sanglante, ô grand homme! en présence de ton cadavre? Si j'avais autant
d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils versassent des larmes aussi
abondantes que les ruisseaux qu'elles versent de ton sang, cela me
siérait bien mieux que de m'unir par des conventions d'amitié avec tes
ennemis.--Pardonne-moi, Jules.--Ici tu fus environné, cerf courageux;
ici tu es tombé: et ici se sont arrêtés les chasseurs portant les
marques de ton massacre, et baignés dans le fleuve cramoisi de ton sang!
O monde, tu étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô monde, il
était ton centre[39].--Maintenant te voilà étendu comme le cerf frappé
par plusieurs princes.
[Note 39:_O world, thou wast the forest to this hart
And this, indeed, O world, the heart of thee_.
_Hart_, cerf, et _heart_, coeur, se prononcent de la même manière:
ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était _ton coeur_
ou _ton centre_, et il était _ton cerf_.]
CASSIUS.--Marc-Antoine!...
ANTOINE.--Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de César en diront autant.
C'est donc de la part d'un ami une bien froide modération.
CASSIUS.--Je ne vous blâme point de louer ainsi César. Mais quel traité
prétendez-vous faire avec nous? Voulez-vous être inscrit au nombre de
nos amis, ou bien poursuivrons-nous sans compter sur vous?
ANTOINE.--Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il est vrai, j'ai été
distrait de mon objet en baissant les yeux sur César. Je suis de vos
amis à tous, et tous je vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez
des raisons qui me feront comprendre comment et en quoi César était
dangereux.
BRUTUS.--S'il en était autrement, ce serait un atroce spectacle.
Les explications que nous avons à vous donner abondent tellement en
considérations légitimes que fussiez-vous, vous Antoine, le fils de
César, vous devriez en être satisfait.
ANTOINE.--C'est tout ce que je désire; et de plus, je voudrais obtenir
de vous qu'il me fût permis de présenter son corps sur la place
du marché, et de parler à la tribune, lors de la cérémonie de ses
funérailles, comme il convient à un ami.
BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine.
CASSIUS. Brutus, un mot. (_À part_.) Vous ne savez pas ce que vous
accordez là. Ne consentez point qu'Antoine parle à ses funérailles:
savez-vous à quel point ce qu'il dira ne sera pas capable d'émouvoir le
peuple?
BRUTUS.--Permettez.... Je monterai le premier à la tribune: j'exposerai
les motifs de la mort que nous avons donnée à César; tout ce qu'Antoine
dira, je déclarerai qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre
permission, et que nous consentons qu'on accomplisse pour César tous les
rites réguliers, toutes les cérémonies légales. Cela nous sera plutôt
avantageux que contraire.
CASSIUS.--Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me déplaît.
BRUTUS.--Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps de César. Dans votre
harangue funéraire, vous vous abstiendrez de nous blâmer; mais dites de
César tout le bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez que vous le
faites par notre permission; autrement vous n'aurez aucune espèce de
part dans ses funérailles.
ANTOINE.--Soit; je n'en désire pas davantage.
BRUTUS.--Préparez donc le corps et suivez-nous.
(Tous sortent, excepté Antoine.)
ANTOINE.--O pardonne-moi, masse de terre encore saignante, si je parais
doux et pacifique avec ces bouchers! Tu es le débris du plus grand
homme qui ait jamais vécu dans la durée des âges. Malheur à la main qui
répandit ce sang précieux! Je le prédis en ce moment sur tes blessures,
qui, comme autant de bouches muettes, ouvrent leurs lèvres rougies pour
me demander la voix et les paroles de ma langue. La malédiction va
fondre sur la tête des hommes; les fureurs intestines, la terrible
guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le sang, la
destruction seront des choses si communes, et les objets effroyables
deviendront si familiers, que les mères ne feront plus que sourire à la
vue de leurs enfants déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera
étouffée par l'habitude des actions atroces; et conduisant avec
elle Até, sortie brûlante de l'enfer, l'ombre de César promènera
sa vengeance, criant d'une voix puissante dans l'intérieur de nos
frontières: Carnage[40]! et alors seront lâchés les chiens de la guerre,
jusqu'à ce qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus
de la terre avec les exhalaisons des cadavres pourris, gémissant après
la sépulture. (_Entre un serviteur._) Vous servez Octave César, n'est-il
pas vrai?
[Note 40: _Havock!_ (dévastation, carnage) était en Angleterre, dans
les anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants de ne
faire aucun quartier.]
LE SERVITEUR.--Je le sers, Marc-Antoine.
ANTOINE.--César lui a écrit de se rendre à Rome.
LE SERVITEUR.--Il a reçu les lettres de César. Il est en chemin, et
il m'a chargé de vous dire de vive voix.... (_Il aperçoit le corps de
César._) O César!
ANTOINE.--Ton coeur se gonfle: retire-toi à l'écart et pleure. La
douleur, je le sens, est contagieuse; et mes yeux, en voyant rouler dans
les tiens ces marques de ton affliction, commencent à se remplir de
larmes.--Ton maître vient-il?
LE SERVITEUR.--Il couche cette nuit à sept lieues de Rome.
ANTOINE.--Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui ce qui est
arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil, une Rome dangereuse,
et non point une Rome où Octave puisse encore trouver la sûreté[41].
Hâte-toi de partir et de lui donner cet avis.--Non, demeure encore: tu
ne partiras point que je n'aie porté ce corps sur la place du marché.
Là, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions du peuple sur le
cruel succès de ces hommes de sang, et, selon l'événement, tu rendras
compte au jeune Octave de l'état des choses.--Prêtez-moi la main.
(Ils sortent, emportant le corps de César.)
[Note 41: _No Rome of safety._ Shakspeare a eu probablement ici
l'intention de renouveler le jeu de mots entre _Rome_ et _room_, déjà
employé dans la première scène, entre Cassius et Brutus.]