Parmi les tragédies de Shakspeare que l'opinion a placées au premier
rang, _Jules César_ est celle dont les commentateurs ont parlé le
plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire:
«Plusieurs passages de cette tragédie méritent d'être remarqués, et on y
a généralement admiré la querelle et la réconciliation de Brutus et de
Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement agité,
et en la comparant à quelques autres ouvrages de Shakspeare, il me
semble qu'on la peut trouver assez froide et peu propre à émouvoir.»
C'est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger
Shakspeare d'après lui-même, et de comparer les impressions qu'il a
pu produire, dans un genre et dans un sujet donnés, avec celles qu'il
produira dans un autre sujet et un autre genre, comme s'il ne possédait
qu'un mérite spécial et singulier qu'il fût tenu de déployer dans chaque
occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire. Ce génie vaste et
vrai veut être mesuré sur une échelle plus large; c'est à la nature,
c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et, dans chaque cas
particulier, c'est entre la portion du monde et de la nature qu'il a
dessein de représenter et le tableau qu'il en fait, que se doit
établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus les mêmes
impressions, les mêmes effets qu'à celui du roi Lear ou de Roméo et
Juliette; Shakspeare pénètre au fond de tous les sujets, et sait tirer
de chacun les impressions qui en découlent naturellement, et les effets
distincts et originaux qu'il doit produire.
Qu'après cela, le spectacle de l'âme de Brutus soit, pour Johnson, moins
touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion,
de telle ou telle situation de la vie, c'est là un résultat des
inclinations personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses idées
et ses sentiments; on n'y saurait trouver une règle générale, sur
laquelle se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre
absolument différent. Il est des esprits formés de telle sorte que
Corneille leur donnera plus d'émotions que Voltaire, et une mère se
sentira plus troublée, plus agitée à _Mérope_ qu'à _Zaïre_. L'esprit
de Johnson, plus droit et plus ferme qu'élevé, arrivait assez bien à
l'intelligence des intérêts et des passions qui agitent la moyenne
région de la vie, mais il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans
effort et sans distraction une âme vraiment stoïque. Le temps de Johnson
n'était pas d'ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même
à cette époque, le climat politique de l'Angleterre préservât un peu sa
littérature de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne
pouvait cependant échapper entièrement à cette disposition générale des
esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n'accordant, pour
ainsi dire, à l'âme aucune autre vie que celle qu'elle reçoit du choc
des objets extérieurs, ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'autres
objets d'intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs
individuelles de la vie, les orages du coeur et les déchirements des
passions. Cette disposition du XVIIIe siècle était si puissante qu'en
transportant sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se
glorifiait à juste titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans amour,
n'a pas cru cependant qu'un pareil spectacle pût se passer de l'intérêt
pathétique qui résulte du combat douloureux des devoirs et des
affections. Dans cette grande lutte des derniers élans d'une liberté
mourante contre un despotisme naissant, il est allé chercher, pour lui
donner la première place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui
fournir le genre d'émotions dont il avait besoin; et c'est de la
situation, réelle ou prétendue, de Brutus placé entre son père et sa
patrie, que Voltaire a fait le fond et le ressort de sa tragédie.
Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus;
on l'a même blâmé de n'avoir pas intitulé cet ouvrage _Marcus Brutus_
plutôt que _Jules César_. Mais si Brutus est le héros de la pièce,
César sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe
l'avant-scène; l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en délivrer
remplissent toute la première moitié du drame; l'autre moitié est
consacrée au souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit
Antoine, l'ombre de César «promenant sa vengeance;» et pour ne pas
laisser méconnaître son empire, c'est encore cette ombre qui, aux
plaines de Sardes et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais
génie.
Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de cette grande
catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intéresser à l'événement de sa
pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il ne nous a présenté Brutus
que par rapport à cet événement; le fait qui fournit le sujet de la
tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort de César et le
caractère de Brutus, voilà l'union qui constitue l'oeuvre dramatique
de Shakspeare, comme l'union de l'âme et du corps constitue la vie,
éléments également nécessaires l'un et l'autre à l'existence de
l'individu. Avant que se préparât la mort de César, la pièce n'a pas
commencé; après la mort de Brutus, elle finit.
C'est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare
a déposé l'empreinte de son génie; d'autant plus admirable dans cette
peinture, qu'en y demeurant fidèle à l'histoire, il en a su faire une
oeuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque tout aussi
vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poëte lui a prêtées
que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur, toujours
occupé à s'interroger lui-même, ce trouble d'une conscience sévère aux
premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette fermeté calme
et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette sensibilité
profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans la rigueur des
plus austères principes, cette douceur d'âme qui ne disparaît pas un
seul instant au milieu des plus cruels offices de la vertu, ce caractère
de Brutus enfin, tel que l'idée nous en est à tous présente, marche
vivant et toujours semblable à lui-même à travers les différentes scènes
de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne pouvons douter qu'il
n'ait paru sous les traits que lui donne le poëte.
Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la froideur des
critiques de Shakspeare sur la tragédie de _Jules César_. Ils n'y
pouvaient rencontrer ces traits d'une originalité presque sauvage qui
nous saisissent dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des
sujets modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme
aux idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de
notre esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus
originales pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en
elles-mêmes; la grandeur des caractères du moyen âge est fortement
empreinte d'individualité; la grandeur des anciens s'élève régulièrement
sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère, entre
les individus, d'autre différence très-sensible que celle de la hauteur
à laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il n'a songé
qu'à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans une sphère
inférieure, les autres personnages reprennent un peu la liberté de leur
caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection que le
devoir impose à Brutus. Le poëte aussi semble se jouer autour d'eux avec
moins de respect, et se permettre de leur imposer quelques-unes des
formes qui lui appartiennent plus qu'à eux, Cassius comparant avec
dédain la force corporelle de César à la sienne, et parcourant la nuit
les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir cette fièvre de
danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus à un compagnon de Canut ou
de Harold qu'à un Romain du temps de César; mais cette teinte barbare
jette, sur les irrégularités du caractère de Cassius, un intérêt qui
ne naîtrait peut-être pas aussi vif de la ressemblance historique. M.
Schlegel, dont les jugements sur Shakspeare méritent toujours beaucoup
de considération, me semble cependant tomber dans une légère erreur
lorsqu'il remarque que «le poëte a indiqué avec finesse la supériorité
que donnaient à Cassius une volonté plus forte et des vues plus justes
sur les événements.» Je pense au contraire que l'art admirable de
Shakspeare consiste, dans cette pièce, à conserver au principal
personnage toute sa supériorité, même lorsqu'il se trompe, et à la faire
ressortir par ce fait même qu'il se trompe et que néanmoins on lui
défère, que la raison des autres cède avec confiance à l'erreur de
Brutus. Brutus va jusqu'à se donner un tort; dans la scène de la
querelle avec Cassius, vaincu un moment par une effroyable et secrète
douleur, il oublie la modération qui lui convient; enfin Brutus a tort
une fois, et c'est Cassius qui s'humilie, car en effet Brutus est
demeuré plus grand que lui.
Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de cette
jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle,
sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s'y soutient que par
le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin d'être
secourue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il fallait montrer
dans César la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les écrase;
Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet état de l'âme
du héros; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je l'avoue, ne
me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble même,
au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces formes
d'égalité que le despote d'une république garde toujours envers ceux
qu'il opprime.
Le ton du _Jules César_ est plus généralement soutenu que celui de la
plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le rôle
de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment où il se
laisse aller à la colère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter
le langage laconique que l'histoire attribue à son héros ne l'a que
très-rarement conduit à l'affectation, si ce n'est dans le discours
de Brutus au peuple, modèle de l'éloquence scolastique du temps de
l'auteur. Le langage de Cassius, plus figuré parce qu'il est plus
passionné, et d'une élévation moins simple que celui de Brutus, est
cependant également exempt de trivialité. La harangue d'Antoine est un
modèle de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe adroit qui veut
gagner les esprits d'une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme,
au moins avec sévérité, Shakspeare d'avoir présenté sous une forme
comique la scène des Lupercales, dont le fond, dit-il, «est si noble et
intéressant.» Voltaire ne voit ici qu'une couronne demandée à un peuple
libre qui la refuse; mais César se faisant, en présence du
peuple, l'acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des
applaudissements qu'on donne à la manière dont il a joué son rôle,
c'était là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose
d'extrêmement comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement.
L'action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après la
victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus, ce
qui lui donne une durée d'environ trois ans et demi.
On a en anglais une autre tragédie de _Jules César_ composée par lord
Sterline, connue du public, à ce qu'il paraît, quelques années avant que
Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare pourrait bien
avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la mort de César,
que l'auteur a mise en récit. Un docteur Richard Eedes, célèbre de son
temps comme poëte tragique, avait fait en latin une pièce sur le même
sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n'a pas été retrouvée, non
plus qu'une pièce anglaise intitulée _The history of Cæsar and Pompey_,
antérieure à l'année 1579. On imprima à Londres, en 1607, une pièce
intitulée _The tragédie of Cæsar and Pompey, or Cæsar's revenge_. Cette
pièce, qui comprend depuis la bataille de Pharsale jusqu'à celle
de Philippes inclusivement, avait été représentée sur un théâtre
particulier, par quelques étudiants d'Oxford; on suppose qu'elle fut
imprimée à l'occasion de la représentation et du succès de celle de
Shakspeare, que la chronologie de M. Malone rapporte à cette même année
1607.
Le _Jules César_ a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant, sous
le titre de _Julius Cæsar, with the death of Brutus_, imprimé à Londres
en 1719.
Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie qu'il a
séparée en deux parties, la première sous le titre de _Julius Cæsar,_
avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde sous le
titre de _Marcus Brutus_, avec un prologue et deux choeurs; toutes deux
imprimées en 1722.