Les contes qui composent ce volume ne sauraient prétendre à une unité
d’intention artistique. Le seul lien qui existe entre eux est celui de
l’époque où ils furent écrits. Ils appartiennent à la période qui suivit
immédiatement la publication du _Nègre du Narcisse_ et qui précéda la
première conception de _Nostromo_, deux livres qui, me semble-t-il,
tiennent une place à part dans l’ensemble de mon œuvre. C’est aussi
l’époque où je collaborai au _Blackwood’s Magazine_, cette époque que
domine _Lord Jim_ et qui est associée dans mon souvenir reconnaissant
avec l’encourageante et serviable bienveillance de feu M. William
Blackwood.
_Jeunesse_ ne fut pas ma première contribution au _Blackwood’s
Magazine_; ce fut la seconde; mais ce conte marque la première
apparition dans le monde de cet homme appelé Marlow avec qui mon
intimité ne fit que croître au cours des années. Les origines de ce
gentleman (personne autant que je sache n’a jamais donné à entendre
qu’il put être rien de moins que cela), ses origines, dis-je, ont fait
l’objet de discussions littéraires: discussions des plus amicales, je me
plais à le reconnaître.
On pourrait croire que je suis mieux que personne à même de jeter
quelque lumière sur cette question: mais à la vérité cela ne me semble
pas très facile. Il m’est agréable de penser que personne ne l’a accusé
d’intentions frauduleuses ni ne l’a traité de charlatan: mais, à part
cela, on a fait à son endroit toutes sortes de suppositions: on y a vu
un habile paravent, un simple expédient, un prête-nom, un esprit
familier, un _daemon_ chuchotant. On m’a même soupçonné d’avoir
longuement préparé un plan pour m’emparer de lui.
Il n’en est rien. Je n’ai fait aucun plan. Marlow et moi nous nous
sommes rencontrés, ainsi que se font ces relations de ville d’eaux qui
parfois se transforment en amitiés véritables. Celle-ci a eu précisément
cette fortune. En dépit du ton assuré de ses opinions Marlow n’a rien
d’un importun. Il hante mes heures de solitude, lorsque nous partageons
en silence notre bien-être et notre entente; mais lorsque nous nous
séparons à la fin d’un conte, je ne suis jamais sûr que ce ne soit pas
pour la dernière fois. Et pourtant je ne crois pas que l’un de nous se
soucierait fort de survivre à l’autre. Lui, en tout cas, y perdrait son
occupation et je crois qu’il ne serait pas sans en souffrir, car je le
soupçonne de quelque vanité. Je ne prends pas le mot _vanité_ au sens
salomonesque. De toutes mes créatures il est bien assurément le seul qui
n’ait jamais été un tracas pour mon esprit. Le plus discret et le plus
compréhensif des hommes...
Avant même de paraître en volume, _Jeunesse_ reçut un excellent accueil.
Il me faut bien reconnaître enfin,--et c’est d’ailleurs un endroit qui
convient parfaitement à cet aveu,--que j’ai été toute ma vie, toutes mes
deux vies, l’enfant gâté,--quoique adopté, de la Grande-Bretagne, et
même de l’Empire britannique: puisque c’est l’Australie qui m’a donné
mon premier commandement. Je fais cette déclaration, non pas par un
secret penchant à la mégalomanie, mais tout au contraire, comme un homme
qui n’a pas grande illusion sur soi-même. J’obéis en cela à ces
instincts de gloriole et d’humilité naturelles, qui sont inhérents à
l’humanité tout entière. Car l’on ne saurait nier que les hommes
s’enorgueillissent non pas de leurs propres mérites, mais bien plutôt de
leur prodigieux bonheur: de ce qui, au cours de leurs vies, doit leur
faire offrir actions de grâce et sacrifices sur les autels des divinités
impénétrables.
_Le Cœur des Ténèbres_ attira également l’attention dès le début et l’on
peut dire ceci, en ce qui concerne ses origines: nul n’ignore que la
curiosité des hommes les pousse à aller fourrer leur nez dans toutes
sortes d’endroits (où ils n’ont que faire) et à en revenir avec toutes
sortes de dépouilles. Ce conte-ci, et un autre qui ne figure pas dans ce
volume[1], sont tout le butin que je rapportai du centre de l’Afrique,
où, à la vérité, je n’avais que faire. Plus ambitieux dans son dessein
et d’un plus long développement, le _Cœur des Ténèbres_ n’en est pas
moins aussi fondamentalement authentique que _Jeunesse_. Il est
visiblement écrit dans un tout autre esprit. Sans vouloir en
caractériser précisément la nature, il n’est personne qui ne puisse voir
que ce n’est assurément pas l’accent du regret ni celui du souvenir
attendri.
[1] «Un Avant-Poste du Progrès» dans le volume intitulé «Histoires
inquiètes». [Note des Traducteurs.]
Une remarque encore. _Jeunesse_ est un produit de la mémoire. C’est le
fruit de l’expérience même: mais cette expérience, dans ses faits, dans
sa qualité intérieure et sa couleur extérieure, commence et s’achève en
moi-même. _Le Cœur des Ténèbres_ est également le résultat d’une
expérience, mais c’est l’expérience légèrement poussée (très légèrement
seulement) au delà des faits eux-mêmes, dans l’intention parfaitement
légitime, me semble-t-il, de la rendre plus sensible à l’esprit et au
cœur des lecteurs. Il ne s’agissait plus là d’une sincérité de couleur.
C’était comme un art entièrement différent. Il fallait donner à ce
sombre thème une résonance sinistre, une tonalité particulière, une
vibration continue qui, je l’espérais du moins, persisterait dans l’air
et demeurerait encore dans l’oreille, après que seraient frappés les
derniers accords.
1917.