L'ÉCOLE.

Ah qu'une école laisse de souvenirs aux enfants qui s'y sont agités pour

devenir des hommes! aux mères qui sont allé presser leurs cours contre

ses portes fermées entre elles et leurs enfants! chers objets de nos

amours pleins de sacrifices, chères abeilles de ces ruches où vous allez

préparer le miel de toute votre vie, pourquoi n'y portez-vous pas les

grâces innocentes du foyer, la douceur paisible de vos premiers jeux?

pourquoi les aiguillons qui poussent à vos lèvres servent-ils souvent

à piquer vos camarades, qui ont pleuré comme vous de cette première

offrande faite à l'ordre social qui veut des hommes graves, des savants,

des penseurs!... Une larme de votre mère vous en dira plus que moi, elle

vous rappellera l'indulgence divine dont elle a enveloppé vos premiers

cris et vous en aurez pour vos petits compagnons; vous en aurez pour

tout le monde. Moi, je n'ai qu'à vous dire l'histoire du pauvre René.

René, mal vêtu, mal tourné, gauche et timide comme la misère honnête,

entra, par je ne sais par quelle protection, dans un grand pensionnat de

Châlons.

Encore rouge et pâle de pleurs d'avoir quitté sa mère, le coeur gonflé

d'une inexprimable tristesse, il regardait tout avec des yeux stupides,

ne répondait rien aux questions bruyantes dont l'accablait l'école et

devenait sourd du bourdonnement de ces voix confuses. La voix, l'adieu

de sa mère retiraient toute son intelligence à son coeur. Il resta

immobile, le sourcil froncé, les yeux à demi fermés, au grand

divertissement des habitués, qui l'isolèrent au milieu d'un rond qu'ils

formèrent en se tendant par la main, tournant autour de lui avec une

vélocité d'écolier, et criant à lui briser le tympan:

--Honneur au discours de réception! prix d'éloquence au camarade! dans

quelle langue dit-il bonjour?

A tout cela René n'ouvrit pas la bouche.

Ils finirent même par s'impatienter d'insulter _cette bûche_, et

coururent à la picorée d'autres jeux pour remplir l'heure si belle, si

furtive de la récréation.

Le soir, las d'une séance où il n'avait rien compris, d'une route à

pied, et de son coeur gonflé de larmes, il s'endormit d'un sommeil si

lourd, si léthargique, sur un banc du réfectoire, qu'il ne sentit pas

les milles piqûres dont il était l'immobile objet, comme le mannequin

d'un monstre qui servait à l'éducation attaquante des dogues que les

chevaliers du moyen-âge dressaient contre lui.

Le bon René, dont la douleur n'était pas belle, l'accoutrement peu

moderne, d'une coupe grossière, donnant à ses neuf ans le poids d'un

savoyard de quarante, fut pris en goût par vingt écoliers qui ne

dormaient pas, pour faire éclore cent traits d'esprit qu'ils jugeaient

très-brillants et très-fins! L'un trouvait charmant de chatouiller ses

lèvres avec une plume, ce qui lui faisait faire d'étranges grimaces sans

s'éveiller; mais cette convulsion souffrante d'un être dont on tourmente

la fatigue se révélait sur son jeune visage avec je ne sais quel charme

comique dont les tourmenteurs étaient aux anges. Quand le rire étouffé

s'éteignait une seconde pour reprendre haleine, un de ces messieurs

venait poser adroitement sur le nez sans défense du dormeur un long

cornet de papier terminé en trompette et les applaudissements n'osant

éclater de peur, disaient-ils, de réveiller _la bête_, un hourra

général, traduit par des coups de talons imitatifs, faisait rouler la

joie autour de cette bande de petits anges tombés, permettez-moi de leur

donner ce nom, bien qu'ils aient pu se relever plus tard.

On avait coiffé René des plus risibles bonnets, on venait de l'étendre

tout de son long par terre, pour jouer _au mort_, disaient-ils, sans

qu'il ait donné d'autre signe de vie que ces contractions nerveuses

des yeux et des lèvres qui les faisaient mourir de rire. Quand un plus

hardi, voulant réchauffer la scène, dit à son voisin:

Tiens-le! tiens-le! et vint porter jusque sous ces narines

entr'ouvertes, la flamme épaisse d'une lampe qu'il détacha du mur.

René ne poussa qu'un rugissement sourd, comme un jeune lion qui n'a pas

encore combattu, mais dont on provoque imprudemment la force. Il se

soulève à demi, les yeux encore baignés de sommeil et de ses derniers

pleurs, saisit par les jambes les deux assaillants effrayés, les roule

avec lui, sous lui, les crible de coups de poing, de coups de pied qui

tombent si heureusement à leur adresse, qu'on n'entend plus rire,

mais crier:--Aie! tu me casses la tête! tu m'étrangles! A moi, Jules!

Achille, à moi! au secours! monsieur le recteur! Il accourut en effet à

ce singulier combat, dont les témoins cherchent à se sauver, eu criant:

ce n'est pas moi! et dont le vainqueur toujours endormi tape comme un

désespéré, sur le cauchemar dont il ne devine seulement pas la forme.

Il continua néanmoins de rugir et de se battre instinctivement avec une

telle vigueur de courage, qu'il les eut étranglés peut-être dans une

entière innocence, comme Hercule au berceau mit à mort le serpent qui

venait s'attaquer à son sommeil.

Plus personne, ni cette nuit, ni jamais, n'eut dans le dortoir la

fantaisie d'aller passer une plume ou du feu dans les naseaux de _la

bête_, bien que René ne se fût pas réveillé une seconde dans l'orgueil

de la victoire. Il n'en eut pas même le souvenir, en se retrouvant le

lendemain dans un lit qu'il ne connaissait pas encore, qui n'était plus

près de celui de sa mère! et où on l'avait roulé tout d'une pièce après

qu'on fut parvenu à détacher ses bras nerveux comme incrustés au corps

des amateurs de malices.

Il ne sentit qu'une lassitude vague, dont la cause lui resta inconnue.

Ceux qui s'en ressouvenaient le plus avaient, outre cette lassitude,

plusieurs bosses, plusieurs empreintes d'ongles incultes et de souliers

ferrés, dont il souffrirent beaucoup, mais dont ils ne demandèrent pas

raison au réveil paisible de René.

On ne savait encore de quelle couleur étaient ses paroles quand il fut

interpellé solennellement par le recteur. Au nom de René Beaumal, vous

devinez que ce fût comme une seule tête qui se leva de dessus vingt

livres posés ouverts sur les tables. Un fil d'électricité n'eût pas

tourné plus rapidement quarante yeux ardents vers celui qu'on nommait, à

leur grande joie, René!

--Levez-vous donc, René! s'écria le recteur.

--Il ne se lèvera pas! il ne se lèvera pas.... murmurèrent les écoliers

sans avoir l'air d'y toucher.

--Silence, là-bas! lança le recteur d'une voix qui fit retomber tous les

yeux sur les livres qui leur servaient de maintien.

Alors René fut interrogé sur ce qu'il ne savait pas encore. Sa bouche

s'ouvrit au moins cinq fois, sans laisser échapper autre chose que l'air

qui remplissait sa poitrine oppressée.

--Il parlera! il ne parlera pas! il parlera! il ne parlera pas! dirent

les impitoyables dans un bourdonnement qui laissait une chance à la

négation.

--Si vous ne voulez pas me parler, René, insista le recteur qui n'avait

pas de temps à perdre vous serez mis à la porte. Savez-vous votre leçon?

--Ma le....le....leçon?

--Eh bien! oui, quoi! elle n'est pas bien longue, je crois!

--Elle....elle....elle....

--Ah! mon Dieu qu'est-ce qu'il a donc mangé, hasarda un malin sous son

livre, et de rire!

Quand le silence fut rétabli, et l'effroi de René plus glaçant que

jamais, il voulut en finir avec son sort, car il croyait toucher au

dernier moment de sa vie. Il poussa au dehors ce qu'il crut être son

ame, et bégaya:

--On m'a....m'a....m'a....

O joie d'école! o découverte pleine d'avenir et de moqueries!

René était bègue. C'était à l'adorer, c'était à n'en plus douter,

c'était à frémir d'espérance à chaque parole qui allait prendre une

forme inattendue sous cette langue esclave. Les deux blessés furent

guéris. Ils burent joyeusement l'humiliation du jeune infirme qui

faisait oublier la douleur, et ils ne cachèrent plus leurs contusions.

Que faut-il vous dire de tout ce que souffrit l'humble et patiente

créature, servant de risée à cette petite populace fanfaronne? c'est à

ne pas rendre, à souffrir de se le rappeler, à haïr, si l'on pouvait

haïr, ceux qui amassèrent sur lui plus de maux que l'infortune et la

nature, un moment distraite en le formant, n'en avait laissé choir

sur cet inoffensif et pauvre garçon. C'était peu d'être bègue, lent à

démêler sa pensée sous les nuages que la raillerie amoncelait autour de

sa tête humiliée, il devint presque muet; car il avait tant de crainte

de faire rire en parlant, qu'il ne parlait plus. Les mots les plus

brefs lui causaient des peines infinies à sortir de ces lèvres; elles

tremblaient, s'agitaient à vide, et l'effort inutile produisait une

contorsion pénible qui ravissait les lâches oppresseurs de René.

Une douleur vive qu'ils se plaisaient à lui faire sentir tous les matins

sans qu'il osât s'en plaindre, c'était de l'éveiller en sursaut, lui qui

avait le sommeil le plus complet de son âge, ce sommeil de marmotte,

dans lequel toute la vie extérieure est suspendue ou cachée, où pas un

cheveu ne bouge, et que les mères ont tant peur de troubler! C'était la

joie des lutins rassemblés autour de ce pauvre enfant immobile, _qui

riaient aux anges_, comme on dit. Ils poussaient tout-à coup une clameur

si furieuse dans l'oreille du dormeur, qu'il bondissait hors de son lit,

tandis que les écoliers, sans paraître s'occuper de lui, filaient en

chantonnant de côté et d'autre. C'était du beau! de quoi les rendre bien

fiers: je vous laisse y penser.

René s'habillait triste et comme ivre de cette fanfare qui le rendait au

mouvement avec une violence propre à lui rompre le coeur. Pauvre René!

ce n'était plus ce réveil entr'ouvert par une voix douce, qui coulait

d'abord à son ame. Il n'y avait plus de main caressante qui roulait sur

son front comme pour en écarter le sommeil. Il n'entendait plus cette

femme absente lui souffler patiemment: Allons, René! allons, mon garçon!

c'est jour! Et le prendre, et rire tout bas et l'habiller à demi, et

répéter: «Allons:» jusqu'à ce qu'il rît à son tour, en ouvrant ses yeux

doux et pleins de pitié de cette femme, dont la bonté l'avait rendu bon

jusqu'au coeur!

Oh! respectez le sommeil de l'enfance. Qui sait si ce n'est pas alors

que l'ame rend sa visite à Dieu.

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I · 第 83 / 89 题