NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»

Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles

que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils

publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par

celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin

écrivain,--et ils le sont tous,--vous êtes exposé à vous trouver un jour

ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que

vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos

ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que

vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas

pour longtemps.

C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs

livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours

y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils

s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier

n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont

pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble

en rien à celle du médecin.

Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela

surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre

ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.

Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous

l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les

_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français_, je n'ai

point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui

ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne

point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.

Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je

reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les

personnages de la _Bohême tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vécu

d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,

puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur

allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne

l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles

sans que rien dans nos relations me fermât la bouche.

J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu

celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec

ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à

Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la

notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que

j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin

dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps

de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné _Sous les Tilleuls,

Geneviève, le Chemin le plus court_, et depuis quelques années il

publiait les _Guêpes_ qui, à cette époque, faisaient presque autant de

bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait

être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que

j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point

la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans

ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres

charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à

Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous

étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour

l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas

du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que

j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune

provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques

représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du

dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette

fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je

l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que

je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,

laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu

d'une figure de roman j'avais fait un portrait.

Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée

de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir

quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le

hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,

il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre

toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,

pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et

venues dans le petit jardin de l'_Hôtel de France_. Et je n'eus garde de

refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant

parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que

madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la

chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince

cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant

qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les

Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui

venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son

accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?»

Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux

personnages de la _Bohême tapageuse_. Il avait lu une scène de jeu dans

_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,

le directeur du _Siècle_, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie»

au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est

celle qui se trouve au commencement de _Raphaëlle_, avec l'épisode

du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les

papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres,

et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon

roman, que je l'ai écrit.

Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,

je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine,

de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications

d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman.

Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie

introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohême

tapageuse_, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici

c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de

Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par

cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit

des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt

la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte

dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions

que celles racontées dans mon roman, et elle était historique,

non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son

importance, pour moi au moins.

Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques

preuves, _La Bohême tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusée

d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien

connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de

plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans

lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs,

mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes

d'accusation.»

Trop dure, la _Bohême tapageuse!_ trop cruelle! trop «acte

d'accusation!» Voyons la réalité.

Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un

magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises:

«L'affaire intéressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_», me

disait-il.

En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse

d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans

sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.

Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement

aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman

reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller

au-delà.

Corysandre · 第 49 / 50 题