Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et
même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on
s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.
Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était
installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître
de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir
s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, dînant, soupant, jouant comme
s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant.
Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait
conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive
avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à
l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa
mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
secouer la tête avec un triste sourire.
--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est
pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux
sont ceux qui ont un passé.
Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à
quelques-uns: Harly, Crozat.
Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché
tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille.
--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.
--Le moment approche.
--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté
plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là. Voulez-vous quelque
chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au
lit.
--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
testament.
Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
bienveillante et affectueuse.
--Tout de suite, cher ami.
Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et
il l'apporta à Roger.
--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.
Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre.
Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant
trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.
Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et
ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en
prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le
pupitre qu'il referma à clef.
Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais
au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.
Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits
morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
assurément, était donc le bon.
Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il
n'avait plus perdu.
--Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.
--Comment?
--Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et
faites couler de l'eau.
Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.
Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela:
--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.
C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers
avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le
mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le
bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
bruyamment.
--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il
déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez
combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.
--Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je
vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté.
--Merci; maintenant je vais être plus tranquille.
Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui
n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon.
Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses
terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
quelque temps déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant
plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup,
comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût.
Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.
--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il,
qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.
Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de
prévenir.
--Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc
m'avait donné son argenterie et ses bijoux.
--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
tout à l'heure, nous verrons cela.
--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné.
--Attendons.
Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt,
Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
il n'en fut rien.
--Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire.
--Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers.
Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
curiosité:
--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons
fixés là-dessus.
--Vous le serez dans la journée, dit le notaire.
Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se
retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.
Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant
à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la
Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle,
qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs
pièces dans ses poches.
--Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les
serviettes qui étaient déjà nouées.
--De quoi te mêles-tu?
--J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger.
--Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant
qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
vieux Condrieu.
--Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?
La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic:
--Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus
hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il?
Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement
Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire
et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière,
écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;
--Mon cher petit-fils!
Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus
jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont.
Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
elle l'embrassa au front.
--Pauvre Roger, dit-elle.
Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le
bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:
--N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il
fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.
Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par
Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de
quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.
Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de
Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment.
--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été
ouvert? demanda-t-il au notaire.
--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.
--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.
--Mais, monsieur le comte...
--Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.
--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à
l'exécution de son testament; je dois le connaître.
Le notaire lut:
«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après
moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
en soit digne.
«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de
Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle
Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:
«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
deux cent mille francs;
«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;
«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;
«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part.
«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.»
--Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article
909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions
testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné
pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants
de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables
de recevoir.
Nougaret s'avança:
--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse.
--N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?
--Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été
fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement.
--Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly.
--Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu.