Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas,
fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau.
--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le
duc; elle refuse de donner son nom.
--Ne la recevez pas.
--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie.
Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du
domestique, paraissait toute-puissante:
--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.
Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et
la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra.
Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître;
son coeur avait bondi au-devant d'elle:
--Vous!
--Roger!
Le domestique sortit vivement.
Elle se jeta dans les bras de Roger.
--Chère Corysandre!
Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première
prit la parole:
--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée
contre vous, moi!
Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa
tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux
pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue
qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait
touchée et qu'elle entraînait.
Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
tête dans le cou de Roger.
--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme.
--Mais...
--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan
irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas
que tu me les dises.
De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.
Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder:
--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à
son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.
Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
peur de voir et d'entendre.
--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je
pouvais en mourir.
Il inclina la tête.
--Et cependant tu l'as prise?
--J'ai dû la prendre.
--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
pas; tu m'aimes encore!
--Si je t'aime!
La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent
sans parler, les lèvres sur les lèvres.
Mais doucement elle se dégagea:
--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que
tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car
enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi,
supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que
je ne pouvais pas être ta femme?
Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.
--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter
toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne
dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la
vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et
à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour
ta femme, tu ne le veux plus maintenant.
--Je ne le peux plus.
--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons
plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.
Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
yeux:
--Me veux-tu?
--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il.
--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à
la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à
ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est
grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de
toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce
jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que
j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au
moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien
que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes,
voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au
monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres,
puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place
et m'en glorifie.
Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine
bondissait, elle était transfigurée par la passion.
--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille,
j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté
que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le
tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être
aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu
entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi
délaissée que la tienne.
Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête.
--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment
j'ai pris cette résolution.
Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et
ses regards.
--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné
celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait
qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé
entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il
ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne
changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce
matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée,
dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me
voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur
d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque,
depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à
écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui;
mais toi, ne te surprend-il pas?
Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, et dans une
muette extase, il la contempla, la regarda des pieds à la tête, tandis
qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
bras, sur son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait besoin
d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il n'était pas sous
l'influence d'une illusion.
--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes pieds, dit-elle en
souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
mère ne s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. Ne me
trouvant pas, la pensée lui viendra bien certainement que je suis ici,
car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
reprendre, car elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans
un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un autre mariage pour
moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette
existence... misérable. Partons, partons aussitôt que possible.
--Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?
--Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, à Naurouse, là où tu
as vécu, où tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
donc où tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: être ensemble. Tous les
pays me sont indifférents; ils me deviendront charmants quand nous les
verrons ensemble.
--L'Espagne!
--Si tu veux.
--Partons.
--Le temps d'envoyer chercher une voiture.
Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'élever
entre plusieurs personnes.