Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le
prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,
Esther Marix et enfin Raphaëlle.
Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la
main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de
retenir un léger mouvement.
--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers,
qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand
elle a su que nous dînions ensemble.
--Ça c'est beau, dit Poupardin.
--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été
pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à
Mautravers.
On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut.
--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à
l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous
réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme
nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie.
--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même
cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à
l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes
choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce
brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous
recommencerons.
On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage
n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule
d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la
voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement
indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée,
qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si
loin!
Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il
s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne
la connaissait pas.
A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se
pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être
entendue que de lui seul:
--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner.
Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille:
--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et
j'ai tout entendu.
--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à
rompre?
Il eut un tressaillement.
--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.
--Justement, répondit-elle.
--Alors cela sera long!
--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.
--Continue, mais tout haut.
--Merci.
Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant
au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle
avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en
jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
ses voisins l'entendissent.
--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de
rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu
savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te
sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas
impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré
par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me
soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu
souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.
Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à
laquelle elle ne toucha pas.
--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as
cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu
y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été
la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus
tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée
jusqu'au suicide.
--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda
Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère.
Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût
besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à
achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:
--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien
élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends
à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux
parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit
être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh
bien! ça, c'est des bêtises.
--Bravo! cria Balbine.
--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme
et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre
affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
enfin des relais.
--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.
--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me
rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui
dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera...
--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
auront mauvais caractère.
--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on
se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était
de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé,
tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé
que lui.
Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.
--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.
--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.
--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de
dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est
pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans
explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis
l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce
qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée
ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache...
--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
c'est entendu.
--Il le sait.
--Il en est fier.
--Il en rêvera.
--Ton souvenir consolera ses vieux jours.
--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal;
j'ai dit ce que je voulais dire.
Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut
regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne
chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant
que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la
conversation.
Au dessert, Roger se leva et quitta la table.
--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux!
--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.
Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient,
Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin
une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle
avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où
l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers
lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme
que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses
gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des
dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient
l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et
ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui
paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle
pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni
par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il
pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était
immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela
qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce
qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.