XXXII

Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le

salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le

prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,

Esther Marix et enfin Raphaëlle.

Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la

main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de

retenir un léger mouvement.

--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers,

qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand

elle a su que nous dînions ensemble.

--Ça c'est beau, dit Poupardin.

--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été

pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à

Mautravers.

On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut.

--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à

l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous

réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme

nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie.

--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas

consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même

cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à

l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les

mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes

choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce

brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous

recommencerons.

On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage

n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule

d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre

observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la

voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement

indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée,

qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si

loin!

Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole

à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il

s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne

la connaissait pas.

A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se

pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être

entendue que de lui seul:

--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner.

Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda

de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille:

--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et

j'ai tout entendu.

--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et

parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se

disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à

rompre?

Il eut un tressaillement.

--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.

--Justement, répondit-elle.

--Alors cela sera long!

--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.

--Continue, mais tout haut.

--Merci.

Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant

au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle

avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en

jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que

ses voisins l'entendissent.

--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour

moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi

ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de

rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu

savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te

sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas

impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré

par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me

soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu

souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.

Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à

laquelle elle ne toucha pas.

--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne

comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as

cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu

y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été

la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus

tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée

jusqu'au suicide.

--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda

Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère.

Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût

besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout

ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à

achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:

--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant

sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien

élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends

à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part

pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux

parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,

quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit

être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh

bien! ça, c'est des bêtises.

--Bravo! cria Balbine.

--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme

et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien

pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre

affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous

dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,

enfin des relais.

--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.

--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc,

comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me

rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de

cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui

dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que

je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera...

--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles

auront mauvais caractère.

--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on

se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était

de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé,

tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé

que lui.

Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.

--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.

--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.

--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de

dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est

pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans

explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis

l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans

d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce

qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans

un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée

ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache...

--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,

c'est entendu.

--Il le sait.

--Il en est fier.

--Il en rêvera.

--Ton souvenir consolera ses vieux jours.

--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal;

j'ai dit ce que je voulais dire.

Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut

regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne

chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant

que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la

conversation.

Au dessert, Roger se leva et quitta la table.

--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux!

--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.

Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient,

Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin

une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle

avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où

l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers

lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme

que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses

gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des

dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient

l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre

son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et

ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui

paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle

pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni

par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il

pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était

immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela

qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce

qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.

Corysandre · 第 36 / 50 题