XXVII

Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi

fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit

congé d'elles sans avoir rien dit.

--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.

Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au

moins quant à la demande attendue.

Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.

Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand

mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant,

pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé.

Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il

pas?

Savine l'avait-il connu?

Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais,

pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle

importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi

s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si

cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait

produite.

Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle

Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle

lui en fit part.

--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé?

--Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour

obliger le duc à parler enfin.

--Comment cela?

En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à-dire

en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre

que Corysandre recopiera et que j'enverrai.

--Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.

--Me blâmez-vous?

--Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que

je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver

originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette

lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous

votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui

est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui

réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que

des applaudissements.

--Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la

plate-forme de la cathédrale de Fribourg.

--Ça, c'est drôle aussi.

--En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu

me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille

qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet

interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne

trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est

tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,

j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai

reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main

de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas

aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera,

Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir

de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.

--Et si le duc montrait cette lettre?

--Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela:

d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de

cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez

la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre

ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma

fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous

au travail.

Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez

madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni

rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas

son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave

question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de

lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle

n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc

s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien.

Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire

apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour

qu'il pût écrire son brouillon.

--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.

--C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.

--Pas pour vous, mon ami.

--Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter;

les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.

--Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel.

--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut

des préparations, des transitions.

--Chez une jeune fille? Enfin, allez.

Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet.

--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?

--Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.

Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre,

sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se

tut qu'elle prit la parole.

--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et

de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas

tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille.

--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.

--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que

j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes,

je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas

attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague

qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre

lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en

suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi.

--Alors, comment écrivent-elles?

--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases

d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire?

Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait,

assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation:

«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser;

j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance

du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout

à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce

qui faisait ma joie est défendu.

--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que

Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère.

--Très bon; continuez.

«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma

mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra

effacer de mon souvenir...»

--Elle s'interrompit:

--Si nous mettions «même»!

«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai

me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos

promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...

Elle s'interrompit encore:

--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?

--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.

--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.

Elle continua de dicter:

«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;

et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête,

désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de

vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler

toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle

démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce

que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en

votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour

n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en

vous disant...»

Elle s'arrêta:

--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car

il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.

Après un moment de réflexion, elle poursuivit:

«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre

maison qu'elle veut vous tenir fermée.»

--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.

Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une

bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.

--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est

vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez

une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui

puissent écrire des lettres.

Corysandre · 第 30 / 50 题