Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de
Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même.
Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt
prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et
puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.
Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre
n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade.
Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus
qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de
Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de
Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans
sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette
exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.
--Veux-tu qu'il pense à toi?
--Oui.
--Veux-tu qu'il rêve de toi?
--Oui.
--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises.
Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre,
derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il
arriverait et repartirait.
Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir
Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame
de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
invitation à dîner pour le surlendemain.
--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique,
maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
Leplaquet.
Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité
des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec
Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces
convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel;
le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant.
C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince
Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette
réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle
leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de
l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque
détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que
tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain.
Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice
sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son
zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au
mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de
projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.
Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois,
un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait
circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait
pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la
meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il
était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme
jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était
un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas
trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un
témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner.
Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois
jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui
appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui
fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité,
son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de
coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait
été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela.
A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin,
avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au
moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes
habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux
reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie.
Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice,
à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même
à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût
jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables
qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait
que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses
idées étroites d'honnêteté bourgeoise.
Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges
et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il
refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des
réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait
soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce
qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en
France,--c'est-à-dire son mariage avec Dayelle.
Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt
pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en
avait un bien plus grand encore.
Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore
deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille
femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver
un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là?
avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait
ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un
bohême.
C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti
de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever
matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos,
qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.
Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait
jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les
preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient
indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments
lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se
demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une
illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour
combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet
amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les
objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une
femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son
lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
une surprise!
Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand
pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du
train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître,
souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.
--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à
monter, vous ici!