XII

Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de

Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même.

Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt

prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et

puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.

Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre

n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade.

Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus

qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de

Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de

Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une

si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans

sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette

exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.

--Veux-tu qu'il pense à toi?

--Oui.

--Veux-tu qu'il rêve de toi?

--Oui.

--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;

on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises.

Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre,

derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il

arriverait et repartirait.

Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir

Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame

de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son

invitation à dîner pour le surlendemain.

--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous

connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique,

maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.

Leplaquet.

Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité

des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec

Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces

convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel;

le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant.

C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince

Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette

réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux

autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle

leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de

l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque

détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que

tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain.

Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice

sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son

zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au

mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de

projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de

bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.

Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois,

un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait

circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait

pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.

Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la

meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il

était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme

jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était

un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas

trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir

à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un

témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner.

Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent,

il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois

jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui

appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui

fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité,

son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de

coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait

été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs

autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs

sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le

mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela.

A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait

été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin,

avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au

moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes

habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux

reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie.

Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice,

à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans

doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec

le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même

à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût

jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables

qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,

jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait

que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses

idées étroites d'honnêteté bourgeoise.

Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges

et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il

refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,

il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des

réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait

soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce

qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en

France,--c'est-à-dire son mariage avec Dayelle.

Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt

pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en

avait un bien plus grand encore.

Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,

les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est

arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore

deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille

femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver

un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là?

avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage

dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait

jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait

ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un

bohême.

C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti

de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever

matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos,

qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.

Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait

jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les

preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient

indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments

lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se

demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une

illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour

combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet

amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les

objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une

femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son

lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en

chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire

une surprise!

Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand

pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du

train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il

vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître,

souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.

--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à

monter, vous ici!

Corysandre · 第 15 / 50 题