C'était aussi l'hiver précédent, presque en même temps qu'Otchakoff,
que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mère, la comtesse de
Barizel, avait fait son apparition à Paris.
Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, où son père, le
comte de Barizel, qui descendait des premiers colons français établis
dans ce pays, avait possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa
famille depuis près de deux cents ans; le comte avait été tué dans la
guerre de Sécession, commandant une brigade de l'armée du Sud, et sa
veuve et sa fille avaient quitté l'Amérique pour venir s'établir en
France, où elles voulaient vivre désormais.
C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait tous les ans le
financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la première fois.
Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un enrichi, les fêtes
qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Berry comptaient parmi les
plus belles et les mieux réussies de Paris. Quand on avait un grand nom
ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dédaigneux qu'il avait
commencé la vie par être commis chez un marchand de toile, puis
fabricant de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, puis
l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
de ses fêtes, ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations
nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
lui.
Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait à
offrir à ses invités, c'était encore tout ce qui, à un titre quelconque:
gloire, talent, beauté, fortune, promettait d'arriver bientôt à la
célébrité; il ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne
fallait pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention d'être
lui-même le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
à quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
cachait avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais enfin on
savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
faisait cependant partie obligée de ce programme.
Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus vives et pendant
huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.
--Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa mère?
--Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, c'est une française;
elle est d'origine française: il y a encore dans le Poitou des Barizel
de très vieille et très bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en Amérique,
que descend cette belle jeune fille.
--Riches les Barizel?
--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
rien. Si vous avez des prétentions à la main de cette belle fille,
ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amérique
ressemblent souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, c'est
que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées où elle va,
dit-on, faire construire un hôtel.
--Ça c'est quelque chose.
--C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
un terrain et un plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient;
ont pendant de longues années fait croire à une fortune qui n'existait
pas et n'avait jamais existé.
--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à sa fête.
--Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, sans doute.
--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.
--Il n'y a plus de blondes.
--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes châtain, des
blondes cendré, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
mûries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.
--C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité dans les cheveux.
--Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: ainsi dans son
front si pur, dans ses yeux naïfs, et son regard limpide, dans sa
bouche innocente, dans son attitude modeste. Naïve, douce, modeste et
admirablement belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la majesté,
voilà une réunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincérité
dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, ce qui
m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
sous un sourcil pâle, ce teint d'une blancheur veloutée, enfin c'est,
comme disaient nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.
--En a-t-elle même dix-sept?
--La mère dit dix-huit.
--On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en débarrasser plus
vite.
--La mère est encore fort bien.
--Un peu empâtée.
--Une créole.
--Est-elle créole?
--Elle en a l'air.
--Elle a même l'air plus que créole.
--C'est peut-être une _octoroon_.
--Qu'est-ce que c'est que ça, une _octoroon_?
--C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse arrivée à la
huitième génération; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
reste plus trace, même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa
main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.
C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'étaient fermés
à Paris, était venue avec sa mère passer la saison à Bade.
Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à Paris, car s'il
est des gens qui passent partout inaperçus, il en est d'autres qui ne
peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosité.
Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
allées de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
étrangers qui semblent n'être venus à Bade que pour y trouver le plaisir
de dépenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
homme et deux femmes; une calèche louée au mois; il n'y avait certes pas
là de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
banal, une loge au théâtre, une heure de station à la musique, une
promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
un florin à la table de la roulette, tous les matins la messe à l'église
catholique, c'était tout.
Il était impossible de mener une vie plus simple et cependant...
Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
tout au moins pour Corysandre, et instantanément c'était d'elles qu'on
s'occupait.
--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les journaux?
--Notre temps est celui de la réclame; tout finit par se placer avec
des annonces bien faites et souvent répétées: la mère s'entoure de
journalistes.
S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
recherchait les journalistes, au moins était-ce vrai en partie et
particulièrement pour un correspondant de journaux français et
américains nommé Leplaquet.
Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien directeur d'un journal
français à Bâton-Rouge, Leplaquet était bien réellement le commensal de
madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-même, qu'il
l'avait connue en Amérique, où il avait été son ami et plus encore l'ami
de M. de Barizel; à propos de cette liaison ancienne il était même plein
d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il contait volontiers, même
sans qu'on les lui demandât, et dans lesquelles la grosse fortune et la
haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
et d'intrépidité, remplissaient toujours une place considérable; en
Amérique, où lui Leplaquet, était un personnage, il n'avait connu que
des personnages, et parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.
Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient généralement bien
dites et avec une verve méridionale qui s'imposait; mais on les eût
peut-être mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
avait été plus sympathique. Malheureusement ce n'était pas le cas de
Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
air sombre, son attitude hésitante, inspirait plutôt la défiance que la
sympathie, la répulsion que l'attraction.
D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait à les conter à tout
propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'étonnait que
cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât
si obstinément les occasions de dire du bien de la seule madame de
Barizel.
De même on cherchait aussi pourquoi il déployait tant de zèle à racoler
des convives pour les dîners de madame de Barizel.
Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
parmi les journalistes, ses confrères, français ou étrangers; il
suffisait, qu'on tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité
par lui chez madame de Barizel.
Bien que des invitations de ce genre fussent assez fréquentes à Bade, où
plus d'une femme en vue employait ses amis à l'enrôlement d'une petite
cour composée de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activité
que Leplaquet apportait à ces enrôlements étaient si grandes qu'elles ne
pouvaient pas ne pas provoquer un certain étonnement. C'était à croire
qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils arrivaient et
à leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.
Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la droite de la
comtesse de Barizel, qui se montrait une femme supérieure dans l'art de
chatouiller la vanité littéraire de son convive, dont la veille elle
ne connaissait même pas le nom, lui répétant avec une grâce pleine de
charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
comtesse, il envoyait à son journal une correspondance consacrée à la
gloire des Barizel.