Il est vrai que mes malheurs sur mer pouvaient bien être une

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Daniel De Foë

VIE

ET

AVENTURES

DE

ROBINSON CRUSOE

ÉCRITES

PAR LUI-MÊME,

TRADUITES

PAR

PETRUS

BOREL.

TOME SECOND.

FRANCISQUE BOREL

ET

ALEXANDRE VARENNE.

1836

Table des matières

LE VIEUX CAPITAINE PORTUGAIS

DÉFAILLANCE

LE GUIDE ATTAQUÉ PAR DES LOUPS

VENDREDI MONTRE À DANSER À L'OURS

COMBAT AVEC LES LOUPS

LES DEUX NEVEUX

ENTRETIEN DE ROBINSON AVEC SA FEMME

PROPOSITION DU NEVEU

LE VAISSEAU INCENDIÉ

REQUÊTE DES INCENDIÉS

LA CABINE

RETOUR DANS L'ÎLE

BATTERIE DES INSULAIRES

BRIGANDAGE DES TROIS VAURIENS

SOUMISSION DES TROIS VAURIENS

PRISE DES TROIS FUYARDS

NOUVEL ATTENTAT DE WILL ATKINS

CAPTIFS OFFERTS EN PRÉSENT

LOTERIE

FUITE À LA GROTTE

DÉFENSE DES DEUX ANGLAIS

NOUVELLE INCURSION DES INDIENS

MORT DE FAIM!...

HABITATION DE WILLIAM ATKINS

DISTRIBUTION DES OUTILS

CONFÉRENCE

SUITE DE LA CONFÉRENCE

ARRIVÉE CHEZ LES ANGLAIS

CONVERSION DE WILLIAM ATKINS

MARIAGES

DIALOGUE

CONVERSION DE LA FEMME D'ATKINS

BAPTÊME DE LA FEMME D'ATKINS

LA BIBLE

ÉPISODE DE LA CABINE

MORT DE VENDREDI

EMBARQUEMENT DE BESTIAUX POUR L'ÎLE

THOMAS JEFFRYS

THOMAS JEFFRYS PENDU

SACCAGEMENT DU VILLAGE INDIEN

MUTINERIE

PROPOSITION DU NÉGOCIANT ANGLAIS

RENCONTRE DU CANONNIER

AFFAIRE DES CINQ CHALOUPES

COMBAT À LA POIX

LE VIEUX PILOTE PORTUGAIS

ARRIVÉE À QUINCHANG

LE NÉGOCIANT JAPONAIS

VOYAGE À NANKING

LE DON QUICHOTTE CHINOIS.

LA GRANDE MURAILLE.

CHAMEAU VOLÉ.

LES TARTARES-MONGOLS.

CHAM-CHI-THAUNGU.

DESTRUCTION DE CHAM-CHI-THAUNGU.

LES TONGOUSES.

LE PRINCE MOSCOVITE.

LE FILS DU PRINCE MOSCOVITE.

DERNIÈRE AFFAIRE.

LE VIEUX CAPITAINE PORTUGAIS

Quand j'arrivai en Angleterre, j'étais parfaitement étranger à tout le

monde, comme si je n'y eusse jamais été connu. Ma bienfaitrice, ma

fidèle intendante à qui j'avais laissé en dépôt mon argent, vivait

encore, mais elle avait essuyé de grandes infortunes dans le monde; et,

devenue veuve pour la seconde fois, elle vivait chétivement. Je la mis à

l'aise quant à ce qu'elle me devait, en lui donnant l'assurance que je

ne la chagrinerais point. Bien au contraire, en reconnaissance de ses

premiers soins et de sa fidélité envers moi, je l'assistai autant que le

comportait mon petit avoir, qui pour lors, il est vrai, ne me permit pas

de faire beaucoup pour elle. Mais je lui jurai que je garderais toujours

souvenance de son ancienne amitié pour moi. Et vraiment je ne l'oubliai

pas lorsque je fus en position de la secourir, comme on pourra le voir

en son lieu.

Je m'en allai ensuite dans le Yorkshire. Mon père et ma mère étaient

morts et toute ma famille éteinte, hormis deux sœurs et deux enfants de

l'un de mes frères. Comme depuis long-temps je passais pour mort, on ne

m'avait rien réservé dans le partage. Bref je ne trouvai ni appui ni

secours, et le petit capital que j'avais n'était pas suffisant pour

fonder mon établissement dans le monde.

À la vérité je reçus une marque de gratitude à laquelle je ne

m'attendais pas: le capitaine que j'avais si heureusement délivré avec

son navire et sa cargaison, ayant fait à ses armateurs un beau récit de

la manière dont j'avais sauvé le bâtiment et l'équipage, ils

m'invitèrent avec quelques autres marchands intéressés à les venir voir,

et touts ensemble ils m'honorèrent d'un fort gracieux compliment à ce

sujet et d'un présent d'environ deux cents livres sterling.

Après beaucoup de réflexions, sur ma position, et sur le peu de moyens

que j'avais de m'établir dans le monde, je résolus de m'en aller à

Lisbonne, pour voir si je ne pourrais pas obtenir quelques informations

sur l'état de ma plantation au Brésil, et sur ce qu'était devenu mon

partner, qui, j'avais tout lieu de le supposer, avait dû depuis bien des

années me mettre au rang des morts.

Dans cette vue, je m'embarquai pour Lisbonne, où j'arrivai au mois

d'avril suivant. Mon serviteur VENDREDI m'accompagna avec beaucoup de

dévouement dans toutes ces courses, et se montra le garçon le plus

fidèle en toute occasion.

Quand j'eus mis pied à terre à Lisbonne je trouvai après quelques

recherches, et à ma toute particulière satisfaction, mon ancien ami le

capitaine qui jadis m'avait accueilli en mer à la côte d'Afrique. Vieux

alors, il avait abandonné la mer, après avoir laissé son navire à son

fils, qui n'était plus un jeune homme, et qui continuait de commercer

avec le Brésil. Le vieillard ne me reconnut pas, et au fait je le

reconnaissais à peine; mais je me rétablis dans son souvenir aussitôt

que je lui eus dit qui j'étais.

Après avoir échangé quelques expressions affectueuses de notre ancienne

connaissance, je m'informai, comme on peut le croire, de ma plantation

et de mon partner. Le vieillard me dit: «--Je ne suis pas allé au Brésil

depuis environ neuf ans; je puis néanmoins vous assurer que lors de mon

dernier voyage votre partner vivait encore, mais les curateurs que vous

lui aviez adjoints pour avoir l'œil sur votre portion étaient morts

touts les deux. Je crois cependant que vous pourriez avoir un compte

très-exact du rapport de votre plantation; parce que, sur la croyance

générale qu'ayant fait naufrage vous aviez été noyé, vos curateurs ont

versé le produit de votre part de la plantation dans les mains du

Procureur-Fiscal, qui en a assigné,--en cas que vous ne revinssiez

jamais le réclamer,--un tiers au Roi et deux tiers au monastère de

Saint-Augustin, pour être employés au soulagement des pauvres, et à la

conversion des Indiens à la foi catholique.--Nonobstant, si vous vous

présentiez, ou quelqu'un fondé de pouvoir, pour réclamer cet héritage,

il serait restitué, excepté le revenu ou produit annuel, qui, ayant été

affecté à des œuvres charitables, ne peut être reversible. Je vous

assure que l'Intendant du Roi et le Proveedor, ou majordome du

monastère, ont toujours eu grand soin que le bénéficier, c'est-à-dire

votre partner, leur rendît chaque année un compte fidèle du revenu

total, dont ils ont dûment perçu votre moitié.»

Je lui demandai s'il savait quel accroissement avait pris ma plantation;

s'il pensait qu'elle valût la peine de s'en occuper, ou si, allant sur

les lieux, je ne rencontrerais pas d'obstacle pour rentrer dans mes

droits à la moitié.

Il me répondit:--«Je ne puis vous dire exactement à quel point votre

plantation s'est améliorée, mais je sais que votre partner est devenu

excessivement riche par la seule jouissance de sa portion. Ce dont j'ai

meilleure souvenance, c'est d'avoir ouï dire que le tiers de votre

portion, dévolu au Roi, et qui, ce me semble, a été octroyé à quelque

monastère ou maison religieuse, montait à plus 200 MOIDORES par an.

Quant à être rétabli en paisible possession de votre bien, cela ne fait

pas de doute, votre partner vivant encore pour témoigner de vos droits,

et votre nom étant enregistré sur le cadastre du pays.»--Il me dit

aussi:--«Les survivants de vos deux curateurs sont de très-probes et de

très-honnêtes gens, fort riches, et je pense que non-seulement vous

aurez leur assistance pour rentrer en possession, mais que vous

trouverez entre leurs mains pour votre compte une somme

très-considérable. C'est le produit de la plantation pendant que leurs

pères en avaient la curatèle, et avant qu'ils s'en fussent dessaisis

comme je vous le disais tout-à-l'heure, ce qui eut lieu, autant que je

me le rappelle, il y a environ douze ans.»

À ce récit je montrai un peu de tristesse et d'inquiétude, et je

demandai au vieux capitaine comment il était advenu que mes curateurs

eussent ainsi disposé de mes biens, quand il n'ignorait pas que j'avais

fait mon testament, et que je l'avais institué, lui, le capitaine

portugais mon légataire universel.

--«Cela est vrai, me répondit-il; mais, comme il n'y avait point de

preuves de votre mort, je ne pouvais agir comme exécuteur testamentaire

jusqu'à ce que j'en eusse acquis quelque certitude. En outre, je ne me

sentais pas porté à m'entremettre dans une affaire si lointaine.

Toutefois j'ai fait enregistrer votre testament, et je l'ai revendiqué;

et, si j'eusse pu constater que vous étiez mort ou vivant, j'aurais agi

par procuration, et pris possession de l'_engenho_,--c'est ainsi que les

Portugais nomment une sucrerie--et j'aurais donné ordre de le faire à

mon fils, qui était alors au Brésil.

--» Mais, poursuivit le vieillard, j'ai une autre nouvelle à vous

donner, qui peut-être ne vous sera pas si agréable que les autres: c'est

que, vous croyant perdu, et tout le monde le croyant aussi, votre

partner et vos curateurs m'ont offert de s'accommoder avec moi, en votre

nom, pour le revenu des six ou huit premières années, lequel j'ai reçu.

Cependant de grandes dépenses ayant été faites alors pour augmenter la

plantation, pour bâtir un _engenho_ et acheter des esclaves, ce produit

ne s'est pas élevé à beaucoup près aussi haut que par la suite.

Néanmoins je vous rendrai un compte exact de tout ce que j'ai reçu et de

la manière dont j'en ai disposé.»

Après quelques jours de nouvelles conférences avec ce vieil ami, il me

remit un compte du revenu des six premières années de ma plantation,

signé par mon partner et mes deux curateurs, et qui lui avait toujours

été livré en marchandises: telles que du tabac en rouleau, et du sucre

en caisse, sans parler du _rum_, de la mélasphærule, produit obligé

d'une sucrerie. Je reconnus par ce compte que le revenu s'accroissait

considérablement chaque année: mais, comme il a été dit précédemment,

les dépenses ayant été grandes, le boni fut petit d'abord. Cependant, le

vieillard me fit voir qu'il était mon débiteur pour 470 MOIDORES; outre,

60 caisses de sucre et 15 doubles rouleaux de tabac, qui s'étaient

perdus dans son navire, ayant fait naufrage en revenant à Lisbonne,

environ onze ans après mon départ du Brésil.

Cet homme de bien se prit alors à se plaindre de ses malheurs, qui

l'avaient contraint à faire usage de mon argent pour recouvrer ses

pertes et acheter une part dans un autre navire.--«Quoi qu'il en soit,

mon vieil ami, ajouta-t-il, vous ne manquerez pas de secours dans votre

nécessité, et aussitôt que mon fils sera de retour, vous serez

pleinement satisfait.»

Là-dessus il tira une vieille escarcelle, et me donna 160 MOIDORES

portugais en or. Ensuite, me présentant les actes de ses droits sur le

bâtiment avec lequel son fils était allé au Brésil, et dans lequel il

était intéressé pour un quart et son fils pour un autre, il me les remit

touts entre les mains en nantissement du reste.

J'étais beaucoup trop touché de la probité et de la candeur de ce pauvre

homme pour accepter cela; et, me remémorant tout ce qu'il avait fait

pour moi, comment il m'avait accueilli en mer, combien il en avait usé

généreusement à mon égard en toute occasion, et combien surtout il se

montrait en ce moment ami sincère, je fus sur le point de pleurer quand

il m'adressait ces paroles. Aussi lui demandai-je d'abord si sa

situation lui permettait de se dépouiller de tant d'argent à la fois, et

si cela ne le gênerait point. Il me répondit qu'à la vérité cela

pourrait le gêner un peu, mais que ce n'en était pas moins mon argent,

et que j'en avais peut-être plus besoin que lui.

Tout ce que me disait ce galant homme était si affectueux que je pouvais

à peine retenir mes larmes. Bref, je pris une centaine de MOIDORES, et

lui demandai une plume et de l'encre pour lui en faire un reçu; puis je

lui rendis le reste, et lui dis: «--Si jamais je rentre en possession de

ma plantation, je vous remettrai toute la somme,--comme effectivement je

fis plus tard;--et quant au titre de propriété de votre part sur le

navire de votre fils, je ne veux en aucune façon l'accepter; si je

venais à avoir besoin d'argent, je vous tiens assez honnête pour me

payer; si au contraire je viens à palper celui que vous me faites

espérer, je ne recevrai plus jamais un penny de vous.»

Quand ceci fut entendu, le vieillard me demanda s'il ne pourrait pas me

servir en quelque chose dans la réclamation de ma plantation. Je lui dis

que je pensais aller moi-même sur les lieux.--«Vous pouvez faire ainsi,

reprit-il, si cela vous plaît; mais, dans le cas contraire, il y a bien

des moyens d'assurer vos droits et de recouvrer immédiatement la

jouissance de vos revenus.»--Et, comme il se trouvait dans la rivière de

Lisbonne des vaisseaux prêts à partir pour le Brésil, il me fit inscrire

mon nom dans un registre public, avec une attestation de sa part,

affirmant, sous serment, que j'étais en vie, et que j'étais bien la même

personne qui avait entrepris autrefois le défrichement et la culture de

ladite plantation.

À cette déposition régulièrement légalisée par un notaire, il me

conseilla d'annexer une procuration, et de l'envoyer avec une lettre de

sa main à un marchand de sa connaissance qui était sur les lieux. Puis

il me proposa de demeurer avec lui jusqu'à ce que j'eusse reçu réponse.

DÉFAILLANCE

Il ne fut jamais rien de plus honorable que les procédés dont ma

procuration fut suivie: car en moins de sept mois il m'arriva de la part

des survivants de mes curateurs, les marchands pour le compte desquels

je m'étais embarqué, un gros paquet contenant les lettres et papiers

suivants:

1º. Il y avait un compte courant du produit de ma ferme en plantation

durant dix années, depuis que leurs pères avaient réglé avec mon vieux

capitaine du Portugal; la balance semblait être en ma faveur de 1174

MOIDORES.

2º. Il y avait un compte de quatre années en sus, où les immeubles

étaient restés entre leurs mains avant que le gouvernement en eût

réclamé l'administration comme étant les biens d'une personne ne se

retrouvant point, ce qui constitue Mort Civile. La balance de celui-ci,

vu l'accroissement de la plantation, montait en cascade à la valeur de

3241 MOIDORES.

3º Il y avait le compte du Prieur des Augustins, qui, ayant perçu mes

revenus pendant plus de quatorze ans, et ne devant pas me rembourser ce

dont il avait disposé en faveur de l'hôpital, déclarait très-honnêtement

qu'il avait encore entre les mains 873 MOIDORES et reconnaissait me les

devoir.--Quant à la part du Roi, je n'en tirai rien.

Il y avait aussi une lettre de mon partner me félicitant

très-affectueusement de ce que j'étais encore de ce monde, et me donnant

des détails sur l'amélioration de ma plantation, sur ce qu'elle

produisait par an, sur la quantité d'acres qu'elle contenait, sur sa

culture et sur le nombre d'esclaves qui l'exploitaient. Puis, faisant

vingt-deux Croix en signe de bénédiction, il m'assurait qu'il avait dit

autant d'AVE MARIA pour remercier la très-SAINTE-VIERGE de ce que je

jouissais encore de la vie; et m'engageait fortement à venir moi-même

prendre possession de ma propriété, ou à lui faire savoir en quelles

mains il devait remettre mes biens, si je ne venais pas moi-même. Il

finissait par de tendres et cordiales protestations de son amitié et de

celle de sa famille, et m'adressait en présent sept belles peaux de

léopards, qu'il avait sans doute reçues d'Afrique par quelque autre

navire qu'il y avait envoyé, et qui apparemment avaient fait un plus

heureux voyage que moi. Il m'adressait aussi cinq caisses d'excellentes

confitures, et une centaine de pièces d'or non monnayées, pas

tout-à-fait si grandes que des MOIDORES.

Par la même flotte mes curateurs m'expédièrent 1200 caisses de sucre,

800 rouleaux du tabac, et le solde de leur compte en or.

Je pouvais bien dire alors avec vérité que la fin de Job était meilleure

que le commencement. Il serait impossible d'exprimer les agitations de

mon cœur à la lecture de ces lettres, et surtout quand je me vis entouré

de touts mes biens; car les navires du Brésil venant toujours en flotte,

les mêmes vaisseaux qui avaient apporté mes lettres avaient aussi

apporté mes richesses, et mes marchandises étaient en sûreté dans le

Tage avant que j'eusse la missive entre les mains. Bref, je devins pâle;

le cœur me tourna, et si le bon vieillard n'était accouru et ne m'avait

apporté un cordial, je crois que ma joie soudaine aurait excédé ma

nature, et que je serais mort sur la place.

Malgré cela, je continuai à aller fort mal pendant quelques heures,

jusqu'à ce qu'on eût appelé un médecin, qui, apprenant la cause réelle

de mon indisposition, ordonna de me faire saigner, après quoi je me

sentis mieux et je me remis. Mais je crois véritablement que, si je

n'avais été soulagé par l'air que de cette manière on donna pour ainsi

dire à mes esprits, j'aurais succombé.

J'étais alors tout d'un coup maître de plus de 50,000 livres sterling en

espèces, et au Brésil d'un domaine, je peux bien l'appeler ainsi,

d'environ mille livres sterling de revenu annuel, et aussi sûr que peut

l'être une propriété en Angleterre. En un mot, j'étais dans une

situation que je pouvais à peine concevoir, et je ne savais quelles

dispositions prendre pour en jouir.

Avant toutes choses, ce que je fis, ce fut de récompenser mon premier

bienfaiteur, mon bon vieux capitaine, qui tout d'abord avait eu pour moi

de la charité dans ma détresse, de la bonté au commencement de notre

liaison et de la probité sur la fin. Je lui montrai ce qu'on m'envoyait,

et lui dis qu'après la Providence céleste, qui dispose de toutes choses,

c'était à lui que j'en étais redevable, et qu'il me restait à le

récompenser, ce que je ferais au centuple. Je lui rendis donc

premièrement les 100 MOIDORES que j'avais reçus de lui; puis j'envoyai

chercher un tabellion et je le priai de dresser en bonne et due forme

une quittance générale ou décharge des 470 MOIDORES qu'il avait reconnu

me devoir. Ensuite je lui demandai de me rédiger une procuration,

l'investissant receveur des revenus annuels de ma plantation, et

prescrivant à mon partner de compter avec lui, et de lui faire en mon

nom ses remises par les flottes ordinaires. Une clause finale lui

assurait un don annuel de 100 MOIDORES sa vie durant, et à son fils,

après sa mort, une rente viagère de 50 MOIDORES. C'est ainsi que je

m'acquittai envers mon bon vieillard.

Je me pris alors à considérer de quel côté je gouvernerais ma course, et

ce que je ferais du domaine que la Providence avait ainsi replacé entre

mes mains. En vérité j'avais plus de soucis en tête que je n'en avais

eus pendant ma vie silencieuse dans l'île, où je n'avais besoin que de

ce que j'avais, où je n'avais que ce dont j'avais besoin; tandis qu'à

cette heure j'étais sous le poids d'un grand fardeau que je ne savais

comment mettre à couvert. Je n'avais plus de caverne pour y cacher mon

trésor, ni de lieu où il pût loger sans serrure et sans clef, et se

ternir et se moisir avant que personne mît la main dessus. Bien au

contraire, je ne savais où l'héberger, ni à qui le confier. Mon vieux

patron, le capitaine, était, il est vrai, un homme intègre: ce fut lui

mon seul refuge.

Secondement, mon intérêt semblait m'appeler au Brésil; mais je ne

pouvais songer à y aller avant d'avoir arrangé mes affaires, et laissé

derrière moi ma fortune en mains sûres. Je pensai d'abord à ma vieille

amie la veuve, que je savais honnête et ne pouvoir qu'être loyale envers

moi; mais alors elle était âgée, pauvre, et, selon toute apparence,

peut-être endettée. Bref, je n'avais ainsi d'autre parti à prendre que

de m'en retourner en Angleterre et d'emporter mes richesses avec moi.

Quelques mois pourtant s'écoulèrent avant que je me déterminasse à cela;

et c'est pourquoi, lorsque je me fus parfaitement acquitté envers mon

vieux capitaine, mon premier bienfaiteur, je pensai aussi à ma pauvre

veuve, dont le mari avait été mon plus ancien patron, et elle-même, tant

qu'elle l'avait pu, ma fidèle intendante et ma directrice. Mon premier

soin fut de charger un marchand de Lisbonne d'écrire à son correspondant

à Londres, non pas seulement de lui payer un billet, mais d'aller la

trouver et de lui remettre de ma part 100 livres sterling en espèces, de

jaser avec elle, de la consoler dans sa pauvreté, en lui donnant

l'assurance que, si Dieu me prêtait vie, elle aurait de nouveaux

secours. En même temps j'envoyai dans leur province 100 livres sterling

à chacune de mes sœurs, qui, bien qu'elles ne fussent pas dans le

besoin, ne se trouvaient pas dans de très-heureuses circonstances, l'une

étant veuve, et l'autre ayant un mari qui n'était pas aussi bon pour

elle qu'il l'aurait dû.

Mais parmi touts mes parents en connaissances, je ne pouvais faire choix

de personne à qui j'osasse confier le gros de mon capital, afin que je

pusse aller au Brésil et le laisser en sûreté derrière moi. Cela me jeta

dans une grande perplexité.

J'eus une fois l'envie d'aller au Brésil et de m'y établir, car j'étais

pour ainsi dire naturalisé dans cette contrée; mais il s'éveilla en mon

esprit quelques petits scrupules religieux qui insensiblement me

détachèrent de ce dessein, dont il sera reparlé tout-à-l'heure.

Toutefois ce n'était pas la dévotion qui pour lors me retenait; comme je

ne m'étais fait aucun scrupule de professer publiquement la religion du

pays tout le temps que j'y avais séjourné, pourquoi ne l'eussé-je pas

fait encore[1].

Non, comme je l'ai dit, ce n'était point là la principale cause qui

s'opposât à mon départ pour le Brésil, c'était réellement parce que je

ne savais à qui laisser mon avoir. Je me déterminai donc enfin à me

rendre avec ma fortune en Angleterre, où, si j'y parvenais, je me

promettais de faire quelque connaissance ou de trouver quelque parent

qui ne serait point infidèle envers moi. En conséquence je me préparai à

partir pour l'Angleterre avec toutes mes richesses.

À dessein de tout disposer pour mon retour dans ma patrie,--la flotte du

Brésil étant sur le point de faire voile,--je résolus d'abord de

répondre convenablement aux comptes justes et fidèles que j'avais reçus.

J'écrivis premièrement au Prieur de Saint-Augustin une lettre de

remerciement pour ses procédés sincères, et je le priai de vouloir bien

accepter les 872 MOIDORES dont il n'avait point disposé; d'en affecter

500 au monastère et 372 aux pauvres, comme bon lui semblerait. Enfin je

me recommandai aux prières du révérend Père, et autres choses

semblables.

J'écrivis ensuite une lettre d'action de grâces à mes deux curateurs,

avec toute la reconnaissance que tant de droiture et de probité

requérait. Quant à leur adresser un présent, ils étaient pour cela trop

au-dessus de toutes nécessités.

Finalement j'écrivis à mon partner, pour le féliciter de son industrie

dans l'amélioration de la plantation et de son intégrité dans

l'accroissement de la somme des productions. Je lui donnai mes

instructions sur le gouvernement futur de ma part, conformément aux

pouvoirs que j'avais laissés à mon vieux patron, à qui je le priai

d'envoyer ce qui me reviendrait, jusqu'à ce qu'il eût plus

particulièrement de mes nouvelles; l'assurant que mon intention était

non-seulement d'aller le visiter, mais encore de m'établir au Brésil

pour le reste de ma vie. À cela j'ajoutai pour sa femme et ses

filles,--le fils du capitaine m'en avait parlé,--le fort galant cadeau

de quelques soieries d'Italie, de deux pièces de drap fin anglais, le

meilleur que je pus trouver dans Lisbonne, de cinq pièces de frise noire

et de quelques dentelles de Flandres de grand prix.

Ayant ainsi mis ordre à mes affaires, vendu ma cargaison et converti

tout mon avoir en bonnes lettres de change, mon nouvel embarras fut le

choix de la route à prendre pour passer en Angleterre. J'étais assez

accoutumé à la mer, et pourtant je me sentais alors une étrange aversion

pour ce trajet; et, quoique je n'en eusse pu donner la raison, cette

répugnance s'accrut tellement, que je changeai d'avis, et fis rapporter

mon bagage, embarqué pour le départ, non-seulement une fois, mais deux

ou trois fois.

Il est vrai que mes malheurs sur mer pouvaient bien être une des raisons

de ces appréhensions; mais qu'en pareille circonstance nul homme ne

méprise les fortes impulsions de ses pensées intimes. Deux des vaisseaux

que j'avais choisis pour mon embarquement, j'entends plus

particulièrement choisis qu'aucun autre; car dans l'un j'avais fait

porter toutes mes valises, et quant à l'autre j'avais fait marché avec

le capitaine; deux de ces vaisseaux, dis-je, furent perdus: le premier

fut pris par les Algériens, le second fit naufrage vers le Start, près

de Torbay, et, trois hommes exceptés, tout l'équipage se noya. Ainsi

dans l'un ou l'autre de ces vaisseaux j'eusse trouvé le malheur. Et dans

lequel le plus grand? Il est difficile de le dire.

LE GUIDE ATTAQUÉ PAR DES LOUPS

Mon esprit étant ainsi harassé par ces perplexités, mon vieux pilote, à

qui je ne celais rien, me pria instamment de ne point aller sur mer,

mais de me rendre par terre jusqu'à La Corogne, de traverser le golfe de

Biscaye pour atteindre La Rochelle, d'où il était aisé de voyager

sûrement par terre jusqu'à Paris, et de là de gagner Calais et Douvres,

ou bien d'aller à Madrid et de traverser toute la France.

Bref, j'avais une telle appréhension de la mer, que, sauf de Calais à

Douvres, je résolus de faire toute la route par terre; comme je n'étais

point pressé et que peu m'importait la dépense, c'était bien le plus

agréable chemin. Pour qu'il le fût plus encore, mon vieux capitaine

m'amena un Anglais, un gentleman, fils d'un négociant de Lisbonne, qui

était désireux d'entreprendre ce voyage avec moi. Nous recueillîmes en

outre deux marchands anglais et deux jeunes gentilshommes portugais: ces

derniers n'allaient que jusqu'à Paris seulement. Nous étions en tout six

maîtres et cinq serviteurs, les deux marchands et les deux Portugais se

contentant d'un valet pour deux, afin de sauver la dépense. Quant à moi,

pour le voyage je m'étais attaché un matelot anglais comme domestique,

outre VENDREDI, qui était trop étranger pour m'en tenir lieu durant la

route.

Nous partîmes ainsi de Lisbonne. Notre compagnie étant toute bien montée

et bien armée, nous formions une petite troupe dont on me fit l'honneur

de me nommer capitaine, parce que j'étais le plus âgé, que j'avais deux

serviteurs, et qu'au fait j'étais la cause première du voyage.

Comme je ne vous ai point ennuyé de mes journaux de mer, je ne vous

fatiguerai point de mes journaux de terre; toutefois durant ce long et

difficile voyage quelques aventures nous advinrent que je ne puis

omettre.

Quand nous arrivâmes à Madrid, étant touts étrangers à l'Espagne, la

fantaisie nous vint de nous y arrêter quelque temps pour voir la Cour et

tout ce qui était digne d'observation; mais, comme nous étions sur la

fin de l'été, nous nous hâtâmes, et quittâmes Madrid environ au milieu

d'octobre. En atteignant les frontières de la Navarre, nous fûmes

alarmés en apprenant dans quelques villes le long du chemin que tant de

neige était tombée sur le côté français des montagnes, que plusieurs

voyageurs avaient été obligés de retourner à Pampelune, après avoir à

grands risques tenté passage.

Arrivés à Pampelune, nous trouvâmes qu'on avait dit vrai; et pour moi,

qui avais toujours vécu sous un climat chaud, dans des contrées où je

pouvais à peine endurer des vêtements, le froid fut insupportable. Au

fait, il n'était pas moins surprenant que pénible d'avoir quitté dix

jours auparavant la Vieille-Castille, où le temps était non-seulement

chaud mais brûlant, et de sentir immédiatement le vent des Pyrénées si

vif et si rude qu'il était insoutenable, et mettait nos doigts et nos

orteils en danger d'être engourdis et gelés. C'était vraiment étrange.

Le pauvre VENDREDI fut réellement effrayé quand il vit ces montagnes

toutes couvertes de neige et qu'il sentit le froid de l'air, choses

qu'il n'avait jamais ni vues ni ressenties de sa vie.

Pour couper court, après que nous eûmes atteint Pampelune, il continua à

neiger avec tant de violence et si long-temps, qu'on disait que l'hiver

était venu avant son temps. Les routes, qui étaient déjà difficiles,

furent alors tout-à-fait impraticables. En un mot, la neige se trouva en

quelques endroits trop épaisse pour qu'on pût voyager, et, n'étant point

durcie; par la gelée, comme dans les pays septentrionaux, on courait

risque d'être enseveli vivant à chaque pas. Nous ne nous, arrêtâmes pas

moins de vingt jours à Pampelune; mais, voyant que l'hiver s'approchait

sans apparence d'adoucissement,--ce fut par toute l'Europe l'hiver le

plus rigoureux qu'il y eût eu depuis nombre d'années,--je proposai

d'aller à Fontarabie, et là de nous embarquer pour Bordeaux, ce qui

n'était qu'un très-petit voyage.

Tandis que nous étions à délibérer là-dessus, il arriva quatre

gentilshommes français, qui, ayant été arrêtés sur le côté français des

passages comme nous sur le côté espagnol, avaient trouvé un guide qui,

traversant le pays près la pointe du Languedoc, leur avait fait passer

les montagnes par de tels chemins, que la neige les avait peu

incommodés, et où, quand il y en avait en quantité, nous dirent-ils,

elle était assez durcie par la gelée pour les porter eux et leurs

chevaux.

Nous envoyâmes quérir ce guide.--«J'entreprendrai de vous mener par le

même chemin, sans danger quant à la neige, nous dit-il, pourvu que vous

soyez assez bien armés pour vous défendre des bêtes sauvages; car durant

ces grandes neiges il n'est pas rare que des loups, devenus enragés par

le manque de nourriture, se fassent voir aux pieds des montagnes.»--Nous

lui dîmes que nous étions suffisamment prémunis contre de pareilles

créatures, s'il nous préservait d'une espèce de loups à deux jambes, que

nous avions beaucoup à redouter, nous disait-on, particulièrement sur le

côté français des montagnes.

Il nous affirma qu'il n'y avait point de danger de cette sorte par la

route que nous devions prendre. Nous consentîmes donc sur-le-champ à le

suivre. Le même parti fut pris par douze autres gentilshommes avec leurs

domestiques, quelques-uns français, quelques-uns espagnols, qui, comme

je l'ai dit avaient tenté le voyage et s'étaient vus forcés de revenir

sur leurs pas.

Conséquemment nous partîmes de Pampelune avec notre guide vers le 15

novembre, et je fus vraiment surpris quand, au lieu de nous mener en

avant, je le vis nous faire rebrousser de plus de vingt milles, par la

même route que nous avions suivie en venant de Madrid. Ayant passé deux

rivières et gagné le pays plat, nous nous retrouvâmes dans un climat

chaud, où le pays était agréable, et où l'on ne voyait aucune trace de

neige; mais tout-à-coup, tournant à gauche, il nous ramena vers les

montagnes par un autre chemin. Les rochers et les précipices étaient

vraiment effrayants à voir; cependant il fit tant de tours et de

détours, et nous conduisit par des chemins si tortueux,

qu'insensiblement nous passâmes le sommet des montagnes sans être trop

incommodés par la neige. Et soudain il nous montra les agréables et

fertiles provinces de Languedoc et de Gascogne, toutes vertes et

fleurissantes, quoique, au fait, elles fussent à une grande distance et

que nous eussions encore bien du mauvais chemin.

Nous eûmes pourtant un peu à décompter, quand tout un jour et une nuit

nous vîmes neiger si fort que nous ne pouvions avancer. Mais notre guide

nous dit de nous tranquilliser, que bientôt tout serait franchi. Nous

nous apperçûmes en effet que nous descendions chaque jour, et que nous

nous avancions plus au Nord qu'auparavant; nous reposant donc sur notre

guide, nous poursuivîmes.

Deux heures environ avant la nuit, notre guide était devant nous à

quelque distance et hors de notre vue, quand soudain trois loups

monstrueux, suivis d'un ours, s'élancèrent d'un chemin creux joignant un

bois épais. Deux des loups se jetèrent sur le guide; et, s'il s'était

trouvé, seulement éloigné d'un demi-mille, il aurait été à coup sûr

dévoré avant que nous eussions pu le secourir. L'un de ces animaux

s'agrippa au cheval, et l'autre attaqua l'homme avec tant de violence,

qu'il n'eut pas le temps ou la présence d'esprit de s'armer de son

pistolet, mais il se prit à crier et à nous appeler de toute sa force.

J'ordonnai à mon serviteur VENDREDI, qui était près de moi, d'aller à

toute bride voir ce qui se passait. Dès qu'il fut à portée de vue du

guide il se mit à crier aussi fort que lui:--«O maître! O

maître!»--Mais, comme un hardi compagnon, il galopa droit au pauvre

homme, et déchargea son pistolet dans la tête du loup qui l'attaquait.

Par bonheur pour le pauvre guide, ce fut mon serviteur VENDREDI qui vint

à son aide; car celui-ci, dans son pays, ayant été familiarisé avec

cette espèce d'animal, fondit sur lui sans peur et tira son coup à bout

portant; au lieu que tout autre de nous aurait tiré de plus loin, et

peut-être manqué le loup, ou couru le danger de frapper l'homme.

Il y avait là de quoi épouvanter un plus vaillant que moi; et de fait

toute la compagnie s'alarma quand avec la détonation du pistolet de

VENDREDI nous entendîmes des deux côtés les affreux hurlements des

loups, et ces cris tellement redoublés par l'écho des montagnes, qu'on

eût dit qu'il y en avait une multitude prodigieuse; et peut-être en

effet leur nombre légitimait-il nos appréhensions.

Quoi qu'il en fût, lorsque VENDREDI eut tué ce loup, l'autre, qui

s'était cramponné au cheval, l'abandonna sur-le-champ et s'enfuit. Fort

heureusement, comme il l'avait attaqué à la tête, ses dents s'étaient

fichées dans les bossettes de la bride, de sorte qu'il lui avait fait

peu de mal. Mais l'homme était grièvement blessé: l'animal furieux lui

avait fait deux morsures, l'une au bras et l'autre un peu au-dessus du

genou, et il était juste sur le point d'être renversé par son cheval

effrayé quand VENDREDI accourut et tua le loup.

On imaginera facilement qu'au bruit du pistolet de VENDREDI nous

forçâmes touts notre pas et galopâmes aussi vite que nous le permettait

un chemin ardu, pour voir ce que cela voulait dire. Sitôt que nous eûmes

passé les arbres qui nous offusquaient, nous vîmes clairement de quoi il

s'agissait, et de quel mauvais pas VENDREDI avait tiré le pauvre guide,

quoique nous ne pussions distinguer d'abord l'espèce d'animal qu'il

avait tuée.

Mais jamais combat ne fut présenté plus hardiment et plus étrangement

que celui qui suivit entre VENDREDI et l'ours, et qui, bien que nous

eussions été premièrement surpris et effrayés, nous donna à touts le

plus grand divertissement imaginable.--L'ours est un gros et pesant

animal; il ne galope point comme le loup, alerte et léger; mais il

possède deux qualités particulières, sur lesquelles généralement il base

ses actions. Premièrement, il ne fait point sa proie de l'homme, non pas

que je veuille dire que la faim extrême ne l'y puisse forcer,--comme

dans le cas présent, la terre étant couverte de neige,--et d'ordinaire

il ne l'attaque que lorsqu'il en est attaqué. Si vous le rencontrez dans

les bois, et que vous ne vous mêliez pas de ses affaires, il ne se

mêlera pas des vôtres. Mais ayez soin d'être très-galant avec lui et de

lui céder la route; car c'est un gentleman fort chatouilleux, qui ne

voudrait point faire un pas hors de son chemin, fût-ce pour un roi. Si

réellement vous en êtes effrayé, votre meilleur parti est de détourner

les yeux et de poursuivre; car par hasard si vous vous arrêtez, vous

demeurez coi et le regardez fixement, il prendra cela pour un affront,

et si vous lui jetiez ou lui lanciez quelque chose qui l'atteignit, ne

serait-ce qu'un bout de bâton gros comme votre doigt, il le

considérerait comme un outrage, et mettrait de côté tout autre affaire

pour en tirer vengeance; car il veut avoir satisfaction sur le point

d'honneur: c'est là sa première qualité. La seconde, c'est qu'une fois

offensé, il ne vous laissera ni jour ni nuit, jusqu'à ce qu'il ait sa

revanche, et vous suivra, avec sa bonne grosse dégaine, jusqu'à ce qu'il

vous ait atteint.

Mon serviteur VENDREDI, lorsque nous le joignîmes, avait délivré notre

guide, et l'aidait à descendre de son cheval, car le pauvre homme était

blessé et effrayé plus encore, quand soudain nous apperçûmes l'ours

sortir du bois; il était monstrueux, et de beaucoup le plus gros que

j'eusse jamais vu. À son aspect nous fûmes touts un peu surpris; mais

nous démêlâmes aisément du courage et de la joie dans la contenance de

VENDREDI.--«O! O! O! s'écria-t-il trois fois, en le montrant du doigt, O

maître! vous me donner congé, moi donner une poignée de main à lui, moi

vous faire vous bon rire.»

VENDREDI MONTRE À DANSER À L'OURS

Je fus étonné de voir ce garçon si transporté.--«Tu es fou, lui dis-je,

il te dévorera!»--«Dévorer moi! dévorer moi? répéta VENDREDI. Moi

dévorer lui, moi faire vous bon rire; vous touts rester là, moi montrer

vous bon rire.»--Aussitôt il s'assied à terre, en un tour de main ôte

ses bottes, chausse une paire d'escarpins qu'il avait dans sa poche,

donne son cheval à mon autre serviteur, et, armé de son fusil, se met à

courir comme le vent.

L'ours se promenait tout doucement, sans songer à troubler personne,

jusqu'à ce que VENDREDI, arrivé assez près, se mit à l'appeler comme

s'il pouvait le comprendre:--«Écoute! écoute! moi parler avec

toi.»--Nous suivions à distance; car, ayant alors descendu le côté des

montagnes qui regardent la Gascogne, nous étions entrés dans une immense

forêt dont le sol plat était rempli de clairières parsemées d'arbres çà

et là.

VENDREDI, qui était comme nous l'avons dit sur les talons de l'ours, le

joignit promptement, ramassa une grosse pierre, la lui jeta et

l'atteignit à la tête; mais il ne lui fit pas plus de mal que s'il

l'avait lancée contre un mur; elle répondait cependant à ses fins, car

le drôle était si exempt de peur, qu'il ne faisait cela que pour obliger

l'ours à le poursuivre, et nous _montrer bon rire_, comme il disait.

Sitôt que l'ours sentit la pierre, et apperçut VENDREDI, il se retourna,

et s'avança vers lui en faisant de longues et diaboliques enjambées,

marchant tout de guingois et d'une si étrange allure, qu'il aurait fait

prendre à un cheval le petit galop. VENDREDI s'enfuit et porta sa course

de notre côté comme pour demander du secours. Nous résolûmes donc aussi

de faire feu touts ensemble sur l'ours, afin de délivrer mon serviteur.

J'étais cependant fâché de tout cœur contre lui, pour avoir ainsi attiré

la bête sur nous lorsqu'elle allait à ses affaires par un autre chemin.

J'étais surtout en colère de ce qu'il l'avait détournée et puis avait

pris la fuite. Je l'appelai: «--Chien, lui dis-je, est-ce là nous faire

rire? Arrive ici et reprends ton bidet, afin que nous puisions faire feu

sur l'animal.»--Il m'entendit et cria:--«Pas tirer! pas tirer! rester

tranquille: vous avoir beaucoup rire.»--Comme l'agile garçon faisait

deux enjambées contre l'autre une, il tourna tout-à-coup de côté, et,

appercevant un grand chêne propre pour son dessein, il nous fit signe de

le suivre; puis, redoublant de prestesse, il monta lestement sur

l'arbre, ayant laissé son fusil sur la terre, à environ cinq ou six

verges plus loin.

L'ours arriva bientôt vers l'arbre. Nous le suivions à distance. Son

premier soin fut de s'arrêter au fusil et de le flairer; puis, le

laissant là, il s'agrippa à l'arbre et grimpa comme un chat, malgré sa

monstrueuse pesanteur. J'étais étonné de la folie de mon serviteur, car

j'envisageais cela comme tel; et, sur ma vie, je ne trouvais là-dedans

rien encore de risible, jusqu'à ce que, voyant l'ours monter à l'arbre,

nous nous rapprochâmes de lui.

Quand nous arrivâmes, VENDREDI avait déjà gagné l'extrémité d'une grosse

branche, et l'ours avait fait la moitié du chemin pour l'atteindre.

Aussitôt que l'animal parvint à l'endroit où la branche était plus

faible,--«Ah! nous cria VENDREDI, maintenant vous voir moi apprendre

l'ours à danser.»--Et il se mit à sauter et à secouer la branche.

L'ours, commençant alors à chanceler, s'arrêta court et se prit à

regarder derrière lui pour voir comment il s'en retournerait, ce qui

effectivement nous fit rire de tout cœur. Mais il s'en fallait de

beaucoup que VENDREDI eût fini avec lui. Quand il le vit se tenir coi,

il l'appela de nouveau, comme s'il eût supposé que l'ours parlait

anglais:--«Comment! toi pas venir plus loin? Moi prie toi venir plus

loin.»--Il cessa donc de sauter et de remuer la branche; et l'ours,

juste comme s'il comprenait ce qu'il disait, s'avança un peu. Alors

VENDREDI se reprit à sauter, et l'ours s'arrêta encore.

Nous pensâmes alors que c'était un bon moment pour le frapper à la tête,

et je criai à VENDREDI de rester tranquille, que nous voulions tirer sur

l'ours; mais il répliqua vivement:--«O prie! O prie! pas tirer; moi

tirer près et alors.»--Il voulait dire tout-à-l'heure. Cependant, pour

abréger l'histoire, VENDREDI dansait tellement et l'ours se posait d'une

façon si grotesque, que vraiment nous pâmions de rire. Mais nous ne

pouvions encore concevoir ce que le camarade voulait faire. D'abord nous

avions pensé qu'il comptait renverser l'ours; mais nous vîmes que la

bête était trop rusée pour cela: elle ne voulait pas avancer, de peur

d'être jetée à bas, et s'accrochait si bien avec ses grandes griffes et

ses grosses pattes, que nous ne pouvions imaginer quelle serait l'issue

de ceci et où s'arrêterait la bouffonnerie.

Mais VENDREDI nous tira bientôt d'incertitude. Voyant que l'ours se

cramponnait à la branche et ne voulait point se laisser persuader

d'approcher davantage:--«Bien, bien! dit-il, toi pas venir plus loin,

moi aller, moi aller; toi pas venir à moi, moi aller à toi.»--Sur ce, il

se retire jusqu'au bout de la branche, et, la faisant fléchir sous son

poids, il s'y suspend et la courbe doucement jusqu'à ce qu'il soit assez

près de terre pour tomber sur ses pieds; puis il court à son fusil, le

ramasse et se plante là.

--Eh bien, lui dis-je, VENDREDI, que voulez-vous faire maintenant?

Pourquoi ne tirez-vous pas?»--«Pas tirer, répliqua-t-il, pas encore; moi

tirer maintenant, moi non tuer; moi rester, moi donner vous encore un

rire.»--Ce qu'il fit en effet, comme on le verra tout-à-l'heure. Quand

l'ours vit son ennemi délogé, il déserta de la branche où il se tenait,

mais excessivement lentement, regardant derrière lui à chaque pas et

marchant à reculons, jusqu'à ce qu'il eût gagné le corps de l'arbre.

Alors, toujours l'arrière-train en avant, il descendit, s'agrippant au

tronc avec ses griffes et ne remuant qu'une patte à la fois,

très-posément. Juste à l'instant où il allait appuyer sa patte de

derrière sur le sol, VENDREDI s'avança sur lui, et, lui appliquant le

canon de son fusil dans l'oreille, il le fit tomber roide mort comme une

pierre.

Alors le maraud se retourna pour voir si nous n'étions pas à rire; et

quand il lut sur nos visages que nous étions fort satisfaits, il poussa

lui-même un grand ricanement, et nous dit: «Ainsi nous tue ours dans ma

contrée.»--«Vous les tuez ainsi? repris-je, comment! vous n'avez pas de

fusils?»--«Non, dit-il, pas fusils; mais tirer grand beaucoup longues

flèches.»

Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous; mais nous nous

trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide était grièvement

blessé, et nous savions à peine que faire. Les hurlements des loups

retentissaient toujours dans ma tête; et, dans le fait, excepté le bruit

que j'avais jadis entendu sur le rivage d'Afrique, et dont j'ai dit

quelque chose déjà, je n'ai jamais rien ouï qui m'ait rempli d'une si

grande horreur.

Ces raisons, et l'approche de la nuit, nous faisaient une loi de partir;

autrement, comme l'eût souhaité VENDREDI, nous aurions certainement

dépouillé, cette bête monstrueuse de sa robe, qui valait bien la peine

d'être conservée; mais nous avions trois lieues à faire, et notre guide

nous pressait. Nous abandonnâmes donc ce butin et poursuivîmes notre

voyage.

La terre était toujours couverte de neige, bien que moins épaisse et

moins dangereuse que sur les montagnes. Des bêtes dévorantes, comme nous

l'apprîmes plus tard, étaient descendues dans la forêt et dans le pays

plat, pressées par la faim, pour chercher leur pâture, et avaient fait

de grands ravages dans les hameaux, où elles avaient surpris les

habitants, tué un grand nombre de leurs moutons et de leurs chevaux, et

même quelques personnes.

Nous avions à passer un lieu dangereux dont nous parlait notre guide;

s'il y avait encore des loups dans le pays, nous devions à coup sûr les

rencontrer là. C'était une petite plaine, environnée de bois de touts

les côtés, et un long et étroit défilé où il fallait nous engager pour

traverser le bois et gagner le village, notre gîte.

Une demi-heure avant le coucher du soleil nous entrâmes dans le premier

bois, et à soleil couché nous arrivâmes dans la plaine. Nous ne

rencontrâmes rien dans ce premier bois, si ce n'est que dans une petite

clairière, qui n'avait pas plus d'un quart de mille, nous vîmes cinq

grands loups traverser la route en toute hâte, l'un après l'autre, comme

s'ils étaient en chasse de quelque proie qu'ils avaient en vue. Ils ne

firent pas attention à nous, et disparurent en peu d'instants.

Là-dessus notre guide, qui, soit dit en passant, était un misérable

poltron, nous recommanda de nous mettre en défense; il croyait que

beaucoup d'autres allaient venir.

Nous tînmes nos armes prêtes et l'œil au guet; mais nous ne vîmes plus

de loups jusqu'à ce que nous eûmes pénétré dans la plaine après avoir

traversé ce bois, qui avait près d'une demi-lieue. Aussitôt que nous y

fûmes arrivés, nous ne chômâmes pas d'occasion de regarder autour de

nous. Le premier objet qui nous frappa ce fut un cheval mort,

c'est-à-dire un pauvre cheval que les loups avaient tué. Au moins une

douzaine d'entre eux étaient à la besogne, on ne peut pas dire en train

de le manger, mais plutôt de ronger les os, car ils avaient dévoré toute

la chair auparavant.

Nous ne jugeâmes point à propos de troubler leur festin, et ils ne

prirent pas garde à nous. VENDREDI aurait bien voulu tirer sur eux, mais

je m'y opposai formellement, prévoyant que nous aurions sur les bras

plus d'affaires semblables que nous ne nous y attendions.--Nous n'avions

pas encore traversé la moitié de la plaine, quand, dans les bois, à

notre gauche, nous commençâmes à entendre les loups hurler d'une manière

effroyable, et aussitôt après nous en vîmes environ une centaine venir

droit à nous, touts en corps, et la plupart d'entre eux en ligne, aussi

régulièrement qu'une armée rangée par des officiers expérimentés. Je

savais à peine que faire pour les recevoir. Il me sembla toutefois que

le seul moyen était de nous serrer touts de front, ce que nous

exécutâmes sur-le-champ. Mais, pour qu'entre les décharges nous

n'eussions point trop d'intervalle, je résolus que seulement de deux

hommes l'un ferait feu, et que les autres, qui n'auraient pas tiré, se

tiendraient prêts à leur faire essuyer immédiatement une seconde

fusillade s'ils continuaient d'avancer sur nous; puis que ceux qui

auraient lâché leur coup d'abord ne s'amuseraient pas à recharger leur

fusil, mais s'armeraient chacun d'un pistolet, car nous étions touts

munis d'un fusil et d'une paire de pistolets. Ainsi nous pouvions par

cette tactique faire six salves, la moitié de nous tirant à la fois.

Néanmoins, pour le moment, il n'y eut pas nécessité: à la première

décharge les ennemis firent halte, épouvantés, stupéfiés du bruit autant

que du feu. Quatre d'entre eux, frappés à la tête, tombèrent morts;

plusieurs autres furent blessés et se retirèrent tout sanglants, comme

nous pûmes le voir par la neige. Ils s'étaient arrêtés, mais ils ne

battaient point en retraite. Me ressouvenant alors d'avoir entendu dire

que les plus farouches animaux étaient jetés dans l'épouvante à la voix

de l'homme, j'enjoignis à touts nos compagnons de crier aussi haut

qu'ils le pourraient, et je vis que le dicton n'était pas absolument

faux; car, à ce cri, les loups commencèrent à reculer et à faire

volte-face. Sur le coup j'ordonnai de saluer leur arrière-garde d'une

seconde décharge, qui leur fit prendre le galop, et ils s'enfuirent dans

les bois.

Ceci nous donna le loisir de recharger nos armes, et, pour ne pas perdre

de temps, nous le fîmes en marchant. Mais à peine eûmes-nous bourré nos

fusils et repris la défensive, que nous entendîmes un bruit terrible

dans le même bois, à notre gauche; seulement c'était plus loin, en

avant, sur la route que nous devions suivre.

COMBAT AVEC LES LOUPS

Robinson Crusoe (II/II) · 第 1 / 29 段