On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait
briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était
temps encore.
La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine
Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme
une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la _North Polar Practical
Association_.
Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son
collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point
d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.
Cet homme, c’était J.-T. Maston.
J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H.
Prestice.
J.-T. Maston ne parut point.
Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé
rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier
attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?
Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de
Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres
calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de
Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.
Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec
ordre de l’amener.
L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule,
fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la
maison.
Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut
en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait
fort en interrompant ses occupations habituelles.
Une première question lui fut adressée :
Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président
Barbicane et le capitaine Nicholl?
« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point
autorisé à le dire. »
Seconde question :
Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette
opération du changement de l’axe terrestre?
« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu
d’observer, et je refuse de répondre. »
Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui
jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société?
« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon
droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le
résultat de mes travaux!
— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H.
Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier,
peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin
de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »
J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui
de se taire : il se tairait.
Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres
de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer.
Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût
logé sous un crâne en gutta-percha!
J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa
vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.
Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les
commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement
alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne
tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral,
si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique,
que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues
l’autorisation d’agir _manu militari_.
Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage,
absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement.
« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une
extrême inquiétude.
— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.
— Mistress Scorbitt.
— Que veut mistress Scorbitt?
— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… »
La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la
porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.
Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix
objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la
chute d’un corps.
C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en
vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître.
Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable
apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.
Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage,
de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne.
Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade
d’une sextuple décharge.
En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur
les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.
Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer
d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.