Dans lequel reparaissent de vieilles
connaissances de nos jeunes lecteurs.
Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que
venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le voir.
Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président
du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom
Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et
leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans
de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils
sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours
aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se
lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur
cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte
les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.
Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation
il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la
plupart d’entre eux étaient déjà privés, si trente mille cinq cent soixante-
quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit
club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à
l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication
directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la Terre à la
Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une proportion
énorme.
On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience
qu’il convient de résumer en peu de lignes.
Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club,
ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la
Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds,
large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol
de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de
fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était
envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de
gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire,
il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’
de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la
frégate _Susquehanna_, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de
l’Océan, au grand profit de ses hôtes.
Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et
le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de
casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient
revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient
toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français
Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune,
paraît-il, ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, et,
maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il
faut en croire les reporters les mieux informés.
Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur
célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils
rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas.
Il en restait de leur dernière affaire près de deux cent mille dollars sur
les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique,
ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à
travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes
dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli
toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.
Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles,
si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans
doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.
Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au
prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt
avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme
généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.
Voici à quoi tenait cette générosité :
Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl
jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa
bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire
du Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les
formules mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée
plus haut? S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage
extra- terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne
artilleur, manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la
suite d’un de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le
montrant aux Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de
la Terre, dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.
À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point partir.
Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la construction
d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s Peak, l’un des
plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y était
transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé,
décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son
poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il
s’était donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien
filait à travers l’espace.
On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. En
effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle
orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur
de l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on
pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile.
Après avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une
chute progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une
vitesse qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment
où il s’engloutissait dans les abîmes de la mer.
Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui
avait eu pour témoin la frégate américaine _Susquehanna_. Aussitôt la nouvelle
en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en toute hâte
de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des sondages
furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et le dévoué
J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour retrouver ses
amis.
En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le
projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre
poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe
plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine
Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils
jouaient aux dominos dans leur prison flottante.
Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise par
lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.
Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras
droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant
cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais
l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui
animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait
un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau,
soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il
passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de
son temps.
Or, Mrs Evangélina Scorbitt bien que le moindre calcul lui donnât la migraine
avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les
mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière
et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans
un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui
jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et
ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules
de ce genre :
∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.
Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits
pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et
en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était
assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à
la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à
l’autre.
Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club,
qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs,
Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ni même de la
seconde avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme
une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues
dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans
grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée
quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à
laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire
annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston.
La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme
les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la
fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild!
Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents
millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, trois
veuves, qu’on se le dise! ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs
Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et
quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce
mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des
convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait
de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui
venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de
mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été
heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un
trésor de tendresse plus inépuisable encore.
Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait
volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire
de la _North Polar Practical Association_, sans même savoir ce dont il
s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne
pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du
Gun-Club lui répondait de l’avenir.
On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut
appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être
présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co,
elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de «
l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire?
Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire pour la plus grosse
part de cette portion des régions boréales, circonscrites par le
quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou
plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet
inaccessible domaine?
C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts
pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle
intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.
Cette femme excellente très discrètement d’ailleurs avait bien tenté de
pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition
des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur
la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il «
retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui
faisant connaître le but de la nouvelle Société!…
Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit
Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, »
d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les
membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite
terrestre.
Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à
demi-fermées, se bornait à dire :
« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! »
Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense
joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué
le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale.
« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à
l’éminent calculateur.
— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la
main de sa coassociée à l’américaine.
Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs
Evangélina Scorbitt.
Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins
secoués, sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir lorsque
l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la _North
Polar Practical Association_ allait faire appel à une souscription publique.
Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions
circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle boréal!
V
Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des
houillères près du Pôle nord?
Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de
quelques logique.
« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent
les uns.
— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres.
On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points
de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux
deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États-
Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs
ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.
À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus avant,
on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite dans
les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères
supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les
terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps
qui se chiffre par des centaines d’années.
Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule
cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de
tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser
de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en
s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice,
ce sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette
force. L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose.
L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir.
Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la
substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et
de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il
subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser,
vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est
aussi utile que le fer : il l’est même plus.
Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse
jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.
En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou moins
carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, sorte de
laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, aussi
bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement réduite
dans la composition de notre sphéroïde.
Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle
de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de
l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent
donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés
aux époques géologiques.
« Parfait! » répondaient les opposants.
Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou
haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de
contredire.
« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au
Pôle nord?
— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très
vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil
était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la
température de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors
d’immenses forêts couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant
l’apparition de l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action
permanente de la chaleur et de l’humidité. »
Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la
Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme
plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps
des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son
assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous
l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus
admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait
riche en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.
De plus, il y avait des faits des faits indéniables. Ces esprits positifs,
qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient les
mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des
différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.
Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire
s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de
la taverne des _Two Friends_.
« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane que Berry pende un jour
aurait raison?
— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela doit
être certain.
— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions
polaires!
— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes
gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il
n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir,
monsieur Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce
continent américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement,
le Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le
Groënland tient à l’Amérique…
— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, fit
observer le secrétaire du major Donellan.
— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire
groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations
sédimentaires, constituées par des grès et des schistes avec des intercalations
de lignite, qui renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien
que dans le district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze
gisements, où abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de
cette puissante végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire
intensité autour de l’axe polaire.
— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.
— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la
présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y
ait qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la
surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les
gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte terrestre? »
Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question des
formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le plus
irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il
longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la
taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils
prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette
dernière observation :
« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?
— Et de laquelle?
— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des
ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses
houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!
— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! »
Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de ces
gisements…
« Des gisements? Et lesquels? demanda la _Pall Mall Gazette_, dans des articles
furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait contre les
arguments de la _North Polar Practical Association_.
— Lesquels? répondirent les rédacteurs du _Daily-News_, de Charleston,
partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont
été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du
quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui
indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes,
noisetiers et conifères.
— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du _New-York Witness_,
durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady Franklin, une couche
de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, à peu de distance
du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy n’a-t-il pas pu
soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues de dépôts
carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à combattre
un jour le froid de ces régions désolées? »
On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous l’autorité
des hardis découvreurs américains, les adversaires du président Barbicane ne
savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en aurait-il,
des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les partisans du «
pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait et probablement de très
considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du précieux
combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où la
végétation fût autrefois luxuriante.
Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont
l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les
détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre
aspect.
« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il
provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella
le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même.
Il y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc
les exploiter!…
— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.
— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun
explorateur n’a pu s’élever encore!
— Nous le dépasserons.
— Atteignez donc le Pôle même!
— Nous l’atteindrons. »
Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, avec
tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, les
plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un homme
qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un esprit
éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, mais
apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires…
Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on
peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman.
Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, «
ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, par
suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses
envieux, ne le savaient, que trop!
Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en
mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna
contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les
plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus
particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors
de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.
Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait
le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait
le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste
éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement
diurne!
Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.
Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de
l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ce
pays libre par excellence apparaissaient croquis et dessins, montrant le
président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour
atteindre le Pôle.
Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à
la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées
depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude
septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.
La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston très ressemblant et du
capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après une
tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un
morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le
fameux gisement des régions circumpolaires.
On « croquait » aussi, dans un numéro du _Punch_, journal anglais, J.-T.
Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir été
saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club
était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.
Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament
trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait
dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs
Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager
sa juste indignation.
Un autre croquis, dans la _Lanterne magique_, de Bruxelles, représentait, Impey
Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la Société, opérant au
milieu des flammes, comme autant d’incombustibles salamandres. Pour fondre les
glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas eu l’idée de répandre à sa
surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer cette mer ce qui
convertissait le bassin polaire en un immense bol de punch? Et, jouant sur ce
mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé l’irrévérence jusqu’à
représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un ridicule polichinelle?
[Note 12: _Punch_ en anglais signifie polichinelle.]
Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut publiée
par le journal français _Charivari_ sous la signature du dessinateur Stop. Dans
un estomac de baleine, confortablement meublé et capitonné, Impey Barbicane et
J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en attendant leur arrivée à bon
bort. Nouveaux Jonas, le président et son secrétaire n’avaient pas hésité à se
faire avaler par un énorme mammifère marin, et c’était par ce nouveau mode de
locomotion, après avoir passé sous les banquises, qu’ils comptaient atteindre
l’inaccessible Pôle du globe.
Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de
cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier,
caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.
En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement maîtresse
d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été attribuée par
le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription publique pour
la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent dollars
devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le crédit de
Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien le dire,
ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la Confédération.
« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la _North Polar Practical
Association_. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! »
Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien établie, les
spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de ses promesses
industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence des houillères
du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital de la
nouvelle Société fut souscrit trois fois.
Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du 16
décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de
quinze millions de dollars.
C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club,
lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.