=Romanciers populaires.= — PONSON DU TERRAIL. Lapsus et
bévues. Encore les serpents. Anachronismes.
ADOLPHE DENNERY. — GUSTAVE AIMARD. — ALBERT BLANQUET. —
GONTRAN BORYS. — PAUL SAUNIÈRE. — LÉOPOLD STAPLEAUX. — La
Vénus de Milo. — ALEXIS BOUVIER.
Incohérences et drôleries diverses commises par les
feuilletonistes. — Noms à donner aux personnages des romans
afin d’éviter les réclamations. Système d’Eugène Chavette.
Passons à des écrivains moins préoccupés du style et de la forme, aux
romanciers dits populaires, aux feuilletonistes.
Un des plus célèbres d’entre eux, PONSON DU TERRAIL (1829-1871),
qui, durant sa courte existence, a trouvé moyen de pondre tant de
passionnants romans, plus de cent volumes[51], est, encore à présent,
demeuré légendaire par ses lapsus, coq-à-l’âne, calembredaines,
drôleries de toutes sortes.
[51] Glissons, en bas de page, cette savoureuse anecdote relative
à l’illustre créateur de _Rocambole_. Ponson du Terrail fit un
jour, «contre Aurélien Scholl, le pari que, dans toutes les
petites villes, dans tous les villages où ils iraient ensemble,
ils ne trouveraient personne qui n’eût lu ses ouvrages, tandis
qu’à peine un petit nombre de lettrés connaîtraient le nom
de Flaubert». Et Ponson gagna le pari. (Paul STAPFER, _Des
Réputations littéraires_, t. II, p. 249.)
«Elle avait la main froide _d’un serpent_.» (Cité dans _Le Soleil_,
11 septembre 1897.) Quel rôle les serpents jouent dans les romans,
quelle place ils y occupent! Nous en avons vu des exemples à propos
de Balzac, d’Alexandre Dumas père, d’Amédée Achard, etc.
«Cet homme est _un verrou incarné_.» (?!) (Cité dans _La Journée_, 14
janvier 1903.)
«Le général, les bras croisés et _lisant son journal_...» (Dans
LAROUSSE, art. Ponson du Terrail.)
«Melchior n’avait pas cessé de boire durant toute la route et
_n’avait point desserré les dents_.» (ID., ibid., et art. Bévue.)
«La jeune fille se précipita dans les bras du pauvre invalide», écrit
le brave Ponson, après nous avoir appris que ledit pauvre invalide
est manchot. (ID., art. Bévue.)
Ponson du Terrail se plaisait à invoquer les anges dans ses romans.
Nous lisons, dans un de ses plus dramatiques feuilletons, _Les
Compagnons de l’Épée_, suivis de _La Dame au gant noir_, des phrases
comme celles-ci:
«Marguerite, dit enfin Gontran, _vous êtes un ange_, et vous
demeurerez _ange_ jusqu’à l’heure où Dieu, par les mains d’un prêtre,
aura fait de vous ma femme: regardez-moi comme votre frère.» (_Les
Compagnons de l’Épée_, 1re partie, chap. 32; dans le journal _Le
Voleur_, 1er avril 1859, p. 339, col. 2.)
«Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne _comme les anges_, Dieu vous
récompensera.» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1; _ibid._, 8 avril 1859,
p. 355, col. 2.)
«Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime aussi
ardemment que _les anges_ peuvent aimer Dieu.» (_Ibid._, 3e partie,
Épilogue; _ibid._, 5 août 1859, p. 213, col. 3.)
«Et tandis qu’au fond de son âme il adressait à Dieu une dernière
prière... il prit dans ses bras l’_ange_ de la réconciliation, dont
la voix pure et virginale,» etc. (_Ibid._, p. 214, col. 1.)
«J’admets donc que vous m’aimez... — Ah! dit-il, _comme les anges_
aiment Dieu!» (_La Dame au gant noir_, 2e partie, chap. 6; _ibid._,
17 février 1860, p. 244, col. 2.)
Dans ce même roman, _Les Compagnons de l’Épée_ (1re partie, chap. 22;
_Le Voleur_, 4 mars 1859, p. 277, col. 2), nous trouvons de jolies
phrases comme celle-ci: «Un sourire infernal passa sur les lèvres
du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à la moelle des os, et
sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur _comme la lame glacée
d’un stylet napolitain_.»
«Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le nom, et
qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et Châteauroux...
M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du feu du grand salon
de sa belle demeure _normande_...» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1;
_ibid._, 8 avril 1859, p. 354, col. 3.) _Normande_ dans le Berry?
Les anachronismes — c’était à présumer — ne sont pas rares chez
Ponson du Terrail.
Dans _Les Escholiers de Paris_, dont l’action se passe sous François
II (1559-1560), figure un moine «qui sait son Molière par cœur»
(déjà!), qui s’écrie:
Il est avec le ciel des accommodements,
ou encore:
Ah! pour être dévot on n’en est pas moins homme.
Ce même moine, toujours en avance, jure par saint Ignace de Loyola, —
qui ne fut canonisé que longtemps après, en 1622. (Cf. LAROUSSE, art.
Ponson du Terrail.)
Dans _La Jeunesse du roi Henri_ (même source), une des œuvres les
plus reproduites de Ponson du Terrail, un certain Godolphin, égaré
par une nuit sombre, a d’assez bons yeux cependant pour reconnaître
qu’il se trouve devant la façade du Louvre, la colonnade de Perrault,
— construite seulement deux cents ans plus tard.
* * *
D’ADOLPHE DENNERY (1811-1899), encore plus connu comme dramaturge
que comme feuilletoniste, et l’un des ancêtres du genre, cette
sensationnelle découverte, relative à l’un de ses héros: «_Plusieurs
fois_ il serait mort de faim ou de soif...» (Dans le journal
_L’Opinion_, 19 août 1885.)
De GUSTAVE AIMARD (1818-1883), l’illustre auteur — illustre en
son temps — des _Trappeurs de l’Arkansas_: «Bientôt les navires
se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, _dont l’un
était plein de vie_» (_Les Rois de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112;
Roy, 1891), phrase déjà citée par nous à propos d’un vers de Sully
Prudhomme (p. 96).
«...Peu d’instants après, une voiture les emportait _au trot_ de deux
bons chevaux lancés _au galop_», écrit ALBERT BLANQUET (1826-1875),
dans son roman _Le Parc-aux-Cerfs_. (Dans LAROUSSE, art. Bévue.)
«Mme Haveril est morte de saisissement», nous apprend GONTRAN BORYS
(pseudonyme d’Eugène Berthoud: 1828-1872), dans son récit d’aventures
_Le Beau Roland_ (dernier chapitre). «On lui avait annoncé sans
précaution que son frère Paul Mérel, à qui elle ne pensait plus,
était trépassé en léguant à Diane vingt-quatre millions. Cette
nouvelle _l’a tuée roide_.»
Décès qui nous rappelle celui-ci: «La princesse Zélie _se fâcha_
avec le prince. Elle mourut à la suite de ce _refroidissement_.» (Le
journal _La Nation_, 3 août 1892.)
De PAUL SAUNIÈRE (1829-1894):
«Il se dirigeait vers un _bosquet de verdure_.» (_Une Fille des
Pharaons_, p. 35.) Sans doute pour: un cabinet de verdure.
«Il (Maurice) se mit à table... La bouche de Bridet, _en le
servant_, s’élargissait d’un énorme sourire.» (_Ibid._, p. 42.)
«Il tomba dans _une mélancolie noire_.» (_Ouvrage cité_, p, 69.)
(Mélancolie: _mélas_, noire; _chole_, bile.)
Le romancier belge LÉOPOLD STAPLEAUX (1831-1891), qui, comme
écrivain, selon l’expression d’Aurélien Scholl (_Les Ingénues de
Paris_, p. 335 et 341), «équivalait à un marchand de marrons», était
coutumier des plus singulières inadvertances. Nous avons déjà cité
ces phrases célèbres perpétrées par lui (Cf. ci-dessus, Préambule, p.
11): «Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon
_de même couleur_... Il avait soixante-dix ans et paraissait _le
double_ de son âge». Dans son roman _Les Amours d’une horizontale_
(p. 318; Dentu, 1885), Stapleaux écrit sans s’émouvoir: «_De même que
celles du firmament_, les étoiles parisiennes... ont gagné longuement
et péniblement leurs chevrons, et l’abus du fard a laissé sur leur
front de précoces rides, et sur leurs joues ces tons blafards», etc.
* * *
Plus d’une fois la _Vénus de Milo_ — statue de Vénus, à laquelle
manquent les bras, trouvée en 1820 dans l’île grecque de Milos ou
Milo — a donné lieu à d’amusantes bévues. Nous avons vu (p. 161)
Auguste Vacquerie prendre le nom de Milo pour un nom d’homme, le nom
d’un illustre sculpteur; d’autres écrivains ont suivi sa trace:
«La vraie merveille, c’était elle-même, avec... son cou ferme et
solide, sa superbe poitrine, ses hanches fortes et sa prestance, avec
laquelle Milo, _l’artiste dont la renommée a traversé les siècles_,
aurait donné un pendant à son immortelle statue.» (Charles MÉROUVEL
[1832-....], _Millions, Amour et Cie_, dans _Le Petit Parisien_, 1er
février 1911.)
Un autre romancier, Amédée DE BAST (1795-1864), nous annonce qu’un de
ses héros, «Joseph de Plumard, mit un genou en terre et déposa sur
cette main blanche et potelée _comme celle de la Vénus de Milo_, le
plus respectueux des baisers.» (Le journal _Le Voleur_, 31 janvier
1879, p. 80.)
Et M. Jules DE GASTYNE (1848-....):
«... Elle dit, soulevant son bras blanc, modelé _comme le bras de
la Vénus de Milo_, étincelant comme du carrare», etc. (_Chair à
plaisir_, dans _La Nation_, 19 juillet 1889.)[52]
[52] Bien des anecdotes et plaisanteries ont été contées à propos
de la Vénus de Milo; en voici quelques-unes:
Un concierge déménage une Vénus de Milo en plâtre et la brise.
Fureur du locataire. «Il n’y a pas tant de mal, riposte le
concierge: elle avait déjà les bras cassés». (_Le National_, 29
janvier 1885.)
A l’hôtel Drouot, un garçon novice pose sur la table une terre
cuite représentant la fameuse Vénus de Milo, et, s’essuyant les
mains, il dit sans malice au public: «Si l’on trouve les bras, on
les donnera.» (_L’Opinion_, 13 octobre 1885.)
Un habitant de San Francisco avait commandé à Paris une statue
de la Vénus de Milo. Elle lui fut expédiée. Le destinataire a
intenté un procès à la Central Pacific Company sous le prétexte
que la Vénus lui était parvenue sans bras, c’est-à-dire mutilée.
Le plus fort, dit-on, c’est que le juge a condamné la Compagnie
à payer une indemnité à ce destinataire. (_Le Radical_, 19 mars
1887.)
Dans le même feuilleton (cité dans _La Nation_, même date), M. Jules
de Gastyne écrit: «Eh bien! vrai, ce n’est pas trop tôt!» soupira
_le nègre_. Le commissaire, qui s’attendait à voir son prisonnier
_pâlir_...»
Elle est de M. Charles Mérouvel encore cette perle enchâssée dans
son roman _Jenny Fayelle_ (p. 28): «Cette femme avait... une taille
svelte et souple qu’_une main_ d’homme eût emprisonnée _dans ses dix
doigts_.»
D’ALEXIS BOUVIER (1836-1892), dans _La Princesse saltimbanque_
(chap. 4, dans _Le Radical_, 7 juillet 1885): «... Et il prit sa
petite fiole; l’enfant la repoussant, il lui saisit brutalement la
tête, _lui en vida le contenu dans la bouche_, et l’enfant retomba
suffoqué.» Il y avait de quoi!
_La Grande Iza_ (Rouff, s. d.), un des romans les plus en renom
d’Alexis Bouvier, nous présente un même personnage ayant, à une
même époque, des âges différents, ici trente-cinq ans, là plus de
quarante-cinq (Cf. p. 28 et 310); et la même lettre insérée en deux
endroits du livre (p. 118 et suiv. et 262 et suiv.) dans des termes
dissemblables.
Une erreur, une ligne omise, dans une reproduction de ce roman a
donné lieu à un plaisant quiproquo. On lit page 32:
«(Un canotier)... se mettant à son aise pour barboter dans le bateau,
c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses chaussettes,
restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, les manches
de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le bateau...»
Un journal qui reproduisait ce roman en feuilletons a sauté la ligne
«jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées», en sorte qu’on
lisait: «le pantalon relevé jusqu’aux coudes...», malencontreuse
omission qui a valu à l’auteur plus d’un brocard. (Cf. _Fantasio_,
1er avril 1918, p. 454.)
* * *
Dans un roman-feuilleton mentionné par _Le Radical_ (22 juillet
1884): «C’est par une froide _nuit_ de décembre que Paul, après
avoir causé à sa mère d’horribles souffrances, vit _le jour_ pour la
première fois.»
Ce qui, soit dit en passant, se trouve déjà dans Virgile (_Énéide_,
X, 703, 704):
... una quem _nocte_ Theano
In _lucem_ genitori Amyco dedit...
(... Un fils que, dans la _nuit_, Théano donna [mit] _au jour_ à son
père Amycus); et peut aussi se rapprocher de cette annonce, cueillie
dans le journal _La Nation_ (12 juin 1890): «La femme Antoinette
Marchand _a donné le jour_ à un enfant _aveugle_», et d’une phrase de
Léon Cladel citée ci-dessus, p. 231.
Et ces autres incohérences et drôleries de divers feuilletonistes,
citées par M. Marcel France dans _L’Indépendance de l’Est_ du 21
février 1900:
«Daniel _ne répondit pas_. C’était la première fois _qu’il parlait
ainsi_ à son père.»
«Ils ronflaient, comme seuls ronflent _les cœurs_ innocents.» Et l’on
prétend que le sommeil du juste est paisible!
«Qu’aurais-tu dit, si ce mari trahi _t’avait tué_? Ne l’aurais-tu pas
accusé de barbarie?...»
Et celles-ci encore:
«La marquise allait prendre la parole, quand la porte, _en
s’ouvrant_, lui _ferma la bouche_.»
«Les réverbères, _qui n’étaient pas encore inventés_, rendaient la
nuit plus obscure.»
Etc., etc.
* * *
Les romanciers et auteurs dramatiques sont fréquemment en butte
aux réclamations de gens ayant rencontré leurs noms parmi ceux
des personnages d’un livre ou d’une pièce de théâtre, et qui se
prétendent pour cela outragés, déshonorés, etc. Ces pudibonds et
pointilleux bourgeois n’hésitent pas parfois à intenter un procès à
l’auteur, et à demander, comme dommages-intérêts, la forte somme.
Un jour que l’auteur des _Courbezon_, Ferdinand Fabre, était assis au
bord d’une route des environs de Bédarieux, son pays, il vit venir
un homme qui lui dit, embarrassé et tournant entre ses doigts son
grand chapeau rond:
«Vous êtes monsieur Ferdinand?
— Oui, mon ami. Que me voulez-vous?
— Voilà: il paraît que vous avez fait un livre à Paris, et qu’il y a
dans ce livre que, moi Pancol, j’ai tué M. l’abbé Courbezon. Je vous
jure que ce n’est pas vrai. J’ai porté un lièvre chez votre frère (le
gibier est rare dans cette région) pour que vous cessiez d’être animé
contre moi. Car enfin, je ne l’ai pas tué!
— Mais non, mon ami.
— Je n’ose plus passer devant la gendarmerie quand je vais à
Bédarieux vendre mes pauvres châtaignes. Et les mauvais gars du pays
répètent comme ça qu’on va m’arrêter un beau matin.
— Mais non. D’abord votre curé ne s’appelait pas M. Courbezon; je
m’en souviens, c’était M. Montrosier. Et puis, Justin Pancol ne le
tue pas...»
Impossible de convaincre le vieux paysan. En vain Ferdinand Fabre
l’emmena-t-il manger sa part de son lièvre; pendant tout le dîner, il
se tint sur le bord de sa chaise, marmottant: «Je ne l’ai pas tué».
Il fallut lui promettre, puisqu’il ne s’appelait pas Justin, de dire
que c’était un autre Pancol qui avait fait le coup, un prénommé et
prétendu Justin Pancol.
Ce n’est pas la seule réclamation qu’aient suscitée les romans
de Ferdinand Fabre, continue la _Revue bleue_ (13 novembre 1886,
p. 639), à qui j’emprunte ces détails. Dans _Mademoiselle de
Malavieille_, Ferdinand Fabre met en scène un notaire, M. Forestier,
dont la femme est très dévote et dit chaque soir son chapelet sur
l’oreiller conjugal. Quelle fut la surprise du romancier, quand il
reçut d’un M. Forestier, notaire en province, une lettre furieuse:
«Mais c’est infâme! Comment avez-vous pu pénétrer ainsi dans ma vie?
Comment savez-vous?...» — Ferdinand Fabre avait inventé trop juste.
A l’origine, _Tartarin de Tarascon_ se nommait «Barbarin»; Alphonse
Daudet dut modifier le nom de son héros pour éviter les réclamations,
— une croisade qui s’annonçait contre lui. «Il y avait justement à
Tarascon une vieille famille de Barbarin qui me menaça de papier
timbré, si je n’enlevais son nom au plus vite de cette outrageante
bouffonnerie. Ayant des tribunaux et de la justice une sainte
épouvante, je consentis à remplacer Barbarin par Tartarin sur les
épreuves déjà tirées, qu’il fallut reprendre ligne à ligne dans une
minutieuse chasse aux B. Quelques-uns ont dû m’échapper à travers
ces trois cents pages; et l’on trouve, dans la première édition, des
Bartarin, Tarbarin, et même tonsoir pour bonsoir.» (Alphonse DAUDET,
_Trente ans de Paris_, p. 155; Marpon et Flammarion, 1888.)
Pareille mésaventure faillit arriver à Louis Ulbach pour son roman
_Françoise_, où un conseiller d’État, du nom de Berthelin, créé de
toutes pièces par l’auteur, correspondait trait pour trait et par
un pur hasard à un conseiller à la Cour, portant le même nom de
Berthelin, demeurant pareillement rue Tronchet, ayant le même jour
de réception que son imaginaire homonyme, etc. (Cf. _Revue bleue_, 4
février 1882, p. 154; art. de Louis Ulbach.)
De même pour Émile Zola et son roman _Pot-Bouille_, où figurait un
personnage baptisé Duverdy, nom d’un conseiller à la Cour d’appel,
qui s’empressa de protester et jeter les hauts cris. (Cf. _Revue
bleue_, ibid.)
C’est pour éviter ces inconvénients, se garer de ces plaintes et
assignations, qu’Eugène Chavette (1827-1902), de joyeuse mémoire,
s’avisa de l’expédient suivant:
«... Pour mon roman _L’Oreille du cocher_, écrit-il à son éditeur
Dentu, je me suis fait un devoir de n’employer que des noms de gens
ayant été guillotinés. Si ceux-là réclament!!!» (Lettre publiée par
le journal _La République_, 20 mai 1902.)
Effectivement, tous les personnages de _L’Oreille du cocher_ portent
des noms de suppliciés de marque: Dumollard, Tropmann, Avinain,
Papavoine, etc.
Eh bien, malgré cela, il y en eut un, paraît-il, un homonyme, un
certain Dumollard, simple plaisant peut-être, qui grommela et montra
les dents. C’était vraiment jouer de malheur.