Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus
fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes
et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances
et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son
dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F.
Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance
de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences
mythologiques. — _Marinisme_, _gongorisme_, _euphuïsme_. —
Un vœu de P.-L. Courier.
Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour
origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de
jugement et de sens critique.
L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux
communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates
associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des
bizarreries de style.
Prenons, par exemple, les locutions: _le char de l’État, sur un
volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme,
fouler aux pieds, couper_ ou _fendre un cheveu en quatre, figure
humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or_, — nous obtiendrons
des phrases de ce genre:
«_Le char de l’État_ navigue _sur un volcan_.» (Style de Joseph
Prudhomme, dit la _Revue bleue_, 7 avril 1900, p. 429.)
«Cette débutante est véritablement une étoile _en herbe_ qui chante
_de main de maître_.» (Cité par Armand SILVESTRE, _Les Farces de mon
ami Jacques_, p. 289.[1])
[1] En règle générale, je n’indique le nom de l’éditeur et la
date de publication que pour les ouvrages ayant eu plusieurs
éditions _différentes_, et je ne mentionne le lieu de publication
que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris.
«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où _la main_ de
l’homme n’a jamais _mis le pied_.»
«_Ce cœur_... attend _de pied ferme_ toutes les rigueurs de son
infortune.» (_La France galante_, dans BUSSY-RABUTIN, _Histoire
amoureuse des Gaules_, t. II, p. 106; Delahays, 1858.)
«Les droits des Canadiens-Français ont été _foulés aux pieds_ par
_des mains_ sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans _La
Presse de Montréal_, 16 janvier 1913.)
Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, _L’Avenir du
Nord_, de Terrebonne, 24 janvier 1913:
«_L’Action Sociale_ a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme,
mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les
libéraux. Ces subtils castors _fendent les cheveux en quatre_ pour
échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.»
«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus _figure humaine_.»
«La sauce blanche est la _pierre de touche_ des cordons bleus.»
(_L’Opinion_, 25 juillet 1885.)
«L’étalon brabançon sera la _poule aux œufs d’or_ de la
Belgique.» (M. BRUYN, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans
_L’Indépendance de l’Est_, 21 février 1900.)
* * *
Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus:
«Le vieux médecin _exultait d’allégresse_». (Claude TILLIER, _L’Oncle
Benjamin_, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.)
«Les souvenirs _du passé_ se réveillant...» (Octave FEUILLET, _M. de
Camors_, p. 293; C. Lévy, 1888.)
Ou encore: «Les souvenirs _rétrospectifs_...», qui vont de pair avec
«Les prévoyants _de l’avenir_».
«Chacun, _surpris à l’improviste_...» (Émile SOUVESTRE, _Un
Philosophe sous les toits_, p. 49; M. Lévy, 1857.)
_Panacée universelle_ est un des pléonasmes les plus communs,
_panacée_, à lui seul, signifiant _remède universel, qui guérit tout_
(du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).
«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une _panacée
universelle_...» (Louis BLANC, _Organisation du travail_, p. 264.)
«Il avait trouvé la _panacée universelle_...» (H. DE BALZAC, _Maître
Cornelius_, dans le volume intitulé _Les Marana_, p. 289; Librairie
nouvelle, 1858.)
«C’était sa _panacée universelle_.» (George SAND, _Histoire de ma
vie_, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.)
«Il croyait avoir découvert la _panacée universelle_.» (Émile ZOLA,
_Le Docteur Pascal_, p. 42.)
«Cette _panacée universelle_...» (Alphonse DAUDET, _Port-Tarascon_,
p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.)
«Voilà la _panacée universelle_.» (J. BARBEY D’AUREVILLY, _Polémiques
d’hier_, p. 245; Savine, 1889.)
Voici quelques autres exemples d’inadvertances:
«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon _de
même couleur_.» (Léopold STAPLEAUX, dans _L’Intermédiaire des
chercheurs et curieux_, 20 décembre 1897, col. 772.)
«Il avait soixante-dix ans et paraissait _le double_ de son âge.»
(ID., _ibid._)
«Les deux adversaires furent placés à égale distance _l’un de
l’autre_.»
«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, _de l’autre_, elle lui
dit...»
«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire _de vive voix_.»
«Nous espérions vous serrer la main de _vive voix_», s’amuse à écrire
Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (_Lettres_, p. 149,
novembre 1859.)
Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il
avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais
celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout
d’expressions, _je lui prouverais le contraire_!» (Cité par H. DE
VILLEMESSANT, _Mémoires_, t. V, p. 163.)
Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé,
s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir _autant_ de
pièces de quarante sous _que je vais dormir_ dans une heure!» (ID.,
_ibid._)
«Ce village est situé au centre du _triangle obtus_ que forment les
trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le
romancier Émile Richebourg (_La Petite Mionne_, t. I, p. 3), oubliant
que, s’il y a des _angles obtus_, il n’existe pas de triangles ainsi
qualifiés.
* * *
Fautes commises par ignorance:
«Ce vieillard impotent et _ingambe_ ne quittait plus son fauteuil.»
Comme si _ingambe_ signifiait sans jambes (_in_ privatif).
«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, _ingambe_
depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (_Le
Journal_, 21 septembre 1910.)
_Compendieusement_ (_compendium_, abrégé) «exprime si bien le
contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui
donnent le sens de _longuement_», a remarqué Géruzez (dans LITTRÉ,
art. Compendieusement).
Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et
_compendieusement_ à la composition des...» (GONCOURT, _Journal_,
année 1862, t. II, p. 58.)
L’adjectif _valétudinaire_ (qui est souvent malade, de _valetudo_,
santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux,
rattaché au mot _valet_ et pris dans une singulière acception: «Mme
de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du
monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle
n’estoit point _valétudinaire_ (on appelle _valétudinaires_ celles
qui se donnent à des valets)...» (TALLEMANT DES RÉAUX, _Les
Historiettes_, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.)
_Vêtissait_ pour _vêtait_, imparfait de l’indicatif de _vêtir_,
est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains
de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme
Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la _vêtissait_.»
(_Pastorales de Longus_, ou _Daphnis et Chloé_, livre I, p. 361;
_Œuvres_; Didot, 1865; in-18.)
Jean-Jacques Rousseau, qui écrit _inventaire_ pour _éventaire_: «Une
petite qui avait sur son _inventaire_ une douzaine de pommes» (Cf.
LITTRÉ, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase
à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours
malade et _chagrin_; on dit que la philosophie guérit _ce dernier_.»
(Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; _Œuvres complètes_, t. VII, p. 75;
Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois
avec _peine_, madame la maréchale, combien vous vous _en_ donnez
pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce
qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle
ivrogne: «Il n’y voit _goutte_, quoiqu’il _la_ prenne à chaque
instant.» (Dans Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des Classiques_, t.
V, Boileau, p. 145, note 1.)
Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent
cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut
tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de
l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le
condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé
sa grâce et l’a obtenue. Dans sa _Recherche de l’Absolu_ (p. 199;
Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque:
«Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura
_celui_ de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans
un numéro de sa _Lanterne_ (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression
de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier
ministre et j’écrivis à _celui_ de l’Intérieur pour lui demander...»
Et _bi-hebdomadaire, bi-mensuel_, dans le sens de deux fois par
semaine, deux fois par mois[2];
[2] «BI-HEBDOMADAIRE, adj. Qui se fait, qui paraît _toutes les
deux semaines_. C’est à tort que l’on prend _bi-hebdomadaire_
comme signifiant qui se fait, se publie deux fois par semaine. Il
faut dire en ce sens: _semi-hebdomadaire_.
«BIMENSUEL, ELLE, adj. Qui se fait, qui paraît _tous les deux
mois_, par opposition à _semi-mensuel_, qui s’applique à ce qui
se fait, qui paraît deux fois par mois. — C’est une erreur de
prendre _bimensuel_ pour exprimer deux fois par mois. _Bisannuel_
signifie non pas deux fois par an, mais qui se fait tous les
deux ans, qui dure deux ans. _Bimensuel_ ne veut pas plus dire
deux fois par mois que _trimestriel_ ne veut dire trois fois par
mois.» (LITTRÉ, _Dictionnaire_, Supplém.)
C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence, en raison
de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout parce
que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos grands
écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les
arrêts. «Le _Dictionnaire_ de Littré... Cette œuvre immortelle
renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens
et l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples
qui sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne
saurait trop admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire,
dont les ressources, presque infinies, ne seront jamais assez
connues ni assez appréciées du public.» (A. BRACHET et J.
DUSSOUCHET, _Grammaire française_, Cours supérieur, Préface,
p. VIII; Hachette, 1888.) «... Littré, dont la compétence est
universellement reconnue.» (Francisque SARCEY, _L’Estafette_, 22
juin 1886.)
_Dans le but de_, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3];
[3] «Cette locution, _dans le but de_, est très usitée
présentement, mais elle n’est pas aisée à justifier. On n’est
pas dans un but, car si on y était, il serait atteint...
_Dans_ n’a pas le sens de _pour_... Cette locution ne pouvant
s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira de:
dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (LITTRÉ.)
_Remplir un but_[4];
[4] «Locution qu’on entend et qu’on lit tous les jours, mais qui
est vicieuse; car on atteint un but, on ne le remplit pas...
Cette faute doit être évitée soigneusement.» (_Littré._)
Ces chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_, — pour chacun[5];
[5] «_Chaque_ ne doit pas se confondre avec _chacun_; _chaque_
doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport;
_chacun_, au contraire, s’emploie absolument et sans substantif.
C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs
_chaque_; il faut vingt francs _chacun_.» (LITTRÉ.) En d’autres
termes, _chaque_ est un adjectif, et _chacun_ est un pronom.
Être _à court_ d’argent, pour être court d’argent[6];
[6] «Être _court d’argent_, et non être à court d’argent, qui est
une locution fautive, puisque rien n’y justifie la préposition
_à_.» (LITTRÉ, art. Court, Remarque 3.)
_Éviter quelque chose à quelqu’un_, au lieu de le lui épargner;
_Fortuné_, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7];
[7] «_Fortuné_ ne doit pas être employé pour riche; c’est une
faute née de ce que fortune, entre autres significations, a celle
de richesse. Dans la logique du peuple, un homme fortuné est
nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme très commun
dans la langue, et qui provient d’une erreur très commune dans
la morale.» (Charles NODIER, dans LITTRÉ.) _Fortuné_ dérive du
latin _fortuna_, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un
homme _infortuné_ peut être riche, un homme _fortuné_ peut être
très pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le
second a du bonheur, de la chance, etc. _Fortuné_ ne signifie pas
plus _qui a de la fortune_, que _successif_ ne signifie _qui a du
succès_.
_Fixer quelqu’un_, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8];
[8] «Quelques Gascons hasardèrent de dire: _J’ai fixé cette
dame_, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur
elle. De là est venue la mode de dire: _Fixer une personne_.
Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: J’ai rendu
cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend:
Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (VOLTAIRE,
_Dictionnaire philosophique_, art. Langue française; _Œuvres
complètes_, t. I, p. 406, édit. de journal _Le Siècle_.)
Le plus _infime_[9];
[9] «_Infime_ n’admet ni plus, ni moins; il est le superlatif
d’inférieur.» (LITTRÉ.)
_Invectiver quelqu’un_, au lieu de contre quelqu’un;
_Vendre la mèche_, au lieu de l’éventer;
_Naguère_, pour il y a longtemps;
Partir _à_ la campagne, au lieu de pour la campagne;
Une rue _passagère_, au lieu de passante;
_Il n’y a pas que lui qui_... au lieu de: il n’est pas le seul
qui...[10];
[10] «A Rome, _il n’y avait pas que_ les esclaves qui fissent le
métier de gladiateurs. Construction barbare, bien que fort usitée
aujourd’hui. On n’en trouverait pas un seul exemple dans toute la
littérature française avant la fin du dix-huitième siècle, dit
Émile Deschanel... Grammaticalement, cette construction signifie
précisément le contraire de ce qu’on veut lui faire dire quand on
l’emploie aujourd’hui... Voici d’où vient la confusion: certains
s’imaginent que cette tournure _il n’y a pas que_ est l’opposé de
_il n’y a que_; tandis qu’au fond, soit grammaticalement, soit
logiquement, ces deux tournures ne sont qu’une... En effet, en
ajoutant simplement le mot _pas_ à la tournure _il n’y a que_, on
croit ajouter une seconde négation à la première, ce qui serait
nécessaire pour que l’une des tournures signifiât le contraire
de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute rien du tout, si
ce n’est le mot _pas_, mot purement explétif, qui, soit qu’on
le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement partie de la
première négation, et ne saurait, à lui tout seul, en constituer
une seconde... _Ne_ tout seul, ou, à volonté, _ne pas_ n’est
qu’une seule et même négation... (Émile DESCHANEL, _Journal
des Débats_, 23 août 1860, dans LITTRÉ, art. Que, Remarque 1.)
En place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui
ait fait cela, ajoute Littré (_Ibid._), on dira: Il n’y a pas
seulement lui qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui
ait fait cela. Je n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le
seul que j’aie vu.» «Ce solécisme est de nos jours très répandu,
dit de son côté Émile Faguet (_Revue encyclopédique_, 1897,
p. 965). On s’imagine qu’_il n’y a pas que_ est le contraire
d’_il n’y a que_; c’est absurde: _pas_ n’étant qu’un mot de
renforcement, _il n’y a que_ et _il n’y a pas que_ signifient
absolument la même chose.»
_Soi-disant_, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais
s’appliquer aux êtres inanimés[11];
[11] «_Soi-disant_ ne se dit jamais des choses. C’est une grosse
faute que de dire: accorder de _soi-disant_ faveurs; s’étayer
de _soi-disant_ titres.» (LITTRÉ.) Cette faute, Sainte-Beuve
la commet fréquemment: «Des idées _soi-disant_ nouvelles.»
(_Portraits littéraires_, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier,
s. d.) «Style _soi-disant_ gaulois.» (_Portraits contemporains_,
t. III, p. 228; C. Lévy, 1882.) «La _soi-disant_ bienséance
sociale.» (_Nouveaux Lundis_, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc.
_Sous le rapport de..._[12].
[12] «_Sous le rapport de_ est une locution qui est devenue
très commune. Elle est fort lourde et n’est pas exacte en soi.
Une chose est en rapport avec une autre, est dans un certain
rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas sous un rapport; si
elle était _sous_ un rapport ou _sur_ un rapport, elle serait en
dehors du rapport; et, au fond, en s’en servant, on s’exprime
inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à employer, et ceux
qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (LITTRÉ.)
Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.
Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les
hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer
que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.
* * *
Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance
de pensées absolument différentes ou disparates:
«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre _à
Waterloo_.»
«Cette fête tombe au printemps et _en désuétude_.»
«Le lapin est un animal timide et _nourrissant_.»
«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à _prendre patience et
de la rhubarbe_...» (Mme DE SÉVIGNÉ, lettre au Président de Moulceau,
4 février 1696; _Lettres_, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.)
«Force jeunes gens _de robe_ et _de Paris_ étaient allés à la
suite...» (SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 277; Hachette, 1871.)
«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras _et en
silence_.» (VOLTAIRE, _La Princesse de Babylone_, chap. II.)
«La truite _aime_ à être mangée vive; le brochet _préfère_ attendre,»
proclame _Le Cuisinier français_ (dans TOUSSENEL, _L’Esprit des
bêtes_, p. 279; Hetzel, s. d.)
* * *
Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du _Dictionnaire
philosophique_, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences
de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le
goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit
donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit
que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent
sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être
enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le
style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements
a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là
souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»
[13] «_Style figuré_ par les expressions métaphoriques qui
figurent les choses dont on parle, et qui les défigurent quand
les métaphores ne sont pas justes.» (VOLTAIRE, _Dictionnaire
philosophique_, Œuvres complètes, t. I, p. 390.)
Les Orientaux ont toujours affectionné le style «figuré»: «Le
jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux», écrit un
Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les cheveux
noirs. (VOLTAIRE, Articles de journaux, IX, _Œuvres complètes_,
t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée
par l’arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par
le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental, cité par
Alexandre DUMAS et Dr Félix MAYNARD, _Impressions de voyage, De
Paris à Sébastopol_, p. 175.)
[14] Il s’agit très probablement de Balthazar _Gracian_
(1584-1658), jésuite espagnol, «qui fut en prose ce que Gongora
avait été en vers». (LAROUSSE).
Cyrano DE BERGERAC (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce
style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie
(ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui,
aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse
simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux
yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de
la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que
vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me
brûler plus facilement», etc. (_Œuvres comiques_, Lettres satiriques,
V, p. 181; Delahays, 1858.)
Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète
Philippe DESPORTES (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:
Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau,
Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence,
Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.
Et d’autant que mon _feu_ est violent et _chaud_,
Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,
Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.
(Philippe DESPORTES, _Poésies_, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)
Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a
récidivé (p. 54):
Il fit...
De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines,
Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines.
Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.
L’ARÉTIN (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style
«figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la
parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de
la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de
la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de
la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la
politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié...
Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc.
(ARÉTIN, _Œuvres choisies_, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII;
Gosselin, 1845.)
Et le Maître Jacques de _L’Avare_ de Molière (V, 2): «Si je ne
vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de
monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de
son économie.»
«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume
de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour
recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant
d’agir.» (_L’Écho de l’Est_, 23 novembre 1913.)
Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges
phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les
mortels qui s’appuient _sur le bâton de Plutus_ pour entrer dans _les
bocages d’Amathonte_». (Mme GIROUST DE MORENCY [XVIIIe siècle], dans
Mary SUMMER, _Aventures d’une femme galante au_ XVIIIe _siècle,_ p.
234.)
Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas
les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu)
pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de
Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).
C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en
pointes ou _concetti_, ce style faux, si apprécié et renommé au
seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de _marinisme_
(du poète italien Marini ou cavalier Marin), de _gongorisme_
ou _cultisme_ en Espagne (du poète Gongora), d’_euphuïsme_ en
Angleterre, et de style ou esprit _précieux_ en France. (Cf. Émile
DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. V, Boileau, p. 140; C.
Lévy, 1888.)
Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême
de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!»
(P.-L. COURIER, Pamphlet des pamphlets, _Œuvres_, p. 240; Didot,
1865; in-18.)